Chapitre 291
Volume 2, chap. 31 : La pression
Il devait annoncer son existence avec éclat, mettre en valeur ce qui le rendait unique et attirer l’attention de tous les camps, sans toutefois prendre le moindre engagement explicite, tout en conservant cette posture indépendante et insaisissable.
Cette attitude ne manquerait pas de susciter du ressentiment. La faction du Second prince, déjà mécontente de lui à cause de l’affaire du marquis Wilier, le considérerait désormais encore davantage comme une source de problèmes potentielle.
Mais ce ressentiment et cette méfiance prouvaient en eux-mêmes qu’il avait acquis une position indépendante. Ils faisaient aussi partie de la mise à l’épreuve que le plan de Cecilia avait anticipée et rendue nécessaire.
« Seigneur Velt ! Quel héros, si jeune ! » Un homme corpulent d’âge mûr, portant les armoiries d’un marquis, se fraya un chemin jusqu’à lui, le visage rayonnant. À ses côtés, une jeune femme jetait de timides coups d’œil à Ryan. « Ma fille étudie elle aussi à l’Académie de magie de Saint Roland. Elle admire depuis quelque temps vos résultats remarquables à l’académie, ainsi que votre exploit dans les ruines, et elle insiste pour rencontrer elle-même ce célèbre aîné. Si vous en avez le loisir, accepteriez-vous de lui donner quelques conseils un de ces jours ? Elle est désespérément mauvaise en magie pratique… »
Et c’était reparti.
Ryan sourit intérieurement, sans rien laisser paraître.
Combien d’invitations de ce genre avait-il déjà reçues ce soir ? Présentées comme des demandes de conseils, elles sentaient pourtant à plein nez le mariage arrangé ou l’ambition sociale.
Ses yeux gris-bleu parcoururent poliment la jeune femme, qui avait les joues rosies, puis il leva légèrement son verre en direction du marquis. « Vous me flattez. L’académie compte de nombreux élèves remarquables. Votre fille doit certainement être parmi les meilleurs. Je ne me permettrais pas de prétendre pouvoir la guider ; nous ne pouvons que progresser les uns grâce aux autres. Malheureusement, je viens tout juste de rentrer des ruines, et j’ai encore besoin de repos, tant physique que mental. Je crains de ne pas pouvoir lui accorder mon attention dans un avenir proche. Je vous prie de m’en excuser. »
À la douceur de son ton, mais aussi à son refus sans équivoque, le marquis laissa transparaître une pointe de déception. Il se recomposa toutefois bien vite un sourire. « Bien sûr, bien sûr ! Votre santé passe avant tout, monseigneur. Je ne vous retiendrai pas davantage. Je vous souhaite une excellente soirée ! »
Après avoir réglé cette affaire, Ryan changea discrètement de place une nouvelle fois.
Il sentait que les véritables poids lourds — les grands nobles, les hommes de pouvoir, les principaux soutiens des deux princes — restaient en retrait, observant froidement de loin ou discutant à voix basse dans leurs propres cercles. Aucun ne s’était encore avancé en personne.
Ils observaient et jaugeaient cette nouvelle variable qui venait de pénétrer dans les plus hautes sphères de la société.
Ryan n’avait aucune intention d’aller à leur rencontre le premier. Il attendait le bon moment, le moment où certains perdraient patience et intensifieraient d’eux-mêmes leurs tentatives pour le sonder.
Il savait que la véritable épreuve se cachait probablement dans les verres encore levés et les sourires qui dissimulaient les regards véritables.
Et il était prêt.
…
Après avoir eu affaire à un autre vicomte qui tentait de lui présenter sa fille, le sourire poli de Ryan commençait à se figer.
À force d’endurer ces conversations allusives, les unes après les autres, il avait l’impression que d’innombrables fils tiraillaient ses nerfs sans relâche. En apparence, il restait maître de lui, mais la tension mentale était immense.
Pour être honnête, il commençait à désespérer. Était-il vraiment à une réception royale, ou avait-il atterri dans un immense salon de rencontres ?
On aurait vraiment dit que tous ces vieillards s’étaient présentés avec leurs filles pour leur trouver un mari.
À cette pensée, Ryan ne put s’empêcher de soupirer intérieurement.
Il avait déjà échangé quelques mots avec presque tous les nobles et les familles nobles en vue qui avaient pris l’initiative de venir à sa rencontre. Dans son esprit, il les avait rapidement classés : certains ne faisaient que témoigner leur sympathie, d’autres se contentaient de politesses creuses, et d’autres encore semblaient soutenir tel prince ou tel grand-duc.
