Chapitre 12
« Je vous présente mes excuses si mes agissements vous ont causé le moindre tort. Et oui, je souhaitais effectivement attirer votre attention. »
Je plongeai mon regard dans celui d'Arthur, en prenant une lente inspiration.
Il demeura silencieux, attendant que je poursuive.
« Comme vous le savez peut-être déjà, mes relations avec ma famille ne sont pas au beau fixe. J'ai même quitté mon foyer il y a un an. Vous n'avez donc pas à vous soucier d'une quelconque implication directe des Frost ici. »
Je pris un instant pour laisser Arthur assimiler ces paroles.
Mais avant que je ne puisse reprendre la parole, il se leva de son siège.
« S'il n'est pas question des Frost, alors je ne vois aucune raison de vous accorder mon temps... gamin. »
Alors qu'il s'apprêtait à partir, je me calai dans le canapé sans la moindre panique.
Je m'attendais à cette réaction.
Hormis le fait d'être un Frost, je n'avais rien de valeur à lui offrir.
Mais je ne pouvais laisser les choses en rester là.
« Êtes-vous bien sûr de vouloir partir ? »
Je marquai une pause alors que les oreilles d'Arthur tressaillirent légèrement à ma provocation.
Il secoua imperceptiblement la tête, déçu par mes manœuvres grossières, et commença à se diriger vers la porte.
« Vous ne me jugez peut-être pas digne de votre temps, mais pourriez-vous en dire autant de votre fille ? »
Arthur se figea.
Il tourna lentement la tête vers moi, mais au lieu de l'expression calme qu'il arborait auparavant, son visage était désormais crispé par une grimace.
Il était évident qu'il détestait que l'on mentionne sa fille.
L'une des choses qu'Arthur exécrait par-dessus tout était que quelqu'un parle d'elle.
Il espérait toujours sa guérison, mais le destin ne lui avait jamais été favorable.
La simple évocation de son nom suffisait à faire tourner les rouages de son esprit.
C'était comme rappeler à quelqu'un tout ce qu'il risquait de perdre d'un instant à l'autre.
Remuer le couteau dans la plaie.
C'était un pari risqué.
Je pourrais finir mort sans même savoir ce qui m'a tué.
Pourtant, je devais prendre ce risque si je voulais cet homme à mes côtés.
« J'espère que vous avez une bonne excuse pour l'avoir mentionnée. Il serait fort malvenu pour un Frost de mourir dans un bouge miteux par pure stupidité ! »
Les yeux d'Arthur se fixèrent sur moi.
Un frisson me parcourut l'échine.
C'était comme si un prédateur évaluait le goût de ma chair et déterminait si je valais la peine d'être chassé.
« Elle est malade, n'est-ce pas ? »
« Où voulez-vous en venir !? »
demanda Arthur en laissant échapper une once de sa soif de sang.
Je sentis mes genoux fléchir sous la pression, mais je conservai une expression calme sur le visage.
« J'ai un remède pour elle. »
Je l'observai.
« Cela t'intéresse, à présent ? »
Arthur ne répondit rien.
Il était plongé dans ses pensées.
Il savait que mes paroles devaient contenir une part de vérité pour que je puisse risquer ma vie là-dessus.
« Et pourquoi devrais-je te croire ? »
Je lui fis signe de s'asseoir sur le canapé avant de répondre à sa question.
Cela me valut un regard intense, mais il s'exécuta.
Il tenait vraiment à sa fille.
Je jetai un coup d'œil à Julien, histoire de le rassurer.
Bien qu'il ne le laissât pas paraître, le bougre craignait pour sa vie.
Sa présence d'esprit était louable.
S'il avait montré le moindre signe de peur, j'aurais perdu mon ascendant sur Arthur.
Mon stratège !
« Vous avez bien le Juge Silencieux pour vérifier mes dires ! »
Je souris.
Bien qu'il ne laissât rien paraître sur son visage, Arthur devait être intérieurement sous le choc.
Le Juge Silencieux.
C'était l'un des artefacts de plus haut rang au monde.
Ses origines demeuraient un mystère.
