Chapitre 15
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : HidingTurtle
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Le Chevalier errant et le Château ambulant ◈
Chapitre 15 : Bonyard City (2)
──────
« Solin m’a parlé de vous. Pendant votre séjour, laissez votre cheval chez nous. »
Grâce à cette invitation, Eugene put installer Might dans un abri confortable au marché aux chevaux. S’il était venu seul en ville, il aurait dû attacher Might dans une petite écurie malpropre accolée à une auberge.
Hiiii !
Might semblait ravi de recevoir un copieux repas d’avoine et de carottes coupées en rondelles, plutôt que du foin.
Et l’eau, limpide, ne croupissait pas dans une auge en bois : elle s’écoulait continuellement dans un canal.
« Sans le Maître et Maria, je ne pourrais même pas prétendre être chevalier. »
En caressant la crinière de Might, Eugene prit pleinement conscience de la force des relations et du soutien qu’elles pouvaient apporter.
Une armure de qualité et un destrier de guerre barsien. Même en vidant jusqu’à la dernière pièce de leurs poches, un homme et une femme venus de la campagne ne pourraient jamais rêver de posséder de telles richesses.
« Tu commences à avoir faim, pas vrai ? »
Frouf !
Homi agita la queue comme si elle attendait qu’il le lui demande. Ils passèrent le reste de leur temps à flâner dans le marché et à goûter aux spécialités vendues dans la rue.
Fidèle à sa nature de cueilleuse, Homi s’intéressa vivement aux fruits et aux légumes qu’elle n’avait jamais vus, comme les olives cultivées dans la région et les dattes venues du sud-est.
« Tu es encore en pleine croissance, et tu es carnivore. »
Comme elle ne regardait que les végétaux, Eugene lui mit une brochette grillée dans chaque main.
Miam, miam !
Tandis qu’Homi savourait la nouveauté autant que le goût des plats, Eugene réfléchissait à son avenir.
S’il voulait vivre en chevalier, il ne pouvait plus se montrer aussi économe qu’avant. Pas besoin de mener grand train, mais il devait investir dans son équipement et préserver sa dignité.
Tous deux ne pourraient pas voyager seuls éternellement. Le jour viendrait où il lui faudrait engager des mercenaires ou des aventuriers. Plus il aurait d’argent, mieux ce serait.
Je devrais continuer à chasser et à cueillir des herbes comme avant ?
Partir à la recherche d’endroits où poussaient des herbes rares ne serait pas une mauvaise idée non plus. S’il découvrait un coin particulièrement fertile, il pourrait en tirer un joli bénéfice.
Les cueilleurs d’herbes ne pouvaient pas se rendre dans ces lieux, où les bêtes dangereuses et les monstres abondaient. Mais cette règle ne s’appliquait pas à lui.
Ou alors, je pourrais vendre mes talents ?
Un chevalier bien équipé et monté pouvait prétendre à une belle rémunération.
Mais cet avantage était aussi une entrave. Il ne pouvait pas rejoindre une bande de mercenaires comme un mercenaire ordinaire.
Cela ternirait la dignité d’un chevalier, et les bandes de mercenaires le trouveraient trop encombrant pour l’accepter.
Il lui fallait attirer l’attention d’un seigneur capable de lui offrir une rémunération suffisante ou des terres. Plus le salaire était élevé, plus les possibilités d’emploi se raréfiaient.
Dans ces moments-là, les enseignements de son maître lui étaient toujours utiles.
« Pendant mes années d’errance, j’ai séjourné comme invité dans bien des villes. L’accueil n’est pas aussi généreux que dans une maison noble, mais on jouit de beaucoup plus de liberté et de tranquillité. »
Gopri lui avait aussi raconté, de temps à autre, comment il gagnait sa vie en tant que chevalier errant.
« Quand j’avais besoin d’une grosse somme, des maisons nobles ou des villes libres m’invitaient à combattre comme Champion. »
« Alors, tu te battais en duel pour de l’argent. »
« Ce n’est pas tout à fait faux, mais tu ne le verras plus ainsi une fois devenu Champion. La ville mettra tout en œuvre pour faire rayonner ton honneur. »
Les maisons nobles et les villes libres étaient constamment en conflit. En ces temps troublés, les motifs ne manquaient pas.
Pourtant, elles ne pouvaient pas mobiliser leurs armées à chaque fois. On organisait donc diverses épreuves de combat, où les Champions entraient en scène.