Il ne s’agissait pas seulement de recueillir des renseignements pour le plan de Cecilia. C’était aussi une leçon indispensable à sa propre survie dans les jeux de pouvoir de l’Empire.
Enfin, alors qu’un nouvel interlocuteur semblait sur le point d’entamer une deuxième conversation, plus approfondie, tout en scrutant les alentours à sa recherche, Ryan saisit l’instant où personne ne faisait attention à lui. Il se glissa derrière un imposant pilier richement décoré, poussa discrètement une porte latérale donnant sur un couloir plus discret et s’y faufila.
La porte se referma derrière lui, étouffant le vacarme doré et suffocant de la salle. Une brise nocturne, fraîche et chargée d’odeurs d’herbe et de feuilles, lui effleura le visage. Adossé au mur de pierre froide, Ryan expira silencieusement.
La détente soudaine de ses nerfs lui donna presque le vertige.
Il n’était pas né pour faire de la politique. À l’académie, s’occuper de ces jeunes nobles encore verts était relativement simple : il lui suffisait de prendre un air froid et de les impressionner par sa force.
Mais, dans la salle, à l’instant, se trouvait le véritable cœur du Pouvoir impérial : de vieux renards rompus aux intrigues de cour depuis des décennies, ainsi que les esprits les plus brillants de la jeune génération.
Chaque échange en apparence anodin avec eux était un affrontement silencieux. Chaque phrase exigeait de sa part une attention totale pour en interpréter le sens, en peser les enjeux et y répondre.
Pour honorer son accord avec Cecilia et mener à bien son projet de devenir un pivot indépendant, il devait se faire remarquer et attirer l’attention, tout en restant aussi insaisissable qu’un poisson fuyant, sans laisser aucun camp mettre trop facilement la main sur lui.
Cette danse sur le fil du rasoir lui coûtait bien plus d’énergie mentale que les combats contre les monstres des ruines.
« Ah… Au moins, je peux respirer un instant. »
Il murmura ces mots pour lui-même en se frottant légèrement les tempes, qui lui lançaient.
Le plan avait réussi. Il avait attiré l’attention de la salle et était devenu, pour le moment, l’un de ses principaux centres d’intérêt. Il avait également réussi à garder ses distances malgré les tentatives de tous les camps pour le sonder.
Mais lui seul savait quelle pression cela impliquait. Il avait vraiment besoin de quelques instants en solitaire, juste pour laisser son esprit surmené se rafraîchir.
Ce jardin arrière royal jouxtait la Salle dorée. Vaste et aménagé avec un goût exquis, il servait souvent de cadre aux banquets en plein air lors des nuits d’été.
Ce n’était pas la première fois qu’il entendait parler de cet endroit.
Dans l’univers d’origine de Holy Light and the Seven Sins, la Salle dorée et la Place du Triomphe comptaient toutes deux parmi les lieux où s’étaient déroulés d’innombrables événements majeurs de l’Empire. Tous les joueurs les avaient vues et revues.
La Place du Triomphe était l’endroit où l’Empire affichait sa puissance militaire et sa gloire. Chaque grand défilé célébrant une victoire, chaque proclamation importante et même la cérémonie finale de remise des prix du grand tournoi impérial des jeunes talents s’y déroulaient.
Seul le vainqueur de cette compétition, où s’affrontaient les mages, les épéistes et les combattants capables de manier à la fois magie et arts martiaux les plus remarquables de l’Empire, avait le droit de monter sur l’estrade cérémonielle de la Place du Triomphe et de recevoir les regards de l’Empereur et du peuple.
Iruya, l’aînée légendaire, la Sorcière de l’Orgueil, qui s’était déjà fait connaître dans tout l’Empire au début de l’intrigue originale, était précisément l’une de ces figures. Elle y avait reçu des récompenses à trois reprises, et son portrait comme ses exploits étaient encore admirés à ce jour par d’innombrables jeunes gens à travers l’Empire.
En comparaison, la Salle dorée était bien davantage le théâtre des luttes de pouvoir et des manœuvres sociales de l’Empire.
Banquets d’État, festivités, bals organisés en l’honneur des envoyés étrangers… D’innombrables discussions, tractations et alliances qui influaient sur le destin de l’Empire pouvaient s’y conclure discrètement, sous ses voûtes éblouissantes et dorées.
C’était une scène de gloire, certes, mais aussi un champ de bataille silencieux.
Et ce jardin arrière attenant était l’un des rares endroits où reprendre son souffle, à l’écart de tout ce tumulte.
Ce n’était pas un lieu interdit. Simplement, à cet instant, tout le monde était réuni à l’intérieur dans l’attente de l’arrivée de l’Empereur, et le jardin était donc naturellement désert.