Chapitre 60
Le regard d'Eskarn changea en une fraction de seconde, il passa de l'indifférence à la surprise, puis presque immédiatement à la colère. Jarek jura même sentir une intention meurtrière émaner de lui.
« Ohlala, pas besoin de t'énerver comme ça. » Plaisanta Jarek, un sourire malin sur le visage. « Je ne cherche aucunement à me battre contre toi, ce serait une perte d'énergie pour toi comme pour moi. »
L'hôte sévère se détendit quelques instants avant de s'adresser de nouveau à Jarek. « Tu ne m'intéresses pas non plus… »
« Nous avons donc trouvé un terrain d'entente. » Reprit Jarek avant de se diriger en direction de l'escalier qui menait à sa chambre.
Sur le chemin, il prit le temps de réfléchir à ce que venait de lui dire Eskarn : « Tout le monde te connaît… »
Dans un autre endroit que Ceston, cela aurait réellement sonné comme un compliment, mais dans un trou à rat comme cette ville, cela ne signifiait rien de bon.
La remarque d'Eskarn ne confirmait rien, mais elle rendit cette sensation d'être observé beaucoup plus difficile à ignorer.
Il en déduisit deux choses : soit quelqu'un lui voulait du mal, soit cette personne attendait quelque chose de lui.
En arrivant devant la porte de la chambre 42, il remarqua que la porte était ouverte, ce qui n'était pas le cas lorsqu'il l'avait quittée le matin même.
Mais bon, cela ne voulait pas forcément dire que quelqu'un s'y était introduit, la porte et la fenêtre étant cassées, un simple courant d'air aurait pu l'entrouvrir.
Cependant, par précaution, il se mit sur ses gardes et posa une main sur son épée dissimulée sous sa cape.
Il entra dans sa chambre sans faire de bruit et remarqua qu'elle était totalement vide, pas le moindre signe évident qu'on avait fouillé la pièce, aucun indice laissant supposer une quelconque intrusion.
Tout semblait exactement comme il l’avait laissé.
Et pourtant… quelque chose clochait.
Il fit quelques pas dans la pièce, le regard aux aguets, les sens en alerte.
Puis, soudain, son pied heurta quelque chose. Il baissa les yeux et aperçut un petit objet métallique, à moitié caché sous la table bancale près du mur.
Il se pencha, le ramassa et le porta à hauteur de ses yeux. C’était un bouton de cape, en obsidienne, incrusté d’un minuscule symbole en forme d’œil. Il ne lui appartenait pas.
Jarek serra les dents. Quelqu’un était bel et bien entré ici.
Il fit rapidement le tour de la pièce, soulevant les draps du lit, inspectant les interstices du parquet abîmé, vérifiant que ses maigres affaires étaient toujours là.
Rien ne manquait.
Et pourtant… il sentait encore cette légère odeur dans l’air, presque imperceptible, un mélange de poussière et de violette fanée. Un parfum qui n’avait rien à faire ici.
Il resta un moment figé, son regard fixé sur le bouton. L’œil. Il ignorait ce que représentait ce symbole, mais son instinct lui soufflait qu'il ferait mieux de s'en souvenir.
Il le rangea dans une pochette intérieure de sa cape, puis s’approcha de la fenêtre. Elle était entrouverte. Trop entrouverte. Comme si quelqu’un s’était faufilé dehors en entendant ses pas dans le couloir.
Un instant, il pensa à sortir à son tour, à pourchasser l’intrus. Mais il se ravisa. Si cette personne voulait qu’il sache qu’elle était venue ici, c’est qu’elle cherchait à le troubler, à le faire réagir. Et il détestait réagir selon les plans des autres.
Au lieu de cela, il s’assit sur le lit, les coudes posés sur les genoux, les mains croisées devant son visage.
« La traque commence, hein… » murmura-t-il pour lui-même, un sourire sans joie au coin des lèvres.
Puis, il sortit de sa poche un vieux carnet à la couverture râpée, l’ouvrit à une page vide, et y inscrivit trois mots : œil d’obsidienne, bouton, odeur florale.
Il ne savait pas encore à quoi tout cela menait, mais une chose était sûre : cette ville puait les ennuis.
« J'aurais tout de même préféré être tranquille pendant quelques jours supplémentaires. » Pensa-t-il, tout en s'installant sur son lit bancal, avant de sombrer dans un sommeil léger, prêt à se réveiller au moindre bruit.
Le lendemain matin, Jarek ouvrit les yeux au premier rayon de soleil filtrant à travers la vitre fêlée de sa chambre.
Son sommeil avait été léger, presque tendu, rythmé par de brefs sursauts et des rêves confus où un œil noir flottait au milieu d’un brouillard violet.
Il s’étira lentement, posant un regard méfiant autour de lui.
Rien n’avait bougé pendant la nuit, ou, du moins, rien qu’il puisse remarquer. Mais il savait que les véritables menaces ne laissaient pas toujours de traces visibles.
