Chapitre 21
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 21 : Grand guerrier (4)
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Le chevalier qu’ils avaient fait venir de loin n’arriva jamais à Bonyard City.
« C’est dommage. J’aurais aimé rencontrer ce chevalier. »
« Vu la distance, je n’en attendais pas grand-chose, sir Eugene. Pour l’instant, le plus important, c’est… »
Fannis jeta un regard préoccupé à Cressy. On avait invité des chevaliers plus puissants, mais Cressy avait obstinément insisté pour entrer dans l’arène.
« Si le disciple du Chevalier de la Prophétie et Karas sont là, je n’aurai même pas besoin d’intervenir. Et si ça tourne mal, je n’aurai qu’à me rendre au bon moment. »
C’est ce que pensait Cressy. La simple participation à l’épreuve lui rapporterait déjà bien davantage.
« S’ils perdent tous les deux et que je dois me battre, peu importe qu’un autre idiot de la ville prenne ma place. »
C’était une excuse pour se rassurer, mais le plus agaçant, c’était qu’elle n’était pas tout à fait fausse.
Quelles que soient ses compétences, ceux qui l’avaient invité pouvaient difficilement dire à un chevalier désireux de combattre loyalement de rester à l’écart.
« Bienvenue ! J’espère que vous vous êtes tous bien préparés. »
Le comte Andar sourit en buvant son vin. C’était le sourire de quelqu’un qui était certain de ne pas pouvoir perdre.
Les lieux où se déroulaient les épreuves par le combat variaient. Un duel ordinaire entre chevaliers pouvait avoir lieu dans un champ dégagé, tandis que de puissants nobles louaient parfois un colisée pour en faire un grand spectacle.
Qu’elle gagne ou perde, Bonyard City ne voulait pas transformer cette affaire en grand spectacle. C’est pourquoi la ville avait choisi un temple abandonné à proximité.
Les invités arrivèrent un à un et prirent place autour de l’arène.
« Tu bois déjà ? »
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ? Je suis tellement de bonne humeur que j’ai sans cesse envie de vin. »
« Tu devrais assister au combat l’esprit clair si tu veux en profiter. Arrête de boire. »
« D’accord, d’accord ! »
Les nobles de Gord échangèrent des salutations en riant.
« Ils croient déjà avoir gagné. Quels salauds arrogants. »
« Ils se sont minutieusement préparés, alors leur confiance est compréhensible. »
« Regardez-moi leur carrure. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu manger pour devenir aussi grands ? Ce n’est pas que je doute de nos chevaliers, mais face à eux… »
Les notables de Bonyard City chuchotaient, intimidés par l’écart de statut et de puissance.
Ils parlaient prudemment, mais Eugene entendait chaque mot. Avant le combat, il avait fermé les yeux et aiguisé ses sens.
Frotte, frotte.
À côté de lui, Karas affûtait sa lame à la pierre, et le bruit aidait Eugene à se concentrer.
« Je sais que tu as confiance en ta force, mais tu ne devrais pas détendre tes muscles ? Si tu restes immobile comme ça, ton corps va se raidir. »
Karas posa la question, l’air curieux.
Certains chevaliers méditaient. Pourtant, c’était la première fois qu’il en voyait un garder les yeux fermés avant un duel. Il aurait mieux valu profiter de ce temps pour repérer les failles dans l’armure de l’adversaire ou la portée de ses armes.
« Chaque chevalier a sa propre façon de se préparer au combat. »
« Je suis juste curieux. »
Fouuu !
« Raaah ! »
En face, un Champion de Gord s’échauffait en faisant tournoyer son arme, sous les acclamations du public.
« C’est toujours mieux que de s’agiter dans tous les sens en faisant un raffut pareil. »
Karas privilégiait la vitesse et la technique à la force brute, aussi trouvait-il ce spectacle méprisable.
« Ma lame est assez affûtée. Maintenant, je dois aiguiser mes sens. Ça, je ne peux pas m’y préparer à l’avance. »
« … Je dois te poser la question, au cas où. Tu peux prédire l’avenir comme sir Gopri ? »
Eugene entrouvrit les yeux.
« Je ne te le demandais pas sérieusement ! »
Sous le regard d’Eugene, Karas eut l’air gêné, comme s’il venait de se faire traiter d’idiot.