« C’était bien payé ? »
« Évidemment. C’est un plat où l’on jette dans la même marmite l’orgueil, l’honneur, la vanité des grands et leurs innombrables intérêts divergents. Le cuisinier ne peut qu’être grassement payé. »
« Ah. »
« Enfin, regarde-moi ces yeux qui changent dès qu’on parle d’argent, petit vaurien. Ce serait mauvais que tu prennes goût à gagner ta vie comme Champion alors que tu es encore jeune. »
Même s’il avait claqué la langue, le visage de Gopri s’était illuminé d’une joie inattendue. Au fond, il était heureux que son disciple, qu’il considérait comme son fils, suive les traces de sa propre jeunesse.
En repensant à cette conversation, Eugene serra le poing.
« Devenir Champion, ça me tente. »
En acceptant l’invitation d’une ville menacée, il pourrait gagner une grosse somme en quelques duels seulement, s’il avait de la chance.
On pourrait aussi lui demander de participer à de fastidieuses campagnes contre des monstres ou de se tenir sur un champ de bataille où siffleraient des flèches perdues. Mais il pourrait toujours décider en fonction des risques et de la rémunération.
* * *
En traversant la place, Eugene remarqua une fontaine qui sortait de l’ordinaire.
Ce n’était pas une fontaine banale, avec une femme pieds nus tenant une cruche d’eau, un garçon au jet d’urine exceptionnellement puissant ou un bassin rond en forme de plat. C’était une immense œuvre d’art, large d’une dizaine de mètres.
« Une arche ? »
Ce fut la première impression d’Eugene.
Un énorme navire de pierre, trapu et rudimentaire. On aurait dit le résultat de la construction de remparts, de manoirs et d’une grandiose cathédrale sur son pont.
Fouuu !
Des dizaines de jets d’eau jaillissaient des murs et des tours de guet de cette majestueuse forteresse, offrant un spectacle éblouissant.
« Impressionnant, hein ? Je n’ai jamais rien vu de pareil. »
Homi acquiesça avec enthousiasme. Elle n’avait vécu que dans un coin reculé où il n’y avait pas grand-chose à voir ; ce spectacle étrange semblait la fasciner.
Eugene sortit une pièce de cuivre et s’approcha d’un homme assis sur un banc voisin.
Un sac de voyage, un luth, une épée courte pour se défendre et même un élégant chapeau : c’était un barde qui parcourait le monde en vendant chansons et histoires.
« Que votre route soit jalonnée d’applaudissements et de sécurité. »
Eugene déposa la pièce de cuivre dans le récipient posé à côté de lui.
« Puisse une gloire sans pareille accompagner la route du guerrier, elle aussi. »
Le barde lui sourit sans se lever. Apparemment, une seule pièce de cuivre ne suffisait pas à le faire bouger.
« Puis-je vous poser une question ? »
« Bien sûr. J’allais justement m’échauffer la voix avant de chanter. »
Eugene désigna la fontaine.
« Si vous connaissez l’histoire de cette fontaine, j’aimerais l’entendre. »
« Vous voulez parler du Château ambulant. »
« Du Château ambulant ? »
« Oui ! C’est l’une des principales raisons pour lesquelles Bonyard City parvient à nourrir ses habitants. Beaucoup d’aventuriers et de nobles viennent l’admirer. »
Le barde joignit les mains en direction de la fontaine, comme s’il priait.
« Merci de m’envoyer de quoi gagner mon pain aujourd’hui encore. »
Son attitude était empreinte d’une déférence remarquable. Il semblait gagner une somme non négligeable en racontant cette histoire ici.
« Saviez-vous que le savoir-faire de l’Ancien Royaume dans la taille de la pierre a disparu avec sa chute ? »
« Bien sûr. »
S’attendant peut-être à une longue histoire, le barde tapota la place libre à côté de lui.
En tant qu’écuyère, Homi se tenait non loin. Elle observait les alentours avec une posture impeccable, mais ses oreilles s’étaient dressées et suivaient attentivement les lèvres du barde.
« Le savoir-faire de l’Ancien Royaume en matière de taille de pierre frôlait le miracle. On plaisante même en disant que si les séismes peuvent faire s’effondrer les châteaux, les bâtiments, eux, retiennent les séismes. »
« C’est vraiment possible ? »
« Oh, ce n’est qu’une expression. Cela dit, il est vrai que leurs bâtiments, quand un séisme les fait tomber, basculent sans se briser. »
« C’est déjà incroyable. »
Il ne s’agissait pas d’un petit chiot qui culbutait dans un bruit sourd. Un immense bâtiment de pierre pouvait tomber sans se fracasser ?
