Chapitre 288
Tome 2, chap. 31 : Pression
Il devait faire connaître son existence de manière spectaculaire, afficher sa valeur et ce qui le rendait unique, attirer l’attention de toutes les factions — sans prendre le moindre engagement explicite et tout en préservant une indépendance insaisissable.
Une telle attitude ne manquerait pas de susciter du ressentiment. La faction du Second prince, déjà mécontente de lui à cause de l’affaire Wilier, le considérerait désormais plus que jamais comme une gêne potentielle.
Mais ce ressentiment et cette méfiance prouvaient en eux-mêmes qu’il occupait une position indépendante. Ils faisaient aussi partie de l’épreuve que le plan de Cecilia avait anticipée et exigeait.
« Seigneur Velt ! Vraiment, un héros dans la fleur de l’âge ! » Un homme corpulent d’âge mûr, arborant les armoiries d’un marquis, se fraya un chemin jusqu’à lui avec un sourire radieux. À ses côtés, une jeune femme jetait à Ryan des coups d’œil timides. « Ma fille étudie elle aussi à l’Académie. Elle admire depuis quelque temps vos remarquables résultats à l’Académie, ainsi que votre grand exploit dans les ruines, et elle insiste pour rencontrer en personne le légendaire élève de dernière année. Si vous en avez le loisir, accepteriez-vous de lui donner quelques conseils un autre jour ? Elle est désespérément mauvaise en magie pratique… »
Et voilà que ça recommence.
Ryan sourit intérieurement, tout en gardant un visage impassible.
Combien d’invitations de ce genre avait-il déjà reçues ce soir ? Présentées comme des demandes de conseils, elles fleuraient pourtant le mariage arrangé ou l’ambition sociale.
Ses yeux gris-bleu parcoururent avec courtoisie la jeune femme, dont les joues avaient rosé, puis il leva légèrement son verre en direction du marquis. « Vous me flattez. L’Académie compte beaucoup d’excellents élèves. Votre fille doit sans doute être parmi les meilleures. Je ne me risquerais pas à prétendre pouvoir la guider ; nous ne pouvons que nous enrichir mutuellement. Malheureusement, je reviens tout juste des ruines, et j’ai encore besoin de repos, tant physique que mental. Je crains de ne pas pouvoir vous accorder mon attention dans un avenir proche. Veuillez me pardonner. »
Le ton de Ryan était doux, mais son refus ne laissait aucun doute. Le visage du marquis trahit un instant sa déception, puis il s’empressa de plaquer de nouveau un sourire sur ses lèvres. « Bien sûr, bien sûr ! Votre santé passe avant tout, monseigneur. Je ne vous retiendrai donc pas davantage. Je vous souhaite une excellente soirée ! »
Après avoir réglé cette affaire, Ryan changea une nouvelle fois de place sans se faire remarquer.
Il sentait que les véritables poids lourds — les grands nobles, les détenteurs du pouvoir et les principaux soutiens des deux princes — se tenaient encore à l’écart, observant froidement de loin ou discutant à voix basse au sein de leurs propres cercles. Aucun n’était encore entré personnellement dans la mêlée.
Ils observaient et jaugeaient cette nouvelle variable, qui venait de faire irruption dans la haute société.
Ryan n’avait aucune intention d’aller les voir le premier. Il attendait le bon moment, celui où certaines personnes perdraient patience et intensifieraient d’elles-mêmes leurs manœuvres pour le sonder.
Il savait que la véritable épreuve se cachait sans doute dans les verres qui n’avaient pas encore été levés et dans les sourires dissimulant le regard véritable de ceux qui les arboraient.
Et il était prêt.
…
Après avoir essuyé les avances d’un autre vicomte désireux de lui présenter sa fille, Ryan commençait à avoir du mal à maintenir son sourire poli.
À force de subir ces conversations insinuantes, vague après vague, il avait l’impression que d’innombrables fils lui tiraillaient les nerfs sans relâche. Il restait calme en apparence, mais la tension mentale était immense.
Pour être honnête, il commençait à désespérer. Était-il vraiment à une réception royale, ou avait-il échoué dans un gigantesque salon de rencontres ?
On aurait dit que tous ces vieillards étaient venus avec leurs filles pour les caser.
À cette pensée, Ryan ne put s’empêcher de soupirer intérieurement.
Il avait déjà brièvement échangé avec presque tous les nobles éminents et les familles nobles présentes qui avaient pris l’initiative de l’aborder. Dans son esprit, il les avait rapidement classés : ceux qui ne faisaient que manifester leur bienveillance, ceux qui lui adressaient des politesses creuses, et ceux qui semblaient soutenir tel prince ou tel grand-duc.
