Chapitre 61
Jarek observa quelques instants l'hôtesse sans rien dire, scrutant discrètement la salle de l'Ordre. « Est-ce que j'ai un délai maximum pour remplir cette mission ? »
La jeune femme lui rendit son parchemin sans émotion, puis sembla réfléchir quelques secondes. « Aucun, fais juste ta mission et tu auras ta récompense. »
Jarek prit quelques instants pour relire le contenu de sa mission.
Cible : Le Croc Noir.
Un gang installé dans les bas-fonds de Ceston. Connu pour le trafic d’armes et le meurtre de plusieurs membres de l’Ordre.
Objectif : Extermination.
Alors que Jarek se retournait pour se diriger vers la sortie de l'Ordre, l'hôtesse l'arrêta et lui donna quelques informations supplémentaires.
« Tu devrais être prudent, ce gang possède plusieurs artéfacts et armes sacrées. »
Surpris, Jarek leva un sourcil et regarda l'hôtesse qui le fixait du regard. « Des détails sur leur équipement ? » demanda-t-il d’un ton neutre.
« Ils possèdent 3 artéfacts et une arme sacrée. » Répondit-elle sans donner plus d'informations.
Remarquant qu'elle ne souhaitait pas en dire plus, Jarek rangea sa mission dans sa poche, mais juste avant qu'il ne se retourne une seconde fois, l'hôtesse ajouta :
« Ils ont deux artéfacts de rang mineur, les Dents de l'Ombre, un artéfact qui ralentit sa cible au contact, et le second, la Cape du Loup Errant, qui augmente la discrétion de celui qui la porte. Et ils ont aussi un artéfact de rang majeur, le Collier du Hurlement de Nuit, celui-ci permet à son porteur de désorienter les personnes se trouvant à proximité de lui. Quant à l'arme sacrée, nous n'en savons rien. »
Jarek arqua légèrement un sourcil. Depuis son arrivée, jamais il n'avait entendu l'hôtesse aligner autant de mots d'affilée.
D’ordinaire, elle se contentait de lui expliquer le strict minimum avec la froideur d’une statue, comme si elle s’adressait à une ombre qu’elle jugeait indigne d’intérêt.
Mais cette fois, elle détaillait les artéfacts avec une précision presque inhabituelle, sans pour autant perdre son ton détaché ni son expression de supériorité.
Il soutint son regard quelques secondes, cherchant à déceler la raison de ce changement. Rien. Son visage restait figé, ses lèvres immobiles après ses mots, comme si elle avait simplement récité une liste sans importance.
« Intéressant… » murmura-t-il, un sourire fin se dessinant au coin de ses lèvres. « Je pensais que tu aimais garder tes assassins dans le noir. »
L’hôtesse ne répondit pas immédiatement. Elle se contenta de croiser les bras, le menton légèrement relevé, comme si sa simple posture lui suffisait à rappeler à Jarek qu’elle n’était pas de son monde.
Puis ajouta d’une voix sèche :
« Tu sembles croire que tu mérites davantage d’explications. Tu te trompes. »
Jarek esquissa un petit rire et fit mine de s’incliner, théâtral dans sa provocation.
« Touché. Je prendrai ça comme un… cadeau exceptionnel, alors. »
Le silence retomba un instant. Leurs regards s’accrochèrent, l’un froid et hautain, l’autre joueur et indéchiffrable. Finalement, Jarek lui posa une dernière question.
« Et pour les artéfacts et l'arme sacrée ? Qu'est-ce que j'en fais ? »
Soufflant légèrement du nez, l'hôtesse le fixa avec son regard perçant sans expression. « Tu nous les remets. »
Jarek opina du chef, rangea le parchemin dans sa cape et tourna les talons.
En quittant la salle, son esprit se mit aussitôt en marche.
Trois artéfacts et une arme sacrée dont l’identité restait inconnue.
Voilà qui changeait la donne. Même pour lui, se lancer tête baissée dans un nid de criminels armés de tels objets n'allait pas être une mince affaire.
Mais ce n’était pas la perspective du danger qui éveillait son intérêt.
C’était ce détail inattendu : pourquoi, aujourd’hui, l’hôtesse avait-elle décidé de lui en dire plus ? Était-ce une consigne de l’Ordre, ou un simple écart de sa part ?
Il sortit dans la rue froide de Ceston, ses bottes claquant contre les pavés usés.
« Hm… Ce gang commence à m’intéresser. » Souffla-t-il pour lui-même, un éclat de malice dans les yeux.
...
Les bas-fonds de Ceston exhalaient une odeur d’humidité et de fer rouillé. Les pavés étaient fissurés, les murs suintants, et des rats filaient entre les ordures.
Jarek progressait sans bruit, sa cape rabattue sur ses épaules, ses pas calculés pour ne pas résonner.