Il se leva, fit craquer ses épaules, puis alla ouvrir son sac. Son épée était toujours là, dissimulée soigneusement sous un vieux manteau, et ses quelques vivres n’avaient pas été touchés. Pourtant, il ne parvenait pas à se départir de cette sensation désagréable, comme si une présence invisible l'observait encore.
Durant la soirée, il avait plusieurs fois hésité à surveiller les allés et retours des différents hôtes et hôtesses de l'Ordre des Assassins, mais s'abstint, la remarque d'Eskarn, ainsi que le bouton trouvé dans sa chambre ne lui indiquaient rien de bon.
Il avait donc préféré repousser ses recherches de quelques jours, le temps de montrer patte blanche et de balayer tous les soupçons possibles pesant sur lui, même s'il savait que rester irréprochable quelques jours n'allait pas changer grand-chose.
Mais tout de même il préférait éviter de tenter l'impossible dès les premiers jours, au moment où tout le monde s'attend à ce qu'il fasse quelque chose dont lui seul a le secret.
Il prit ensuite quelques instants pour laver son visage dans la bassine d’eau glacée qu’il avait remplie la veille, puis enfila sa tunique noire et remit sa cape. Avant de quitter la chambre, il s’arrêta net. Le bouton. Il le ressortit, l’examina à nouveau. Le symbole de l’œil en relief ne montrait aucun signe étrange ou suspect.
Il rangea le bouton dans un petit étui en cuir qu’il dissimula dans la doublure intérieure de sa botte. Puis il quitta la chambre, refermant la porte derrière lui, bien qu’elle ne ferme plus vraiment. Il descendit les escaliers, le regard balayant machinalement la salle commune de l’Ordre.
Eskarn n’était plus là.
À sa place, la même femme que deux jours plus tôt, celle qui l'avait accueillie et lui avait fait passer le test d'Ushi, s'y trouvait. Elle leva à peine les yeux, le perçant de son regard tranchant, en le voyant passer.
Jarek ne s'attarda pas et se dirigea en direction du tableau d'affichage des missions se trouvant à côté du bureau des hôtes.
Il observa une à une les différentes missions que ce tableau proposait et, sans aucune grande surprise, chacune d'entre elles avait pour but d'éliminer une cible précise ou un groupe.
Certaines missions visaient des individus ayant trahi ou menacé l'Ordre. D'autres concernaient des bandits qui imposaient leur loi dans Ceston ou les villes voisines. Et quelques-unes n'avaient aucune justification particulière : quelqu'un avait simplement payé suffisamment cher pour qu'un nom disparaisse.
Pour être honnête, aucune de ces missions ne l'intéressait réellement. Jarek n'était pas friand de l'idée de tuer pour le plaisir. Il savait tuer sans hésiter lorsque la situation l'exigeait. Cela ne signifiait pas qu'il aimait ça.
Lors de sa mission de la veille, ce n'était pas la première fois qu'il avait eu à tuer un être humain, mais à chaque fois qu'il le faisait, il ressentait une sensation désagréable en voyant le regard de sa victime perdre tout éclat de vie.
Mais alors qu'il était perdu dans ses pensées, il ressentit une légère pression sur son épaule.
Par pur réflexe, Jarek posa la main sur la garde de son épée, pivotant brusquement en direction de la pression ressentie sur son épaule.
Mais ce n’était pas un assassin. Ni un espion. Ni même un adulte.
Face à lui se tenait une jeune fille, pas plus de douze ans. Elle le regardait avec de grands yeux clairs, curieux et sans la moindre trace de peur.
Elle portait une robe un peu usée, et ses cheveux châtain mi-longs et décoiffés encadraient un visage doux et expressif. Une légère tache d’encre barrait ses doigts, et elle tenait un petit carnet contre sa poitrine.
Jarek la fixa, tendu. Mais la fillette ne bougea pas. Elle ne recula même pas. Elle le regardait juste, l’air étonnée de sa réaction.
« Oh ! Pardon ! » s’exclama-t-elle, un peu embarrassée. « Je voulais pas te faire peur… Je voulais juste te poser une question. »
Jarek haussa un sourcil, légèrement surpris. Il relâcha la garde de son arme, mais garda une posture prudente.
« Tu m’as pas fait peur, t’étais juste pas censée être là. » Il baissa légèrement la voix. « Et en général, on évite de poser la main sur les gens sans prévenir, surtout ici. »
La fillette hocha la tête rapidement, les joues un peu rouges. « Oui… désolée. C’est juste que je t’ai vu regarder les missions, et je crois que je t’ai jamais vu ici avant. »
Son ton n’était ni accusateur ni suspicieux. Juste sincèrement curieux.
Jarek pencha légèrement la tête. « Et donc, tu te dis que c’est une bonne raison pour interroger un inconnu ? »
Elle hésita un instant, puis haussa timidement les épaules. « J’aime bien savoir qui sont les gens qui viennent dans l'Ordre. Y en a des gentils, d’autres un peu bizarres. » Elle baissa les yeux, puis les releva vers lui. « Toi, t’as l’air… fatigué. Mais pas méchant. »
Un léger rire, presque imperceptible, échappa à Jarek. Elle ne savait vraiment pas à qui elle avait affaire. Et pourtant, il ne ressentait aucun malaise. Juste une sorte de… calme étrange.