Il n'en existait que trois exemplaires dans le monde entier.
Et Arthur en possédait un.
C'était un secret que personne n'aurait dû connaître.
Comment étais-je au courant ?
Dans le jeu, Arthur l'avait utilisé sur plusieurs personnes qu'il pensait capables de guérir sa fille.
L'atmosphère changea soudainement.
La manière dont Arthur me regardait avait considérablement évolué.
Il savait désormais que je n'étais pas aussi incompétent que je le laissais paraître.
Les Frost n'avaient aucun moyen d'être au courant pour l'artefact, et même s'ils l'avaient su, mon père n'aurait jamais partagé une telle chose avec un raté comme moi.
La conclusion était évidente.
J'avais mes propres sources... et des sources compétentes, qui plus est.
C'était sans doute ce qu'Arthur se disait.
Eh bien, il n'était pas loin de la vérité.
Je possédais effectivement les connaissances issues du jeu ; on pouvait donc dire qu'il s'agissait d'une source compétente.
Hé.
C'est agréable d'avoir le contrôle.
« Alors, que veux-tu en échange ? »
Arthur posa la question après avoir repris contenance.
Je haussai un sourcil.
« Ne souhaites-tu pas d'abord connaître le remède ? »
« Il semble que ta compréhension du Juge Silencieux soit encore superficielle. Il est lié à mon âme. Je n'ai pas besoin de l'activer pour vérifier tes dires. »
C'était une nouveauté pour moi.
Maudits soient ces développeurs !
Ne pouvaient-ils pas tout expliquer dans le jeu ?
« Dès l'instant où tu as parlé de détenir le remède, j'ai su que c'était la vérité. Une vérité partielle, certes, mais la vérité tout de même. »
Cet artefact possédait assurément des pouvoirs insensés.
En effet, ce que j'avais dit n'était pas l'histoire complète.
« Je n'ai qu'une seule condition. »
Marquant une courte pause, je plongeai mon regard dans celui d'Arthur.
« Servez-moi. »
« ... »
« ... »
« ... »
Tous les gardes présents dans la pièce se figèrent.
Chacun me dévisagea avec incrédulité.
À vrai dire, je passais assurément pour un fou en tenant de tels propos en face de lui.
Mais, contrairement à ce que j'avais anticipé, Arthur ne réagit d'aucune manière.
« Bien que je souhaite guérir ma fille, vous savez pertinemment que cet accord est déséquilibré. Je suis l'un des individus les plus puissants au monde, et vous attendez de moi que je vous serve toute ma vie, si c'est bien là ce que vous entendez. »
« Oui, pour toute une vie. »
Dis-je avec un visage impassible.
« Et si vous prétendez que l'accord est déséquilibré, cela signifie-t-il que vous placez votre liberté au-dessus de la vie de votre fille ? »
« ... »
« C’est décevant. »
Chling !
Je vis les gardes à proximité dégainer leurs épées, leurs regards fixés sur moi avec hostilité.
Ah.
Une sacrée bande de loyaux sujets.
J’avais, en somme, insulté leur chef.
Il aurait été étrange qu’ils ne réagissent pas.
Arthur leva la main, leur faisant signe de se calmer.
Bien qu’ils se fussent retirés, leur hostilité demeurait.
« Vous aimez vraiment jouer avec le feu. Quant à ma liberté, je m’en soucie peu tant que vous pouvez guérir ma fille. Je ne faisais que confirmer votre position. »
Il marqua une pause et laissa échapper un soupir las.
Des années à chercher un remède l'avaient mené à des impasses.
Dès l'instant où il vit en moi une lueur d'espoir, il s'y agrippa sans la moindre hésitation.
Est-ce là ce qu'ils appellent l'amour ?
Une chose étrangère pour moi.
Je n'ai jamais ressenti cela pour quiconque d'autre que moi-même.
Se sacrifier pour autrui.
C'était la dernière chose que je ferais jamais.
Mais cela ne signifiait pas que je n'en profiterais pas pour contraindre les autres à servir mes desseins.
C'est ainsi que le monde fonctionne.