Depuis qu’il parcourait le vaste monde, Eugene avait découvert que bien plus de gens qu’il ne l’aurait cru pensaient que Gopri combattait réellement sous l’inspiration de révélations divines. C’était peut-être normal à une époque incapable de renoncer à la foi et aux superstitions.
« Karas, que dirais-tu de revoir l’ordre de passage ? Je reconnais que tu es fort, mais je ne te vois pas sortir indemne d’un affrontement contre ces trois-là. Ils sont d’un tout autre niveau que les hommes du domaine de la ville. »
Eugene s’était réjoui lorsque Karas s’était proposé pour combattre le premier, quelque temps auparavant, mais au fil des derniers jours, il s’était attaché à lui. Il ne voulait pas le voir mourir ni subir de graves blessures.
« En plus, les affrontements ne semblent pas jouer en ta faveur. »
Karas était du genre à miser sur la technique, maniant une rapière et une main gauche.
Une hache à deux mains aussi brutale que celle de Volx pouvait briser ses armes même s’il tentait de parer le coup.
Il ne pouvait pas affronter de près Lipton, réputé pour son extraordinaire maîtrise du bouclier. Si celui-ci avançait derrière son bouclier et se mettait à le rouer de coups, même l’agile Karas aurait du mal à tenir bon.
« Tu n’as pas à t’inquiéter. »
Pourtant, le débauché samurien téméraire resta calme.
« Je ne chasse pas les monstres et ne participe ni aux batailles ni aux tournois. Malgré tout, si je me suis fait un nom si vite, c’est pour une raison. »
Karas fit tournoyer la rapière et la main gauche dans ses mains.
« J’ai passé tout mon temps à trouer le corps des chevaliers. C’est le moyen le plus efficace de se faire connaître. »
« Et de se faire des ennemis. Tu ne crois pas que tu es encore en vie uniquement parce que tu es de la Maison Cruise ? »
« C’est peut-être ce qu’ils pensaient, car depuis que ma famille m’a renié, beaucoup de gens ont tenté de s’en prendre à moi. Aucun n’a jamais réussi à me toucher. »
Karas marqua une pause, puis soupira.
« À part toi. »
« Quelqu’un d’autre y est arrivé : mon écuyère. »
« Quoi ? »
Karas se tourna vers Homi. Elle attendait en silence et même sa queue, qui remuait d’ordinaire au moins un peu, ne bougeait pas. Un petit rire lui échappa à la place.
« Tu as une bosse à l’arrière du crâne, par hasard ? »
« Oui, mais pourquoi… »
Karas se frotta la petite bosse qu’il avait sur la tête. Sa blessure avait presque guéri.
« Quand tu as perdu connaissance à la taverne, Homi t’a jeté par terre. Ta tête a heurté une table avec un sacré boucan. »
« … Je vois. »
« On pourrait considérer que tu ne me dois plus rien et en rester là ? Arrête de m’embêter. »
« Ça me va. Il y a des gens devant moi sur qui je pourrai passer ma colère, de toute façon. »
Karas ne s’adressa plus à Eugene après cela.
* * *
Eugene ne considérait pas les Champions de Gord comme une menace.
Contrairement à une chasse aux monstres ou à une bataille de grande envergure, un combat singulier lui était résolument favorable.
Il était néanmoins naturel de se préparer au mieux à une épreuve qu’il n’avait encore jamais connue. Comme il s’agissait de son premier jugement par le combat, il voulait l’affronter avec les sens aiguisés à l’extrême.
Peu après l’arrivée du dernier invité, le sable du sablier s’écoula jusqu’au bout. L’heure qui déciderait du sort de Bonyard City avait sonné.
« Ça commence enfin. »
Le comte Andar se frotta les paumes et se lécha les lèvres.
Les dignitaires et les Champions de Gord se tenaient à gauche, ceux de Bonyard City à droite.
Les places d’honneur à l’avant étaient occupées par les invités venus assister à l’épreuve en tant que témoins. Certains étaient d’un rang inférieur à celui des nobles, mais céder les places d’honneur aux observateurs était une vieille tradition.
Un noble de Roman monta sur l’estrade.
« Nous voici réunis aujourd’hui pour recevoir le jugement des dieux. »
Le noble s’exprima d’une voix solennelle. Avant un duel, le discours était prononcé par un noble, un prêtre ou un chevalier de grande renommée.
