Chapitre 22
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 22 : Grand Guerrier (5)
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Volx avait autrefois été bûcheron. À dix-huit ans, il avait été enrôlé de force dans une guerre territoriale et avait pris cinq vies d’un seul coup de hache.
Deux étaient des paysans enrôlés comme lui, un était un mercenaire, un autre un destrier, et le dernier, le chevalier qui le montait.
Fendre du bois était un travail fastidieux, mais fendre des gens, c’était exaltant !
Après cette découverte, Volx quitta sa ville natale pour devenir mercenaire.
Lorsqu’il eut brisé treize haches et tué plus de trente personnes, il fut adoubé chevalier.
Il n’avait ni bonnes manières ni raffinement. Il montait fort mal à cheval et ne possédait pas les compétences tactiques nécessaires pour mener des soldats. À tous égards, il était indigne d’être chevalier.
Pourtant, à Gord, on fermait les yeux sur tous les défauts d’un homme tant qu’il était fort, si bien qu’on l’accueillait partout à bras ouverts.
« Si tu comptes te rendre, dis-le tout de suite. Ne meurs pas lamentablement comme cet imbécile, tout à l’heure. »
Volx frappa sa paume du manche de sa hache.
Comme il ne se servait pas d’un bouclier, il avait renforcé certaines parties de sa cotte de mailles avec des plaques de fer. Avec sa carrure imposante et sa hache à deux mains, il en imposait.
Son bouclier rond en fer et son épée longue en main, Eugene contempla le cadavre de Cressy.
« Tu n’aurais pas pu maîtriser le chevalier de tout à l’heure sans le tuer ? Me suis-je trompé ? »
Vu la force de Volx, il aurait pu arrêter le coup de hache. Il aurait peut-être blessé Cressy en ne parvenant pas à doser sa force, mais rien de plus.
« À quoi bon se rendre une fois le combat engagé ? Je n’ai jamais arrêté ma hache au beau milieu d’un mouvement ! Quand je l’abats, que ce soit sur du bois ou sur une personne, autant continuer à frapper jusqu’à ce que ça cède, non ? »
« Je vois. Je comprends ta façon de penser, maintenant. »
Eugene prit position, et Volx sourit avec férocité. Il lui avait conseillé de se rendre, mais espérait bien qu’il refuserait.
Pour Volx, la valeur d’un guerrier se mesurait au sang qu’il faisait couler dans l’arène.
« Raaah ! »
Volx chargea en poussant un rugissement.
Sa charge était impétueuse, mais comparée à celle d’un sanglier géant, elle n’avait rien d’impressionnant. Eugene se contenta d’esquiver la hache qui s’abattait à deux mains.
« Continue de fuir, alors ! »
Volx agitait sa hache comme s’il voulait tout déchiqueter sur son passage. Le sifflement terrifiant de sa lame massive qui fendait l’air à la verticale et à l’horizontale glaçait le sang.
Tous ses adversaires avaient connu le même sort une fois pris dans cette tempête. Qu’ils esquivent ou qu’ils bloquent, ils finissaient acculés, sans issue, avant d’être taillés en pièces.
Pourtant, Eugene évitait chaque coup sans difficulté, tout en gardant ses distances.
« Espèce d’ordure ! Tu vas courir comme un rat encore longtemps ? »
L’ardeur au combat de Volx s’embrasa davantage tandis qu’il déchaînait une rafale furieuse.
« I-il ne va pas finir par perdre, à ce rythme ? »
« J’ai entendu dire qu’il était le disciple direct de sir Gopri. »
« Fannis ! Qu’est-ce qui se passe ?! »
À première vue, Volx dominait Eugene et le faisait reculer. Des soupirs s’élevèrent donc des gradins de Bonyard City.
Seuls Karas, Homi, les Champions adverses qui attendaient leur tour et les nobles de Gord restèrent calmes.
Eugene, lui, était déçu.
Tout le mal que je me suis donné pour aiguiser mes sens n’a servi à rien.
Les mouvements de Volx étaient si prévisibles que cela n’aurait rien changé si Eugene avait combattu les oreilles bouchées.
Fffou !
Il esquiva une nouvelle fois la lame de la hache.
« Espèce d’ordure ! »
Il avait affiné son ouïe dans l’espoir d’imiter ne serait-ce qu’un quart des capacités de Gopri, mais cela ne l’avait pas aidé en plein combat.
