Chapitre 32
Ça en valait la peine !
Ce type était à la hauteur de sa réputation.
Je le sus dès que je plongeai mon regard dans le sien.
Ces yeux morts, dépourvus de la moindre émotion. À bien des égards, il ressemblait à ce que j'étais sur Terre.
C'est ce que je ressentis en observant ces prunelles bleu-vert.
« Salutations, mon ami ! Je m'appelle Kael. »
Je lui souris.
Pas de poignée de main.
Ce n'était pas comme si Alfred allait me rendre la pareille. Pourquoi blesser mon ego ?
« Ami ? »
demanda Alfred sur le même ton indifférent.
C'était comme parler à un robot, avec cette même voix monotone.
« Bientôt ami, si nos discussions se passent bien. »
Je m'efforçai de présenter mon meilleur profil.
Ici, je n'étais pas le chef de D.X.
J'étais là en tant que représentant, il n'y avait donc aucune raison d'être froid et distant.
Je préfère le pragmatisme. Alfred me fixa une seconde avant de détourner le regard vers les autres membres de mon équipe.
Ses yeux s'arrêtèrent un bref instant sur Arthur. « Un Immortel de haut rang. »
Il ne semblait pas impressionné, il se contentait d'énoncer les faits.
Même Arthur fut décontenancé par l'insouciance d'Alfred. Ce n'était pas tous les jours que l'on voyait un Immortel de haut rang devant sa porte.
Pour de simples mortels à la culture limitée, c'était comme se tenir devant un dieu.
Mais Alfred, bien que faible en puissance personnelle, ne montra pas l'ombre d'une peur.
Non pas que je m'attendais à ce qu'il soit effrayé. Au contraire, j'aurais été surpris si ce type avait ressenti la moindre crainte.
« Je dois saluer votre talent pour avoir dissimulé votre base aux autorités pendant si longtemps. »
Lui lançant un regard amusé, je poursuivis :
« Votre base principale, je veux dire. Ou devrais-je dire le quartier général de Lonatu ? »
Alfred ne répondit pas.
Il leva les yeux vers le plafond, inspectant l'intensité de la lumière émise.
« La base n'a jamais été cachée. »
Hein ?
« C'est juste que mes ennemis sont incompétents. »
Il fit une pause, ses yeux se fixant à nouveau sur moi.
« On ne peut pas non plus leur en vouloir d'être nés avec des pois chiches à la place du cerveau. »
Ça...
On ne peut pas appeler ça un mensonge, n'est-ce pas ?
« Alors, qu'est-ce qui vous amène ici, Kael... Frost ? »
Droit au but, hein.
Je me dirigeai vers la table où se tenait le n° 1, lui jetant un bref coup d'œil avant de m'appuyer sur le meuble, les mains croisées.
« Rien de spécial. Voyant votre potentiel, mon patron m'a envoyé pour vous recruter. »
« Patron ? »
demanda Alfred en tournant la tête vers Arthur. Il avait dû supposer qu'Arthur était le chef de mon groupe.
« Ah. Je n'ai pas fait les présentations comme il se doit, n'est-ce pas ? »
Alfred attendit que je parle.
« Nous sommes les membres de D.X., une sorte d'organisation secrète. Vous ne nous connaissez peut-être pas, car nous venons tout juste de décider d'étendre notre présence dans le monde.
Quant à notre mobile, vous pourriez nous qualifier de protecteurs de méchants comme... vous. »
Je pointai mon index vers Alfred.
Toujours pas le moindre changement dans son expression.
Cela commençait à devenir un peu ennuyeux.
« Voyez-vous, ce monde est rempli d'hypocrites, des gens qui chérissent leurs positions de pouvoir. Pour conserver leur statut de dirigeants, ils obligent tout le monde à suivre leurs règles et leurs lois au nom de la justice et de ce qu'ils appellent le maintien de l'ordre social. »
Je devais donner une impression vertueuse à notre mobile, même s'il n'existait pas en dehors de la satisfaction de mes propres intérêts.
Je veux dire, c'est comme ça qu'on fait un argumentaire...
Non ?
« Vous l'avez vécu vous-même, n'est-ce pas ? Un scientifique ordinaire voulant en apprendre davantage sur notre monde, mais empêché de le faire simplement parce que certaines personnes ne pouvaient approuver ses méthodes. »
Je poursuivis sur un ton dramatique, mes mots chargés d'émotion — ou de quelque chose qui y ressemblait.
« Vous et les gens comme vous êtes traqués depuis des lustres, punis pour des crimes qui n'ont jamais existé. »
Je savais que dire ces choses ne laisserait pas une grande impression sur Arthur. Pourtant, je devais commencer mon argumentaire avec une introduction un peu épicée.
« Hic... snif... snifff. »
Hein ?
J'entendis quelqu'un renifler derrière moi.
Quand je me retournai, le spectacle était... troublant.
Le n° 1 pleurait à chaudes larmes, essuyant ses yeux avec les manches de son manteau.
C'était un effet inattendu.
Suis-je à ce point talentueux ?
Quelques mots de ma part suffisaient à faire pleurer quelqu'un à chaudes larmes !
Bon sang ! J'aurais dû devenir conférencier motivateur.
Ai-je fait le mauvais choix de carrière ?
Eh bien... un mal pour un bien.
Je me dirigeai vers l'abruti en pleurs — euh, le n° 1 — et posai ma main sur son épaule dans un geste réconfortant.
« Je demande : qu'y a-t-il de mal à faire des recherches ? Avez-vous commis le moindre crime ? »
J'appuyai plus fermement sur son épaule, forçant le n° 1 à plonger son regard dans le mien.
« Non. Vous avez fait ce que fait tout enfant curieux pour satisfaire ses envies — sa curiosité, je veux dire. »
Fuu.
« Est-il mal d'expérimenter sur quelques personnes si cela mène au développement collectif du monde ? Peu importe si ces quelques personnes étaient quelques millions...
Au bout du compte, ce ne sont que... des chiffres. »
Je gardai un visage impassible.
Je devais avoir l'air d'un fou en disant ces choses.
En balayant rapidement la pièce du regard, je pus observer les expressions de mes supposés coéquipiers.
Julien s'était résigné à mon argumentaire déterminé, et Arthur... eh bien, sa réaction n'était pas si mauvaise.
Quant à mes autres soldats, ils...
Hein !
Pourquoi se cachaient-ils le visage ? S'était-il passé quelque chose ?
Étrange.
« Était-ce mal de disséquer des êtres vivants et d'étudier leurs corps ?
Non, ça ne l'était pas. »
Je devais poursuivre mon... argumentaire.
« Vous avez créé des hybrides à partir des corps vivants de diverses races. C'était juste dégueu... bon.
Le processus importe peu ; seuls les résultats comptent.
Un sage a dit un jour...
Euh, il a dit beaucoup de choses, et je suis d'accord avec lui. Aucun d'entre vous n'a jamais eu tort. »
Je bombai légèrement le torse, montrant à quel point j'étais dégoût... fier des accomplissements de mes futurs chiens... pattes... alliés.
« Et devinez quoi ? Mon patron a reconnu votre immense dévotion... »
Je sonnais comme un prêtre, prêchant devant ses sujets.
La seule différence étant que cela semblait moins sacré et davantage comme un culte...
J'espérais vraiment garder ma santé mentale.
Mon script continua, en espérant que je ne deviendrais pas un fou comme eux.
Je ne le deviendrais pas, n'est-ce pas ?