« Tu as raison, je suis nouveau ici. » répondit-il, plus doucement cette fois.
Elle sembla réfléchir quelques secondes, puis s’approcha d’un pas, levant son petit carnet. « Tu t’appelles comment ? »
Il hésita. La prudence aurait voulu qu’il mente. Mais à quoi bon ? Tout chez elle semblait sincère. Ce qui, dans un endroit pareil, ne signifiait pas grand-chose.
« Jarek. »
Un sourire illumina le visage de la fillette. Elle nota le prénom dans son carnet, avec une écriture un peu tremblante.
« Moi, c’est Mira. »
Elle l'observa ensuite avec une attention presque déconcertante, mais pas d'une manière pesante ; plutôt comme quelqu’un qui découvre un personnage dans un livre et veut en apprendre plus.
« Tu vas prendre une mission ? »
Jarek jeta un œil au tableau sans grand enthousiasme. « J’hésite. Elles sont pas… très passionnantes. »
Mira hocha la tête. « Oui, la plupart sont un peu moches. Parfois, il y a des missions différentes, mais faut que quelqu’un te les propose. »
« Intéressant. »
Elle hocha de nouveau la tête, puis regarda autour d’elle avant de se pencher légèrement vers lui.
« Si tu veux, je peux t’aider à trouver une mission moins… moche. Je connais presque tout le monde ici. »
Jarek l’observa un instant, intrigué. Ce n’était clairement pas une enfant ordinaire, mais pas non plus une menace. Juste une âme vive dans un endroit morne.
Il répondit avec un petit sourire en coin : « Peut-être que je te demanderai ton aide, un de ces jours. »
Mira hocha la tête, très sérieusement, comme si elle venait de recevoir une mission officielle.
« D’accord. Je t’attendrai. »
Puis elle fit demi-tour, remontant le couloir à petits pas tranquilles, carnet contre elle.
Jarek resta un instant figé. Quelques minutes plus tôt, il s’attendait à découvrir une lame dans son dos ou un piège sur le point de se refermer.
À la place, il venait de rencontrer une enfant curieuse, honnête, et étrangement perspicace.
Mais il ne baissa pas sa garde pour autant. Car dans une ville comme Ceston, même l’innocence pouvait cacher quelque chose. Pas forcément du danger… mais peut-être une vérité que lui-même n'était pas encore prêt à entendre.
Et alors qu’il reportait son regard sur le panneau des missions, il murmura pour lui-même :
« D’abord un œil gravé sur un bouton… et maintenant une gamine qui veut m’aider. Cette ville est vraiment pas normale. »
Sa discussion avec cette étrange fillette l'avait totalement sorti de ses pensées initiales, mais finalement ce n'était pas plus mal, cela lui permit de prendre une décision.
Il s'approcha des quelques missions de rang Gold, il y en avait seulement quatre qui y étaient accrochées.
Rien d'étonnant : les contrats suffisamment dangereux pour justifier ce rang étaient rares, et les Gold capables de les accepter encore davantage. Certains Ordres du -5 n'en comptaient même aucun.
De plus, Jarek était habitué à ce qu'il y ait aussi peu de missions accrochées, étant donné que c'était aussi le cas dans l'Ordre des Mercenaires, en sachant que c'est un Ordre plus grand que l'Ordre des Assassins.
Sans trop réfléchir, Jarek prit une mission et se dirigea en direction de l'unique bureau où se trouvait l'hôtesse au regard meurtrier.
En arrivant devant le bureau, l'hôtesse ne le regarda pas directement, elle semblait occupée à écrire diverses choses sur un parchemin, sûrement une mission qui serait probablement accrochée au tableau d'ici peu.
Ne souhaitant pas rester plus longtemps dans cet endroit sinistre, Jarek posa sa main sur le bureau en faisant du bruit pour attirer son attention, ce qui fonctionna puisque la jeune femme leva les yeux dans sa direction, stoppant momentanément ce qu'elle faisait.
« Oui ? » Demanda-t-elle sèchement.
Au moment où il allait demander pour prendre sa mission, une question traversa l'esprit de Jarek. « Qui était cette jeune fille vers le tableau des missions ? »
Ne semblant pas surprise par sa question, l'hôtesse le fixa d'un air menaçant avant de replacer l'une de ses mèches de cheveux qui descendaient sur son front. « Ah Mira… Juste une enfant qui aime bien venir ici. »
Jarek remarqua qu'il n'avait même pas eu besoin de la décrire physiquement pour que l'hôtesse sache de qui il s'agissait. Il en conclut donc qu'effectivement, elle semblait connaître pas mal de monde dans cet Ordre.
Voyant qu'il n'allait pas poursuivre la conversation plus longtemps, la jeune femme prit le parchemin posé devant elle et le parcourut pendant quelques instants. « Je vois… L'extermination du gang armé. Ça tombe bien, elle commençait à prendre la poussière. »