Chapitre 62
Le silence ne dura pas longtemps.
À peine les corps encore chauds des deux gardes reposaient-ils au sol que des pas précipités résonnèrent dans le couloir. Des torches jaillirent de l’ombre, illuminant des visages hargneux, armés de lames grossières, de gourdins et de dagues ébréchées.
« Bordel, qu’est-ce que c’était ce vacarme ?! » hurla l’un d’eux.
« Les gars sont tombés sur un intrus ! Descendez-le ! »
Une dizaine d’hommes fondirent sur Jarek. Leur coordination était brouillonne, mais leur nombre aurait suffi à intimider un adversaire ordinaire. Jarek, cependant, ne bougea pas d’un iota.
Il ramassa calmement son épée courte, la fit tourner dans sa main, puis avança d’un pas sûr.
« Vous arrivez un peu tard. »
Le premier se jeta sur lui, armé d’une hache rouillée. Jarek se pencha, esquiva d’un simple pivot du buste et trancha la gorge d’un geste sec. Le sang éclaboussa le mur, et déjà deux autres se ruaient sur lui.
Il en para un, crocheta la jambe de l’autre, et planta son épée dans la poitrine de celui qui tombait. Sans attendre, il arracha sa lame et la retourna pour bloquer le coup du second. Un mouvement fluide, comme une danse.
Un cri retentit derrière lui. Jarek pivota et lança sa dague sans prendre le temps d'ajuster son geste. Elle se planta droit dans l’œil d’un brigand qui s’effondra en hurlant.
« Merde ! Il est trop rapide ! » cria l’un des survivants, hésitant déjà.
Ils tentèrent de l’encercler, mais ce fut leur erreur. Jarek bondit en avant, brisant le cercle avant même qu’il ne se referme. Sa lame passa d’un torse à une cuisse, puis à une gorge, sans s’arrêter. Chaque mouvement était optimisé, précis, presque calculé.
En moins d’une minute, la moitié des hommes gisaient déjà au sol.
Le reste commença à reculer, la peur remplaçant la rage. Jarek essuya paresseusement son épée contre la veste d’un cadavre et avança encore.
« Vous pensiez vraiment tenir tête à l’Ordre des Assassins ? » murmura-t-il avec un calme glaçant.
Un dernier osa charger, brandissant une lance mal équilibrée. Jarek esquiva d’un pas latéral, attrapa le manche et, d’un coup sec, le brisa net contre son genou avant de lui enfoncer le tronçon brisé dans la gorge.
Le silence revint.
Seuls les craquements du bois en feu d’une torche tombée au sol rompaient l’immobilité de la scène.
Une dizaine de cadavres jonchaient le sol, répandant une odeur métallique et poisseuse.
Jarek prit une longue inspiration, rengaina son épée et passa parmi les corps sans un regard. Ses bottes claquaient doucement contre la pierre ensanglantée.
Sa respiration n'avait même pas accéléré. Ses gestes avaient été efficaces, nets, sans extravagance. Ce n’avait pas été un combat… seulement une exécution.
Au fond du couloir, une grande porte renforcée se dessinait dans l’ombre. Derrière elle, il le savait, se trouvait sa véritable proie : le chef du Croc Noir.
Cependant, avant qu’il ne puisse commencer à se diriger dans sa direction, un sifflement fendit l’air.
L’instinct de Jarek réagit avant même sa conscience. Il pivota sèchement, levant son épée en travers de son visage. Un cling métallique résonna quand une dague heurta sa lame, ricochant avant de s’écraser au sol.
Son regard se durcit. Il n’avait rien perçu. Pas le moindre souffle, pas la moindre présence. Pourtant, l’attaque avait été précise, meurtrière.
« Intéressant… » murmura-t-il en scrutant les ombres.
Un léger bruissement, imperceptible pour l’oreille d’un homme normal, résonna dans son dos. Jarek bondit sur le côté, évitant de justesse une seconde dague qui passa là où son cou se trouvait une fraction de seconde plus tôt.