L’enjeu était trop important pour qu’un chevalier prononce le discours cette fois-ci, et les prêtres avaient décliné l’invitation parce que ce duel était par trop cupide. Un noble de Roman, souvent mêlé à ce genre d’affaires, était tout indiqué pour ce rôle.
« Ce qui se déroulera ici sera observé par la conscience des deux camps, par les témoins et par les dieux. Il ne devra y avoir ni mensonge ni déshonneur. Une fois le jugement sacré rendu, vous devrez en accepter le résultat. »
Toutes les personnes présentes prièrent leurs dieux respectifs.
« L’heure est venue de louer les valeureux Champions. »
Les spectateurs applaudirent et acclamèrent les Champions qu’ils soutenaient.
L’enthousiasme était nettement plus vif du côté de Gord. Un guerrier colossal armé d’une hache offrait un spectacle bien plus impressionnant.
Eugene et Karas poursuivirent leurs préparatifs comme si la réaction du public leur était indifférente, ce qui déprima les partisans de Bonyard City.
« Le combat va commencer. Les dieux sont justes ; laissons-leur le soin de trancher. Tout ce que nous pouvons leur demander, c’est leur clémence ! Bonne chance à tous ! »
Le noble de Roman se retira, et la véritable tension commença à envahir l’air.
« J’y vais, alors ? »
Karas s’apprêtait à entrer dans l’arène.
« Attendez ! »
À cet instant, le comte Andar leva la main.
Les témoins froncèrent les sourcils. Une fois les déclarations des représentants terminées, il ne devait plus rester que le combat des Champions. L’intervention d’un tiers allait à l’encontre de la coutume.
« Qu’y a-t-il, comte Andar ? »
Le noble de Roman qui avait prononcé le discours posa la question d’un ton manifestement irrité.
« Comme vous l’avez dit dans votre discours, le jugement des dieux est sacré par-dessus tout. J’aimerais donc ajouter une nouvelle manifestation de leur volonté à cet important duel. »
« Ajouter une manifestation de la volonté des dieux ? Qu’entendez-vous par là ? »
Peut-être intrigué par cette proposition inhabituelle, le ton du noble de Roman s’adoucit.
« C’est simple. Confions aussi aux dieux l’ordre d’entrée dans l’arène. C’est pour cette raison que nous ne l’avons pas fixé. »
Le comte Andar haussa les épaules en regardant les trois Champions de Gord.
« Le décider maintenant serait compliqué. Ce sont tous de fiers chevaliers. »
Le noble de Roman se mordit la lèvre.
« Quels rustres, ces salauds de Gord. »
Le manque de respect était flagrant, mais le noble ne pouvait pas faire interrompre le duel.
« Quelle méthode proposez-vous ? »
« Ha ha ! Il est temps de vous faire découvrir une tradition chère à notre peuple. »
Au signal du comte Andar, un serviteur apporta six bâtonnets de tirage au sort.
Les nobles de Gord, dans les veines desquels coulait le sang de pillards des mers et de marchands, appréciaient les méthodes prisées des mercenaires.
« Bonyard City accepte-t-elle ? »
« Avons-nous le choix ? »
Le Premier Magistrat, qui représentait Bonyard City, répondit froidement.
Vu l’écart de force entre les deux camps, ils n’avaient pas le choix. Peut-être était-ce même préférable ainsi. Si Gord perdait et tentait quelque coup fourré, ils pourraient s’appuyer sur cet incident pour l’arrêter.
« Nous avons même accepté votre tirage au sort, que vous avez proposé de votre propre chef. Comment pouvez-vous faire preuve d’autant de mesquinerie face à un résultat sacré ? »
S’ils tenaient de tels propos, Gord n’aurait aucune excuse à faire valoir.
« Je prendrai donc cela pour un accord. Champions des deux camps, tirez au sort. »
Avec un large sourire, le comte Andar tendit trois bâtonnets dans chacune de ses mains, grosses comme des couvercles de marmite.
Les écuyers tirèrent tous les bâtonnets de Gord, tandis que Karas et Cressy s’avancèrent eux-mêmes pour Bonyard City. Seul Eugene, qui avait une écuyère, laissa Homi tirer son bâtonnet.
« Bon sang. »
Grâce à son ouïe affinée, Eugene entendit Cressy jurer. Son plan, qui consistait à se cacher derrière deux chevaliers puissants et à empocher sa récompense, venait de tomber à l’eau.