Grâce au plan dessiné à l'arrière de sa feuille de mission, il connaissait ces ruelles : elles menaient toutes à un cul-de-sac, sauf une.
Celle-ci, plus étroite que les autres, débouchait sur un ancien entrepôt en pierre noire, à demi écroulé, dont les fenêtres avaient été recouvertes de planches. Des lanternes rougeâtres pendaient à l’entrée, diffusant une lumière inquiétante qui peignait les murs de teintes sanglantes.
« Charmant… » murmura Jarek pour lui-même.
Il s’arrêta à l’ombre d’une arcade, observant les deux sentinelles postées devant la porte principale. Des brutes épaisses, armées de haches, le regard vide mais l’attitude alerte. Le Croc Noir n’avait peut-être pas la discipline d’une armée, mais il savait protéger son territoire.
Jarek ne chercha pas l’affrontement. Pas encore. Il longea discrètement le mur, contournant la bâtisse jusqu’à une lucarne brisée donnant sur l’arrière. Une odeur âcre en émanait, mélange de fumée, d’alcool fort et de sang séché.
Il se glissa à l’intérieur comme une ombre.
L’intérieur du repaire ressemblait à un antre plus qu’à un entrepôt. Des torches vacillantes diffusaient une lumière sale sur des murs couverts de graffitis, symboles étranges et menaces peintes à la hâte. Des tables étaient jonchées de dés, de cartes, de bouteilles vides et de lames mal entretenues.
Des rires gras et des cris résonnaient depuis une salle voisine.
Jarek s’accroupit, inspectant rapidement le sol. Des traces de pas, certaines fraîches, d’autres plus anciennes. Les membres du gang étaient nombreux… plus nombreux que ce qu’il espérait.
En avançant prudemment, il aperçut un couloir gardé par deux silhouettes, plus imposantes que les autres.
Ils ne semblaient pas porter d'artéfacts, mais ce dont Jarek était certain, c'est qu'ils étaient bien plus forts que tous les autres membres du gang qu'il avait aperçus.
La façon dont ils surveillaient les angles et économisaient témoignait de leur expérience.
Jarek se tapit dans l’ombre, observant les deux hommes. L’un était large d’épaules, ses mains massives serrant une masse d’armes cloutée.
L’autre, plus élancé, une cicatrice serpentant sur son visage, avec un regard acéré qui trahissait l’expérience, maniait une épée courbe à la lame ternie par le sang séché.
Ils ne parlaient pas, se contentant de rester immobiles, comme deux statues de chair prêtes à bondir.
Jarek sourit en coin. « Voilà qui risque d’être divertissant… » pensa-t-il.
Il s’accroupit, sa main glissant sur la garde de sa lame. Il avait deux options : attendre un faux pas, risquer de les contourner… ou les neutraliser immédiatement, avant qu’ils ne donnent l’alerte. Sa décision fut rapide.
En une seconde, il s’élança, aussi silencieux qu’une rafale. Sa dague jaillit, traçant une ligne d’acier vers la gorge du premier garde. Mais l’homme, comme s’il avait anticipé l’attaque, leva son bras et bloqua l’assaut avec sa masse d’un geste brutal. L’impact résonna comme un coup sourd dans le couloir.
« Tch… rapide, le rat. » grogna le colosse, un sourire mauvais aux lèvres.
Le second ne perdit pas une seconde. Son épée courbe fendit l’air dans un arc meurtrier.
Jarek se jeta en arrière, son manteau effleuré par la lame, puis roula au sol pour se redresser, ses yeux brillants d’excitation par le défi.
« Pas des gardes ordinaires, alors… » murmura-t-il, amusé.
Le colosse à la masse chargea, chaque pas résonnant comme un tambour.
Jarek attendit le dernier instant, pivota de côté, et planta sa dague dans les côtes de l’homme.
Mais la lame ne s’enfonça que superficiellement : une cuirasse de cuir renforcé arrêtait le coup. Le géant rugit et balaya sa masse en arrière.
Jarek lâcha son arme à temps pour éviter d’être écrasé, se jetant dans un mouvement fluide.
Sa main glissa sous sa cape et sortit une seconde dague, plus fine, qu’il lança d’un geste vif.
L’arme fila dans l’ombre, frôlant l’épaule de l’épéiste, lui laissant une légère coupure au passage. Celui-ci se stoppa momentanément, sans s'inquiéter de son épaule.
Le colosse revint à la charge.
Cette fois, Jarek bondit en avant, glissant sous le bras qui brandissait la masse, et dans le même mouvement, trancha profondément derrière le genou de l’homme. Le cri guttural du garde résonna dans tout le repaire, brisant le silence feutré de l’infiltration.
« … Merde. » souffla Jarek, comprenant que la discrétion venait de voler en éclats.
Le balafré, fou de rage, fonça sur lui, l’épée décrivant un arc meurtrier.