« Une ville a été détruite par un séisme, mais seule une bibliothèque bâtie par l’Ancien Royaume est restée intacte. Le sol s’est soulevé, elle a basculé vers l’avant, mais elle ne s’est pas brisée. »
« Si on parvenait à la remettre debout, on pourrait encore s’en servir, non ? »
Homi gloussa, comme si l’idée était absurde.
« Exactement. Ils ont rassemblé un millier de bœufs et de chevaux, ainsi qu’encore plus de cordes, puis l’ont remise en place. C’était il y a cent ans. Aujourd’hui encore, elle sert de bibliothèque. »
Stupéfaite, Homi ne pouvait qu’ouvrir et refermer la bouche.
« Et c’est Bonyard City elle-même qui a le plus contribué à ces merveilles de la taille de pierre. »
« Il faut une source fiable de matériaux. »
« Tout à fait. Alors, quand l’Ancien Royaume a lancé son plus grand chantier, Bonyard City a reçu un cadeau pour l’encourager à redoubler d’efforts. »
« Cette fontaine est donc le cadeau ? »
« C’est cela. »
« Et le grand chantier en question devait ressembler à ça ? »
« Vous comprenez si vite que mon travail en est facilité. »
La gorge sans doute asséchée par son récit, le barde but une gorgée à sa gourde.
« Le Château ambulant ! Une entreprise grandiose qui réunit, dans un même château, le savoir-faire de l’Ancien Royaume dans la taille de pierre, la magie des elfes et l’ingénierie des nains. »
« Il pouvait vraiment se déplacer, comme son nom l’indique ? À voir sa forme, on dirait plutôt qu’il pourrait flotter sur la mer. »
Cela dit, il était fait de pierre et semblait donc voué à couler à pic.
« À partir de là, on entre dans le domaine des légendes et des contes populaires. L’histoire change d’une personne à l’autre, d’une région à l’autre. De toute façon, personne ne l’a jamais vu. »
« Même si c’était il y a longtemps, ça devait être un projet national. Il n’en reste aucune trace écrite ? »
« Hélas, non. On raconte qu’à l’époque, le projet était vivement contesté au sein de l’Ancien Royaume. Il a même provoqué une guerre civile majeure. C’est pour cela que les documents qui s’y rapportaient ont disparu. »
Eugene contempla la fontaine. Il était fort possible que l’histoire ne fût qu’une invention, un appât destiné à attirer des visiteurs venus d’ailleurs.
Vu le nombre de voyageurs que la fontaine avait déjà attirés, Bonyard City avait certainement rentabilisé son investissement depuis longtemps.
« À première vue, il est beaucoup trop grand pour aller se promener où bon lui semble. »
« N’est-ce pas ? Certains disent qu’il vole dans le ciel, d’autres qu’il dérive sur une mer lointaine. Il y a même des récits où il sillonne les sables du Grand Désert. »
Le barde haussa les épaules.
« Voilà tout ce que je sais. »
« Beau travail. Votre histoire était vraiment passionnante. »
Quand Eugene se leva, le barde souleva à moitié son chapeau en guise de salut.
« Tu crois que l’histoire du Château ambulant est vraie ? »
Homi secoua la tête. Par signes, elle lui expliqua que ce n’était évidemment qu’une légende inventée par quelqu’un.
« Tu es terre à terre. »
Cette fois, Homi lui posa une question. Elle lui demanda s’il voulait devenir seigneur ; Eugene acquiesça.
« Comme chevalier… non, comme homme, il est naturel de vouloir posséder ses propres terres. »
Enfant, au monastère, il s’était imaginé la scène bien des fois. Et si le monastère était le domaine d’un seigneur, et lui, son seigneur ?
Le rêve de posséder de vastes étendues de terres et des bâtiments était déjà doux en soi.
Après avoir entendu le rêve d’Eugene, Homi serra les poings et hocha la tête.
Son regard ne disait pas : « Tu peux y arriver ! »
Il exprimait la conviction qu’il ne pouvait en être autrement.
« Si ça arrive, tu ne seras plus écuyère. »
Même alors, tu me laisseras te servir, pas vrai ? Je t’aiderai à enfiler ton armure et je te préparerai du ragoût pendant tes voyages. Je n’ai pas besoin d’être écuyère.
En voyant Homi signer avec plus d’ardeur que jamais, Eugene éclata de rire.
Ce n’était pas le genre de conversation qu’on s’attendait à entendre entre deux novices à peine lancés dans le monde.
Malgré tout, il devrait peut-être viser un petit domaine, ne serait-ce que pour rendre à son écuyère son dévouement.
Restait à savoir si un chevalier de la campagne aurait la moindre chance de gravir les échelons.
* * *
Bonyard City était gouvernée harmonieusement sous la direction de son Premier Magistrat, avec l’aide de divers fonctionnaires et représentants du commerce et de l’industrie.