Fffou !
J’aurai beau affûter mes sens, je ne deviendrai jamais comme Maître. À partir de maintenant, autant observer mes adversaires normalement.
Fffou !
À force de voir les coups de hache de Volx manquer leur cible, même les spectateurs qui n’y connaissaient rien aux arts martiaux commencèrent à trouver la scène étrange.
« Ouf. »
Fannis s’essuya le front avec un mouchoir et poussa un soupir de soulagement.
« Haaah ! »
Volx aussi reprit son souffle avec difficulté.
« Si tu es chevalier, bats-toi correctement ! »
« Très bien. »
Eugene dévia la hache qui s’abattait avec son bouclier.
Clang !
Son adversaire, qui s’était jusque-là contenté d’esquiver, contre-attaqua avec une force inimaginable et envoya la hache haut dans les airs.
« Urgh. »
Le choc était si puissant que la paume de Volx s’ouvrit et se mit à saigner. Il s’en sortait bien de ne pas avoir lâché sa hache.
Frrt.
Un éclair traversa l’aisselle droite exposée du géant, qui se tenait les deux bras levés.
« Argh ! »
Le sang jaillit de l’aisselle droite de Volx. La plaie saignait bien trop pour une simple entaille. On aurait dit qu’un géant avait éventré le milieu d’un barrage, laissant l’eau se déverser à flots.
Clang !
La force quitta sa main crispée sur le manche, et la tête de la hache heurta le sol.
« A-attends… »
Volx était violent, mais pas stupide. Comprenant qu’il s’agissait d’une blessure grave nécessitant des soins immédiats, il leva la main gauche pour se rendre.
Frrt !
Un éclair trancha également son aisselle gauche, désormais à découvert.
« Aaaaargh ! »
Clac.
La hache roula sur le sol. Du sang ruisselait des deux aisselles du géant, qui se tordait de douleur.
« Il a gagné ! »
« Ce barbare l’a bien mérité ! »
La foule de Bonyard City, qui semblait presque morte quelques instants plus tôt, reprit vie.
« C’est impossible ! »
« Volx a perdu un duel de force ? »
« Merde ! Mon argen-ent ! »
Le camp de Gord sombra dans la confusion. Certains de ceux qui avaient parié s’arrachaient les cheveux.
Le résultat étant décidé, l’écuyer de Volx accourut et traîna son maître jusqu’au médecin.
Le médecin secoua la tête.
Mais, une fois encore, il n’y avait rien à faire.
« Les deux artères sont sectionnées. C’est impossible. »
« S-sauvez-moi… Je vous en prie, sauvez… moi. »
Son cœur et ses poumons n’avaient pas été touchés, mais il avait perdu trop de sang. Ses lèvres pâlissaient à vue d’œil, tandis que ses dents jaunes claquaient.
« Je poursuivrai ma quête d’honneur. Que le prochain adversaire s’avance. »
Eugene pointa son épée vers les Champions de Gord et parla d’une voix grave.
En jetant un regard du côté de Bonyard City, il vit Homi, l’air frustré. Elle semblait en vouloir à sa propre gorge : elle aurait voulu clamer la gloire de son maître aussi fort que l’écuyer de Volx, mais n’en était pas capable.
Karas tenta de lui tapoter la tête pour la réconforter, mais Homi lui repoussa la main d’une claque.
« Pour l’honneur. »
Badel, le deuxième Champion à entrer dans l’arène, pointa son épée vers Eugene.
Sa famille était une authentique lignée de la noblesse de l’Ouest, installée là avant l’arrivée des pillards des mers. Contrairement aux autres chevaliers de Gord, Badel se méfiait de la violence et admirait la vertu de la retenue.
« Sir Badel ! Tenez bon ! »
Une jeune femme l’encouragea.
« Défendez la gloire de Gord ! »
D’autres spectateurs se joignirent à elle, les poings levés.
Reconnaissant pour leur soutien, Badel leva son bouclier. C’était un écu tronqué en forme de triangle renversé.
Dangereux. Cet homme est un chevalier véritablement dangereux.
Sa force surpassait même celle de Volx, son épée filait comme la lumière et son corps était souple comme une plume portée par le vent.