Une silhouette se dessina alors brièvement dans l’ombre, comme une déchirure dans la nuit : un homme vêtu d’une cape sombre, dont les contours semblaient se dissoudre dans l’obscurité elle-même. Ses yeux brillaient d’un éclat jaune animal.
« La Cape du Loup Errant… » souffla Jarek, un mince sourire étirant ses lèvres.
L’homme ne répondit pas. Il se remit à disparaître dans le décor, ses pas effacés, son aura totalement étouffée. Jarek savait qu’il n’avait pas affaire à un simple bandit. Cet homme-là était un prédateur.
Un souffle glacé lui frôla la nuque. Il para d’instinct, son épée rencontrant une troisième dague venue de nulle part. L’impact vibra dans son bras, mais il repoussa l’assaillant d’un coup de pied circulaire.
La silhouette réapparut, accroupie quelques mètres plus loin, la dague prête à repartir à l’assaut.
« Pas mal, » dit l’homme d’une voix rauque. « Peu de gens me repèrent quand je porte la Cape. »
Son regard brillait d’une intensité étrange, et Jarek sentit quelque chose troubler son esprit l’espace d’un instant.
Comme si la pièce s’était élargie, les ombres s’étaient multipliées et une dizaine d’assaillants le fixaient désormais.
L'homme venait d'utiliser son Ushi : Mirage bestial.
La capacité de cet assassin projetait des images trompeuses dans l’environnement, rendant son approche encore plus insaisissable.
Jarek laissa échapper un léger ricanement.
« Une cape qui t’efface… et un Ushi qui trompe les sens. Tu dois sûrement être un des hommes de main de ton chef. Pas étonnant que ce gang survive depuis si longtemps. »
L’homme se remit en mouvement, se fondant dans les ténèbres, et déjà, des reflets d’ombres surgirent tout autour de Jarek. Des dizaines de silhouettes, toutes armées de dagues, bondirent en même temps vers lui.
Mais Jarek ne bougea pas. Ses yeux ne suivaient pas les illusions. Ils guettaient le rythme des pas. La respiration. La faille.
Il pivota brusquement et frappa. Sa lame heurta une résistance bien réelle, arrachant un grognement de douleur. La silhouette masquée par la cape s’écroula brièvement avant de disparaître de nouveau.
« Touché, » souffla Jarek, son regard aiguisé comme une lame.
Le véritable duel venait de commencer.
Une nouvelle dague fusa dans l’air comme une vipère. Jarek se déplaça d’instinct, l’acier effleurant sa joue et traçant une fine ligne rouge. Il se retourna, lame en main, mais déjà l’assassin avait disparu dans les ténèbres.
Un souffle glacé passa derrière lui.
Un éclat. Une nouvelle dague.
Jarek para de justesse, le choc métallique vibrant jusque dans son bras. L’homme réapparut un instant, silhouette encapuchonnée drapée de la Cape du Loup Errant, avant de s’évanouir à nouveau, aspiré par l’ombre.
« Intéressant… » souffla Jarek en resserrant sa prise.
Le sol se mit à vibrer. Un hurlement rauque, animal, emplit le couloir. De l’obscurité jaillit une dizaine de silhouettes humaines, le regardant avec un désir meurtrier presque palpable. Leurs yeux flamboyaient d’une lueur irréelle.
Elles bondirent toutes ensemble.
Jarek esquiva la première, son épée tranchant l’air. Mais l'illusion se dissipa comme une fumée noire.
Une seconde surgit par la gauche, sa dague lacéra son flanc, laissant une douleur cuisante.
Réel, ou illusion ?
Il n’eut pas le temps de douter : une troisième le percuta de plein fouet, le projetant contre le mur de pierre.
Le souffle coupé, Jarek roula sur le côté à la dernière seconde pour éviter la dague de son adversaire, qui s’abattit dans un éclair. L’impact fit éclater la pierre.
« Tu commences à faiblir, assassin, » ricana une voix rauque.