Fannis, supérieur de Solin et chef de la garde chargé de la défense de la ville, vivait depuis peu sous le poids du stress et du manque de sommeil, les yeux cernés.
« Je vous prie de m’excuser. Je n’ai pas réussi à le ramener. »
« Ça suffit. Dehors. »
Il congédia d’un geste de la main son subordonné, qui s’inclinait à angle droit pour présenter ses excuses.
Après avoir entendu la porte se refermer, Fannis se frotta l’arête du nez.
« Bon sang. Jimi a échoué lui aussi, et le chevalier que Hobbs a ramené n’était qu’un imposteur gonflé d’orgueil. Sir Gopri, je vous en prie, faites que les choses se passent bien avec vous, au moins… »
Depuis des générations, les nobles de Gord, leurs voisins, percevaient un tribut de Bonyard City.
Dernièrement, leur avidité avait peut-être grandi. Sous prétexte qu’ils voulaient aussi profiter des droits lucratifs et des concessions de la ville, ils avaient tiré l’épée.
Heureusement, ils ne réclamaient pas une guerre avec des armées. Chaque camp devait choisir trois Champions pour le représenter, puis négocier par le fer et le sang.
« Ces salauds de brutes déguisées en nobles ! »
La ville n’avait pas le choix ; faible, elle faisait tout son possible pour rassembler les chevaliers capables des environs.
Mais, quels que soient ses efforts, Bonyard City se trouvait aux confins du continent. Les chevaliers errants qu’elle pouvait solliciter étaient rares, et les chevaliers réellement compétents l’étaient encore davantage.
Alors que Fannis trépignait de frustration, on frappa à la porte.
« Entrez. »
« Vous portez-vous bien, chef de la garde ? »
Solin entra. C’était le subordonné envoyé chercher Sir Gopri, et cette mission représentait le plus grand espoir de Fannis.
« Tu es déjà de retour ? »
Le visage déjà las de Fannis se crispa.
« Ne me dis pas que les mercenaires ont pris l’argent et se sont enfuis. Ils étaient pourtant réputés. Ils n’auraient pas fait ça. »
Solin regarda tristement son supérieur, qui venait de l’accueillir avec méfiance. Fannis n’avait pas toujours été aussi pessimiste.
« Pas du tout. La bande de mercenaires de Beard a bien travaillé et a mené sa mission à bien. Le chevalier se repose dans une auberge. »
Fannis bondit de sa chaise et pointa Solin de l’index. Il en avait l’habitude chaque fois qu’il apprenait une bonne nouvelle.
« Vous avez réussi à ramener Sir Gopri ?! Oui ! Voilà qui est parfait ! Mais comment as-tu pu revenir si vite ? Il aurait fallu encore deux semaines. »
« Eh bien, Sir Gopri était déjà parti. Nous avons appris qu’il s’était lancé dans un pèlerinage. À la place, nous avons pu ramener son disciple direct, qui était parti s’entraîner pour devenir chevalier. Nous sommes revenus si vite parce que nous l’avons croisé en chemin. »
« Ah… »
Boum !
Toujours l’index tendu, Fannis retomba dans son fauteuil. Son doigt pointait désormais en diagonale vers le plafond.
« Alors, c’est fichu ! Il nous faut le Chevalier de la Prophétie ! »
« Pas du tout. Sir Eugene est aussi puissant que Sir Gopri. »
« Tu ne comprends donc pas la situation ? Si les choses tournent mal, ces salauds de Gord vont dépouiller la ville ! Et comment peux-tu savoir que ce chevalier ne mentait pas ? Tu l’as seulement vu se faire adouber ? »
« Écoutez-moi d’abord, je vous prie. »
Solin lui raconta les faits remarquables dont il avait été témoin.
Fannis l’écoutait d’un air indifférent, comme pour dire : « Bon, voyons quelles excuses tu vas me sortir. »
Mais même lui dut complètement changer d’avis quand Solin lui décrivit comment Eugene avait manié un énorme fléau à long manche pour tuer dix loups en un instant, puis fracassé le crâne d’un warg en fuite.
« Un warg en trois échanges ? »
« Oui. Tout était extraordinaire. Quel chevalier serait capable d’empaler un warg avec son épée et de le soulever d’une seule main ? Et l’envoyer valser d’un seul coup de pied ? Même Sir Gopri n’en serait pas capable. »
Fannis se leva d’un bond.
Clac !
Puis il le désigna de l’index.
Un sourire apparut sur son visage pour la première fois depuis bien longtemps.
Notes de bas de page :
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>