Chaque parcelle du corps de Badel lui criait de se méfier. Eugene n’avait pas encore bougé, et déjà la sueur lui coulait le long du front.
Eugene attaqua le premier. Il avait compris qu’imiter son maître ne servait à rien ; il n’avait qu’à remporter la victoire.
Clang !
L’épée d’armes de Badel heurta l’épée longue d’Eugene.
Sans surprise, seul Badel chancela violemment. Il leva désespérément son bouclier pour bloquer le deuxième coup.
Crac !
Le bouclier épais fut déchiqueté d’un seul coup.
Il ne fut pas coupé en deux, mais sa partie supérieure avait été arrachée et ne tenait plus que par une mince bande, pendouillant sur le côté. Le bouclier, qui avait la forme d’un V, ressemblait désormais à un W.
« Q-qu’est-ce que… ? »
« Mon Dieu. »
Tous furent stupéfaits par cette force destructrice qui défiait le bon sens. Le comte Andar renversa son vin, qui lui trempa la barbe et la chemise.
Eugene lança son troisième assaut avant que quiconque ait le temps de réagir. Son bouclier de fer, tenu à l’horizontale, repoussa l’épée de Badel et le frappa en pleine poitrine.
Boum !
« Hum ! »
Au choc ressenti au bord de son bouclier, Eugene fut certain d’avoir brisé plusieurs côtes à Badel.
Clang !
Badel lâcha son épée et fut projeté au sol, où il s’affala sans la moindre dignité. Tremblant, il tendit la main vers son arme, mais ne semblait même pas avoir la force de ramper jusque-là.
Des cris retentirent dans les gradins de Gord tandis qu’Eugene s’approchait.
Au moment où Eugene saisit Badel par le col…
« Grâce ! »
Quelqu’un cria.
« Sir Badel ! Non ! »
« Chevalier de Bonyard City ! Je vous en prie, faites grâce ! »
« Ne tuez pas un chevalier honorable ! »
Eugene parcourut du regard les gradins de Gord. Les nobles dames se couvraient la bouche ou les yeux, tandis que les hommes arboraient une expression grave. Ils n’avaient pas réagi ainsi quand Volx avait été emporté, baigné de sang.
« J’ai regardé de votre côté quand Cressy est mort, tout à l’heure. »
Cressy avait vécu encore un moment après qu’Eugene lui eut ouvert les yeux.
« Ce n’était pas quelqu’un de proche, et sa façon de se cacher derrière les autres pour gagner de l’argent facilement était pitoyable. Malgré tout, c’était pénible de voir mourir aussi misérablement quelqu’un avec qui j’avais partagé un repas, aussi brièvement que ce fût. »
À ce moment-là, Eugene avait remarqué que seul un chevalier du camp de Gord avait fait le signe de croix et pleuré la mort de l’ennemi.
C’était Badel.
« Le respect dont vous avez fait preuve était honorable. Reconnaissez-vous votre défaite, à présent ? »
« … J’ai perdu. »
Badel ayant reconnu sa défaite, Eugene le relâcha et recula.
L’écuyer de Badel accourut aussitôt et l’emmena chez le médecin.
« Enlevez-lui son armure et allongez-le immédiatement ! »
Enfin, le médecin avait quelque chose à faire et se mit aussitôt à le soigner.
« Victoire ! »
« Gloire au chevalier honorable ! »
« Vive sir Eugene ! »
Des acclamations tonitruantes montèrent des gradins. Contrairement à la défaite de Volx, quelques voix du côté de Gord aussi louaient Eugene.
« Je défendrai mon honneur jusqu’au bout ! »
Eugene leva son épée et le proclama.
Le dernier combattant s’avança depuis le camp de Gord, désormais silencieux et privé de son enthousiasme initial. C’était Lipton, qui portait un bouclier et une hache à une main.
Je dois attaquer le premier !
Après avoir vu le combat de Badel, Lipton savait qu’adopter une stratégie défensive le condamnerait à perdre. Dès que le duel commença, il se rua sur son adversaire.
Il feinta une attaque à la hache, puis balança soudain son bouclier. Eugene ne se laissa pas tromper et lui opposa le sien.
Boum !
Les deux boucliers s’entrechoquèrent, mais seul Lipton fut projeté en arrière.
Paf !