« Vous avez tous tiré. Bonne chance à vous. »
Le comte Andar éclata d’un rire sonore et regagna sa place.
« Un comte, hein ? Hé hé. »
« Arrête. Tu me donnes la chair de poule. »
« Comte Andar ! Permettez-moi de vous offrir un verre, Votre Excellence. »
« J’ai dit d’arrêter ! »
Dès que le comte Andar se fut assis, les nobles alentour commencèrent à le taquiner.
À l’origine, les royaumes de ce monde avaient chacun leur propre système de titres.
Cependant, comme l’Ancien Royaume utilisait un système de noblesse à cinq rangs, les familles royales désireuses de profiter de son prestige avaient elles aussi accordé des titres selon ces cinq rangs.
Au fil des siècles, ce système à cinq rangs s’était répandu sur tout le continent.
Gord, cependant, tirait une grande fierté de sa lignée et avait conservé la coutume de n’utiliser que deux titres : roi et Seigneur de guerre.
Cette tradition s’effaçait peu à peu, et Gord avait recours au système à cinq rangs dans ses relations diplomatiques avec l’étranger.
« Bon sang ! »
« Bon Dieu… »
Karas était déçu, tandis que Cressy se lamentait. Karas avait apparemment tiré un numéro tardif, alors que Cressy avait obtenu le numéro un.
« Troisième. La chance n’est vraiment pas avec moi. Bonne chance, sir Cressy. »
Karas dit cela en se tenant à côté d’Eugene.
« … »
Cressy enfila son casque, l’air sombre. Les encouragements de son compagnon ne semblaient pas lui parvenir.
« Maudits nobles de Gord ! »
Cressy fit face au premier Champion du camp adverse, qui tenait une hache à deux mains et le fixait d’un regard ardent.
« Grrrah ! »
Le rugissement semblait annoncer que Volx allait le dévorer tout cru. Cette présence intimidante fit chavirer le cœur de Cressy. Des trois, il avait fallu qu’il tombe sur Volx, le plus grand et le plus féroce.
Pourtant, s’il prenait la fuite à présent, sa carrière de chevalier serait terminée. Il avait aussi de lourdes dettes de jeu, et s’il perdait son titre, sa vie serait en danger.
« Merde ! »
Avec un tel état d’esprit dès le départ, l’issue ne faisait aucun doute.
« Attendez ! Je me rends… »
Peu après le début du combat, Cressy fut acculé et déclara forfait. Mais la lame de la hache s’abattit au milieu de son cri.
Crac !
« Aaargh ! »
L’épée de Cressy tomba au sol tandis que le sang jaillissait comme une fontaine.
La gigantesque lame de la hache l’avait fendu de l’épaule droite à la poitrine ; il roula sur le sol.
« Aah ! »
« Oh non… »
« Ha ha ha ha ! »
Les dames nobles crièrent et enfouirent le visage contre la poitrine de leurs amants et de leurs maris. Les dignitaires de Bonyard City poussèrent des gémissements, le visage accablé. À Gord, on applaudit et on frappa du pied comme à une fête.
« Grrrk. »
Les serviteurs emportèrent rapidement Cressy, qui agonisait, laissant derrière lui une longue traînée de sang.
Le médecin de garde secoua la tête. La blessure était bien trop grave pour être soignée. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était lui administrer de puissants analgésiques afin d’atténuer ses souffrances pendant qu’il mourait.
« Son armure était en mauvais état. Un haubert léger dont les mailles sont rompues ne peut pas arrêter une hache pareille. »
Karas avait l’air affligé. La mort si vaine d’un chevalier qui était entré dans l’arène du même côté que lui lui laissait un goût amer.
« Sir Volx l’emporte ! Honneur au vainqueur, condoléances au vaincu ! »
Le noble de Roman cria ces mots.
Si le vaincu survivait, on lui adressait des encouragements ou des vœux de rétablissement plutôt que des condoléances. Mais chacun pouvait voir que la blessure de Cressy était mortelle.
« Sir Volx annonce qu’il continuera d’accroître son honneur ! »
Quand l’écuyer de Volx cria ces mots, les places de Gord retentirent d’acclamations. Du côté de Bonyard City, l’ambiance était celle d’un enterrement.
Tandis que tous les regards se tournaient vers Eugene, le prochain combattant, il ouvrit les yeux. Ses yeux bruns, hérités de sa mère, se posèrent froidement sur Volx.
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