Jarek cracha un filet de sang, mais ses yeux demeuraient calmes. « Tu parles trop. »
Il se redressa, concentrant chaque fibre de son corps. Les silhouettes l’encerclaient, leurs bruits brouillant son esprit, rendant toute perception confuse. Mais il savait : seule une présence parmi elles était réelle.
Les spectres bondirent à l’unisson.
Cette fois, Jarek ne recula pas. Il fonça droit dans la mêlée, les dagues frôlant sa chair, les épées éraflant son armure de cuir.
Les illusions passaient à travers lui comme des lames d’air glacé, mais au milieu du tumulte, il entendit ce qu’il cherchait : un souffle trop lourd.
Il pivota, lame tendue. Le choc fut brutal. L’acier mordit la chair, déchirant l’épaule de l’ennemi. Un hurlement bien réel fit exploser les spectres comme des bulles.
L’homme chancela, mais la cape s’enroula autour de lui, le happant à nouveau dans l’ombre. D’un bond, il réapparut derrière Jarek et enfonça sa dague. Le mercenaire se retourna trop tard : la lame s’enfonça dans son bras gauche.
La douleur irradia, brûlante. Mais au lieu de reculer, Jarek attrapa le poignet de son adversaire d’une poigne d’acier.
« Mauvais choix. »
Il tira brutalement, rapprochant l’assaillant de lui, et enfonça sa propre lame droit dans son torse. L’homme cracha du sang, mais tenta un dernier coup de dague à la gorge.
Un instant suspendu. Deux volontés prêtes à s’écraser.
Jarek donna un violent coup de tête, brisant le nez de l’adversaire. Son poignet se relâcha. Alors seulement, le mercenaire poussa son épée plus profondément, transperçant la cage thoracique dans un craquement sec.
Un cri de douleur résonna, à mi-chemin entre l'homme et la bête, puis s’éteignit.
Le corps s’affaissa, et la Cape du Loup Errant glissa sur le sol comme une peau morte, privée de sa puissance.
Jarek demeura immobile, le souffle court, les muscles bandés comme des cordes prêtes à rompre. Le sang coulait le long de son bras blessé, dégoulinant sur ses doigts. Mais il restait debout.
Il ramassa la cape, observa son tissu mouvant qui semblait encore palpiter, puis la fourra dans sa sacoche.
« Tu étais rapide, fort… Mais tu as fait une erreur, et elle t'a été fatale. »
Le silence retomba enfin, épais et pesant, comme si la pierre elle-même retenait son souffle. Jarek resta quelques secondes immobile, l’épée encore levée, à écouter l’écho de son propre cœur battre contre ses tempes.
Puis il inspira profondément et rengaina sa lame. Son bras gauche, transpercé un peu plus tôt, brûlait d’une douleur sourde qui s’accentuait à chaque mouvement. Il leva légèrement la manche de son manteau : la plaie était nette, mais profonde, et le sang continuait de s’écouler en un filet sombre.
« Tch… » Un rictus crispé traversa son visage. Ce n’était pas mortel, mais s’il laissait ça traîner, son bras risquait de lui lâcher au pire moment.
Il s’éloigna du champ de cadavres pour s’adosser au mur, là où une torche vacillante projetait une lumière faible. Sortant de sa besace une petite trousse de cuir, il s’agenouilla et entreprit de soigner ses blessures avec méthode.
D’abord, un linge imbibé d’alcool qu’il pressa sur ses plaies. La morsure du liquide le fit grincer des dents, mais il ne broncha pas, habitué à ce genre de souffrance. Ensuite, il sortit plusieurs bandes de tissu propre, les roula autour de son bras et de son flanc et serra fermement pour limiter l’hémorragie. Le sang imbiba vite les premières couches, mais les pansements tinrent bon.
Il s’accorda quelques minutes, assis sur la pierre froide, la tête légèrement renversée en arrière. Ses yeux se fermèrent un instant. Les visages de ses ennemis abattus défilèrent, mais il les chassa d’un battement de paupière. Il ne pouvait pas se permettre de faiblir maintenant.
« Encore un peu de patience… » murmura-t-il pour lui-même, fixant la grande porte à l’autre bout du couloir.