Il s’écrasa face contre terre, dans une posture ridicule, et son bouclier, qu’il n’avait jamais lâché au combat, lui échappa des mains. S’il avait aussi laissé tomber sa hache, l’humiliation aurait été totale.
Tandis que Lipton s’efforçait de se relever, son écuyer s’empressa de lui rendre son bouclier.
De toutes parts, des applaudissements saluèrent la chevalerie d’Eugene, qui avait attendu que son adversaire soit prêt à reprendre le combat.
D’où peut bien sortir un monstre pareil ?!
Lipton hurla intérieurement.
On le louait comme un chevalier à l’équilibre parfait entre attaque et défense, une forteresse de fer quand il se défendait et un combattant qui attaquait avec deux armes quand il passait à l’offensive.
Il avait battu à mort plus d’ennemis avec un bouclier que quiconque sur le continent.
Mais tout cela ne comptait pas si son bouclier se faisait réduire en miettes.
Boum ! Boum ! Boum !
Lipton ne cessait de reculer sous les coups impitoyables d’Eugene.
En quelques instants, son bouclier de chêne cerclé de fer fut réduit en lambeaux.
« Urgh ! »
Le dos de sa main fut profondément entaillé à travers les morceaux déchiquetés du bouclier, et le sang se mit à couler à flots.
« Haah ! »
Il balança désespérément sa hache de l’autre main, mais un seul coup de bouclier la lui arracha et l’envoya voler au loin.
« J’ai perdu. »
Lipton reconnut sa défaite devant l’épée pointée sur sa gorge.
« Les dieux ont rendu leur jugement ! »
Le noble de Roman, assis à la place d’honneur, s’avança et cria :
« Bonyard City a le droit de posséder tout ce qui a été convenu ! Ce droit est garanti par les lois sacrées transmises depuis des temps immémoriaux ! Quiconque osera trahir son serment subira le jugement des dieux et souffrira dans les flammes de l’enfer ! »
Il était de coutume que le représentant des témoins proclame le résultat au nom des dieux.
Mais cette fois, la déclaration avait une solennité inhabituelle. Le noble de Roman avait sans doute laissé transparaître ses sentiments au sujet du tirage au sort.
Et maintenant ?
Eugene observa les nobles de Gord. Bien qu’il se fût agi d’un duel sacré, ils ne pouvaient s’empêcher d’en vouloir au Champion qui avait humilié les nobles de Gord.
Certains nobles foudroyaient Eugene du regard, tandis que d’autres se léchaient les babines.
« Wahahaha ! Je n’avais jamais vu un bouclier se faire déchiqueter comme ça de toute ma vie ! »
« Moi non plus. »
Quelques nobles riaient et bavardaient tout de même. L’un d’eux était le comte Andar, qui avait proposé le tirage au sort.
Sa réaction est moins mauvaise que je ne le pensais.
Le comte Andar leva sa coupe pleine vers Eugene, puis la vida d’un trait.
« Ces gens de Gord, franchement. »
« S’ils n’étaient pas aussi désespérés, pourquoi se donneraient-ils en spectacle de la sorte ? »
Les spectateurs de Bonyard City ne pouvaient que les regarder, incrédules.
Tant que je gagne de l’argent sans m’attirer les foudres des nobles puissants, ça me suffit.
Comme toujours, Eugene voyait le bon côté des choses.
* * *
Ils étaient partis discrètement combattre, mais leur retour après la victoire fut tout le contraire.
« Aux Champions qui ont sauvé la ville ! »
« Gloire aux vainqueurs honorables ! »
Les gardes de la ville et les mercenaires engagés par la cité s’étaient tous rassemblés pour la revue d’honneur. Ils n’avaient pas combattu sur un champ de bataille, mais traverser leurs rangs donnait à Eugene l’impression d’être un général victorieux rentrant de la guerre.
Les membres du Grand Conseil avaient également ouvert leur bourse. Des enfants agitaient de petits drapeaux en poussant des cris de joie, tandis que de jeunes femmes lançaient des pétales de fleurs depuis leurs paniers.
« Je n’ai rien fait. C’est gênant. »
Karas fut le seul à maugréer.
« Mais si, tu as fait quelque chose. Tu as éloigné les chevaliers qui m’importunaient et tu m’as aidé à rester en forme. »
Eugene sourit. Une couronne de fleurs qu’une jeune fille avait déposée sur sa tête y reposait encore.