Jarek para d’un revers, l’acier hurlant contre l’acier, les étincelles jaillissant dans l’obscurité. Un sourire carnassier s’étira sur son visage : le jeu venait de commencer.
D'un coup, Jarek sentit l’air se tendre autour de lui. Il comprit immédiatement ce que cela voulait dire : « Ils vont utiliser leurs Ushi… » Pensa-t-il.
L’affrontement allait commencer, et il savait que ces hommes n’étaient pas de simples brutes.
Le balafré attaqua le premier. Sa lame courbe fendit l’air, précise, rapide, presque trop rapide.
Jarek para de justesse, surpris par la netteté de l’attaque. Ce n’était pas juste de la technique… Il y avait autre chose.
Ses yeux se plissèrent.
« Sûrement un Ushi de perception… » pensa-t-il.
Le mouvement de son adversaire avait une justesse parfaite, comme s’il avait anticipé son geste. Chaque frappe semblait viser là où il aurait dû être.
Derrière lui, le colosse poussa un grognement rauque et son corps se gonfla brusquement, ses veines saillant sous la peau, sa peau virant au rouge écarlate.
La masse dans ses mains vibra sous l’excès de force, et quand il l’abattit, le sol trembla comme si une enclume s’écrasait. La poussière s’éleva, et Jarek dut bondir de côté pour éviter l’impact.
« Quant à lui, Ushi de renforcement musculaire… » réalisa-t-il.
Mais le géant grinçait déjà des dents, son genou blessé tremblant sous l’effort supplémentaire à cause de son Ushi.
« Un pouvoir violent… mais qui doit déchirer son propre corps. »
Le couloir exigu se transforma en piège mortel.
Le balafré pressa son avantage, ses yeux brûlant d’intensité.
À en juger par la précision de ses réactions, son Ushi semblait lui permettre de lire les mouvements de son adversaire suffisamment tôt pour anticiper ses attaques.
Sa lame ricocha sur celle du mercenaire, effleurant son flanc, déchirant sa cape.
« Tu bouges bien, étranger… mais tu es déjà mort. » cracha-t-il, persuadé d’avoir l’ascendant.
Jarek esquissa un sourire ironique.
« Si tu voyais vraiment à travers moi… Tu aurais compris que tu transpires trop vite. »
Le balafré fit semblant de reculer, comme pour céder sous la pression.
Aussitôt, le colosse chargea, gonflant encore ses muscles d’un rugissement.
Sa masse siffla dans l’air, mais Jarek se plaqua contre le mur. L’arme heurta la pierre et la fit exploser dans un fracas assourdissant.
Le choc désorienta brièvement le balafré, son Ushi lui imposant un effort mental pour se réajuster au nuage de poussière.
Profitant de cet instant de tumulte, Jarek se glissa dans l’angle mort du colosse, son épée courte frappant en estoc.
La lame s’enfonça dans l’articulation de son épaule, provoquant un hurlement monstrueux.
Mais au lieu de céder, l’homme gonfla encore ses muscles, soulevant sa masse d’un seul bras, prêt à écraser Jarek malgré la douleur.
Le mercenaire lâcha son épée, la laissant plantée dans la chair, et tira une dague.
Le balafré surgit alors, anticipant déjà ce geste grâce à son Ushi.
Mais Jarek l’attendait : il détourna l’assaut d’un coup sec, puis lança sa dague comme un éclair. La lame effleura le visage de son adversaire, entaillant sa joue, perturbant sa concentration.
Le fil de son Ushi se brisa. Ses perceptions, soudain, redevinrent humaines. Trop tard.
Jarek glissa à l’intérieur de sa garde.
Sa main libre saisit son poignet, le tordit, et ressortit immédiatement une nouvelle dague qui s’enfonça sous les côtes du balafré.
L’homme haleta, cracha du sang, son arme glissant de ses doigts.
Le colosse, fou de rage, tenta une dernière attaque.
Mais son Ushi le déchirait de l’intérieur : son bras tremblait, sa jambe flageolait, son souffle était haché.
Jarek saisit cette opportunité, retira son épée de son épaule d’un mouvement sec et enfonça la lame sous la clavicule en l'orientant vers le centre du torse, jusqu'à atteindre le cœur.
Le géant s’écroula, secouant le couloir d’un ultime fracas.
Le silence retomba, pesant, seulement brisé par les râles du balafré qui s’accrochait à la vie, sa main posée contre le mur.
Ses yeux, injectés de sang, fixaient Jarek avec haine et incompréhension.
« Tu avais un don précieux… mais tu l’as usé trop vite. » souffla Jarek.
Un coup net mit fin à son agonie.
Jarek resta immobile quelques secondes, observant les corps étendus.
Le reste du gang allait bientôt réagir : son combat contre ces deux-là avait certainement alerté les autres.
Un sourire froid étira ses lèvres. « Parfait. Passons aux choses sérieuses. »