Ses doigts effleurèrent la Cape du Loup Errant rangée dans sa sacoche. Le tissu noir semblait encore respirer, onduler sous ses doigts comme s’il refusait d’accepter la mort de son porteur.
Un artefact dangereux, sans aucun doute. Jarek sembla hésiter un moment, indécis.
Devait-il s’en servir, ou le laisser de côté ?
Finalement, il abandonne cette idée. Il n’avait pas besoin d’un voile d’ombre pour tuer ; ses propres mains suffiraient.
Redressant lentement son corps, il déposa son manteau par terre, vérifia ses armes et reprit sa dague posée par terre.
Une douleur persistait dans son bras, mais ses gestes demeuraient assurés. Son flanc, quant à lui, semblait moins blessé qu'il ne l'aurait cru.
Un dernier souffle. Le calme revint.
Cependant, malgré ce calme précieux, Jarek avait remarqué depuis quelques minutes une présence, le fixant quelque part dans les environs.
La présence n'avait encore fait aucun mouvement hostile, et Jarek préférait pour l'instant ne pas montrer qu'il l'avait remarquée.
Mais ce n'était pas ce qui l'inquiétait le plus ; il ne voulait pas vraiment savoir pourquoi elle était ici, mais plutôt pourquoi elle le fixait ainsi sans bouger, comme une énième ombre tapie dans l'ombre.
Il préféra ne pas s'attarder plus longtemps là-dessus et décida de passer en revue les différentes salles de cet entrepôt abandonné.
Et comme il le pensait, hormis la grande salle principale, le couloir dans lequel il s'était battu, et l'immense porte au fond de ce couloir, il ne trouva pas grand-chose.
Seule une petite porte, fermée à clé, l'empêchait de visiter l'ensemble de ce bâtiment.
Il revint finalement vers la grande porte, la lourde silhouette de bois et de fer se dressant devant lui comme une frontière irrévocable. Son souffle s’était ralenti, régulier, mais chaque inspiration portait le goût métallique du sang séché autour de lui.
Il posa une main sur la poignée. Cette fois, pas d’hésitation. La porte céda sous la pression, grinçant comme une bête blessée.
Derrière, la scène s’imposa brutalement à lui.
Une vaste pièce circulaire, éclairée par quelques braseros disposés contre les murs. L’odeur âcre de fumée et de chair malmenée flottait dans l’air, oppressante.
Au centre, trônait une longue table de bois massif derrière laquelle deux hommes attendaient.
Le premier, immédiatement reconnaissable, était le chef du Croc Noir.
Large d’épaules, la peau marquée de cicatrices anciennes, il tenait appuyée contre son siège une épée sacrée, à la lame argentée parcourue de veines écarlates qui pulsaient comme du sang vivant.
Autour de son cou brillait faiblement un collier sombre qui semblait être l'artéfact de rang majeur, le Hurlement de Nuit, qui vibrait d’une aura palpable, comme une menace prête à se déchaîner.
À sa droite, assis plus droit, son bras droit. Plus mince, plus nerveux, ses yeux reflétaient une vigilance de prédateur. À première vue, il ne portait ni artefact ni arme sacrée.
Mais ce qui glaça réellement Jarek, ce ne furent ni les armes ni les cicatrices.
Ce fut la silhouette suspendue au-dessus de la table.
Une enfant.
À peine plus de dix ans.
Son corps frêle portait des ecchymoses violettes, sa peau était marquée de coupures fraîches, et ses vêtements avaient été arrachés ou déchirés, ne lui laissant que des lambeaux pour cacher sa nudité.
Ses bras et ses chevilles étaient liés par des cordes rêches, la retenant au plafond comme une proie offerte.
Sa respiration était faible, sifflante. Ses yeux, mi-clos, se rouvrirent à peine à l’arrivée de Jarek.
Il n'eut besoin que d'un instant pour la reconnaître : c'était l'enfant qu'il avait croisée plus tôt dans la matinée devant le tableau des missions.
Mira.