« Tu te moques de moi ? »
« Je suis sérieux. »
Karas soupira en regardant Eugene.
« Je te prenais pour un chevalier impressionnant, mais je n’avais pas assez d’imagination. Tu les as embrochés tous les trois comme s’ils n’étaient que de simples conscrits. J’ai eu une sacrée chance de provoquer quelqu’un comme toi et de m’en tirer indemne. Je devrais aller prier dans un temple, plus tard. »
« Tu plaisantes ? »
« Ça aussi, je le pense. »
Eugene avait beaucoup retiré de ce combat. Outre la récompense, Bonyard City entretenait des liens avec de nombreux pays : c’était l’endroit idéal pour trouver des occasions de gravir les échelons.
Dans une ville comme celle-ci, obtenir des privilèges tels que l’immunité pour tous les délits, sauf les plus graves, et le droit de circuler la nuit avait une grande valeur.
Il y avait toutefois une chose qu’il regrettait.
« Dommage que ce n’ait pas été une guerre : pas de butin ni de rançon. Volx, passe encore, mais si nous avions fait prisonniers Badel ou Lipton, leurs familles auraient payé une fortune. »
Karas regarda avec incrédulité Eugene, qui se léchait les babines.
« Tu es plus avide que tu en as l’air. Tu n’entends pas toutes ces voix qui crient ton nom ? »
Tout autour d’eux, les gens scandaient le nom d’Eugene.
« Chevalier victorieux ! Chevalier victorieux ! »
« Sir Eugene, par ici ! »
« Le chevalier victorieux de Bonyard City ! »
Le titre de chevalier victorieux était un honneur accordé à celui qui, lors d’une Guerre des Salles, avait vaincu seul tous ses ennemis. Il fallait en affronter au moins trois.
Les Guerres des Salles avaient lieu bien moins souvent que les jugements par combat. Et comme elles réunissaient des chevaliers renommés venus de nombreux horizons, cet honneur était difficile à obtenir.
Karas avait lui aussi courageusement pris part au combat, mais, à vrai dire, vaincre les trois adversaires aurait été impossible.
« On raconte qu’il a démoli à lui seul trois chevaliers de Gord. »
« Alors pourquoi a-t-il l’air si frais ? On dirait même qu’il n’a pas transpiré. »
« Peut-être qu’il n’a pas été touché une seule fois. »
« C’est possible, ça ? Les chevaliers de Gord ont des mains aussi grandes que nos visages ! »
« Justement. Tu crois que ces féroces manieurs de hache se seraient recroquevillés tout seuls ? »
Il existait bon nombre de tableaux célèbres représentant le retour de chevaliers victorieux.
Un duel qui avait sauvé des milliers de vies !
Un chevalier qui avait vaincu tous ses ennemis et était revenu seul !
Ils incarnaient à la perfection les rêves de cette époque et étaient donc, naturellement, très populaires.
Et ces récits héroïques passaient sous silence une vérité bien moins glorieuse.
Des armures cabossées et couvertes d’éraflures. Des visages ruisselant de sueur et ravagés par la fatigue. Des cheveux en bataille. Des vêtements tachés de sang. Des mains tranchées, des yeux crevés, et même des chevaliers à demi morts, grièvement blessés, ramenés sur des chariots.
Un chevalier victorieux était-il jamais revenu exactement comme sur un tableau, sans verser une seule goutte de sang, à l’image d’Eugene ?
Une chose était certaine : on se souviendrait de cette scène pour toujours.
« Tu regardes bien, n’est-ce pas ? Peins-le exactement comme il est — non, rends-le encore plus magnifique. L’exploit de sir Eugene doit rester gravé dans les mémoires, même dans mille ans ! »
« Comptez sur moi, chef de la garde. Pour commencer, je ne vois rien qu’il faille omettre ou embellir. »
Fannis avait engagé à grands frais un peintre diplômé de l’Académie de Roman. Il n’avait pu se le permettre que parce qu’il était certain de la victoire.
Au milieu des acclamations enflammées, le peintre se mit à croquer le chevalier victorieux qui rentrait en héros. Le tableau serait exposé à la meilleure place du manoir réservé aux hôtes de marque de la ville.
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