Il ne s’agissait pas seulement de recueillir des renseignements pour le plan de Cecilia. C’était aussi une leçon indispensable à sa propre survie dans les rapports de force de l’Empire.
Enfin, au moment où une nouvelle personne s’apprêtait à entamer un second tour de conversation plus approfondie tout en le cherchant du regard, Ryan profita avec perspicacité d’un instant où personne ne faisait attention à lui. Il se glissa derrière un immense pilier somptueusement décoré, poussa discrètement une porte latérale donnant sur un couloir moins fréquenté et s’y faufila.
La porte se referma derrière lui, coupant court au vacarme doré qui l’étouffait. Une brise nocturne rafraîchissante, chargée de senteurs d’herbe et de feuilles, lui caressa le visage. Ryan s’adossa au mur de pierre froide et expira en silence.
La brusque détente de ses nerfs faillit lui donner le vertige.
Il n’était pas né pour la politique. À l’Académie, il avait trouvé relativement simple de traiter avec ces jeunes nobles encore verts : il lui suffisait de se draper de froideur et de les impressionner par sa force.
Mais, dans cette salle, se trouvait le véritable cœur du Pouvoir impérial : de vieux renards rompus aux intrigues de cour depuis des décennies, ainsi que les esprits les plus brillants de la jeune génération.
Chaque échange en apparence anodin avec eux était un affrontement silencieux. Chaque phrase lui demandait d’interpréter, de peser et de répondre en se concentrant pleinement.
Pour respecter son accord avec Cecilia et mener à bien le plan qui consistait à devenir un pivot indépendant, il devait se faire remarquer et attirer l’attention, tout en restant aussi insaisissable que le plus fuyant des poissons, sans jamais laisser une faction s’emparer de lui trop facilement.
Cet exercice d’équilibre au bord du rasoir était bien plus éprouvante pour l’esprit qu’un combat contre les monstres des ruines.
« Ah… Au moins, je peux souffler un peu, maintenant. »
Il marmonna pour lui-même en se frottant doucement les tempes, qui le lançaient.
Le plan avait fonctionné. Il avait attiré l’attention de la salle et en était devenu, pour l’instant, l’un des points de mire. Il avait aussi réussi à maintenir une délicate distance face aux différentes tentatives de le sonder.
Mais lui seul savait à quel point tout cela lui avait coûté. Il avait vraiment besoin de quelques instants en solitaire pour laisser son esprit surmené se calmer.
Ce jardin royal se trouvait à l’arrière de la Salle dorée, à laquelle il était contigu. Vaste et aménagé avec un raffinement exquis, il accueillait souvent des banquets en plein air les soirs d’été.
Ce n’était pas la première fois qu’il entendait parler de cet endroit.
Dans l’univers d’origine de Holy Light and the Seven Sins, la Salle dorée et la Place du Triomphe comptaient parmi les lieux où s’étaient déroulés d’innombrables événements majeurs de l’Empire. Tous les joueurs les avaient vus et revus.
La Place du Triomphe était l’endroit où l’Empire exhibait sa puissance militaire et sa gloire. On y organisait chaque grand défilé de victoire, chaque proclamation importante et même la cérémonie finale de remise des prix du grand tournoi impérial réunissant les jeunes prodiges.
Le vainqueur ultime de cette compétition, où s’affrontaient les mages, les épéistes et les cultivateurs capables de maîtriser à la fois la magie et les arts martiaux les plus exceptionnels de l’Empire, était le seul à pouvoir se tenir sur l’estrade cérémonielle de la Place du Triomphe et recevoir le regard de l’Empereur et du peuple.
Iruya, la légendaire aînée surnommée la Sorcière de l’Orgueil, était déjà célèbre dans tout l’Empire au début de l’intrigue originale. Elle faisait précisément partie de ces figures. Elle y avait reçu des récompenses à trois reprises et, à ce jour, d’innombrables jeunes gens de l’Empire continuaient d’admirer son portrait et ses exploits.
En comparaison, la Salle dorée était bien davantage le théâtre des jeux de pouvoir et des manœuvres sociales de l’Empire.
Banquets d’État, célébrations, bals organisés pour accueillir des émissaires étrangers… D’innombrables discussions, transactions et alliances qui infléchissaient le cours de l’Empire pouvaient se conclure discrètement sous ses plafonds dorés et éblouissants.
C’était une scène de gloire, certes, mais aussi un champ de bataille silencieux.
Et ce jardin attenant, à l’arrière, était l’un des rares endroits où l’on pouvait reprendre son souffle, loin de tout ce tumulte.
Ce n’était pas un lieu interdit. Simplement, à cette heure, tout le monde était réuni à l’intérieur dans l’attente de l’arrivée de l’Empereur, et le jardin s’était donc naturellement vidé.