Chapitre 59
Le lendemain matin, les premiers rayons du soleil filtrèrent à peine à travers les fissures de la fenêtre.
La lumière crue et pâle caressait les murs décrépis, comme pour souligner l’état lamentable de la pièce.
Jarek se leva avec un grognement. La nuit avait été courte. Agitée.
Des éclats de voix, des bruits de pas précipités, un choc sourd contre un mur…
Il n’avait pratiquement pas dormi. Les sons de la ville s’étaient invités dans sa chambre, amplifiés par la fenêtre fissurée et l’absence totale d’isolation.
Il avait surpris au moins deux disputes violentes, peut-être une bagarre ou même un meurtre, il n’était pas certain.
Chaque bruit avait réveillé ses instincts de survie, le maintenant sur le qui-vive.
Il s’était retourné une vingtaine de fois sur ce lit bringuebalant qui grinçait à chaque mouvement, incapable de trouver le moindre confort.
Un moment, il avait songé à dormir à même le sol, avant de se raviser en voyant une traînée suspecte séchée sous le bureau sans plateau.
Il se leva, se passa un peu d’eau sur le visage, si on pouvait appeler ça de l’eau, puis ajusta sa tenue.
Puis il quitta la chambre et descendit les escaliers en silence, le regard vif malgré sa fatigue.
Il rejoignit la pièce principale de l’Ordre des Assassins, une grande salle voûtée aux murs noirs, éclairée par quelques torches faiblardes.
Quelques silhouettes encapuchonnées traînaient ici ou là, échangeant des regards furtifs, chuchotant ou écrivant sur des documents codés.
Le silence y était religieux, presque pesant. Ici, chaque mot avait un prix.
Il s’approcha du comptoir, où se tenait une hôtesse différente de la veille.
Plus jeune, plus nerveuse, les cheveux bruns attachés sommairement en queue de cheval, elle leva à peine les yeux en le voyant approcher.
« Chambre 42 ? » demanda-t-elle d’un ton neutre.
Il hocha simplement la tête.
Elle tapota rapidement sur une tablette de pierre runique, puis fit apparaître un parchemin noirci qu’elle lui tendit sans cérémonie.
Dessus, une série de lignes précises, écrites dans une encre écarlate qui semblait encore fraîche.
« Mission. Priorité trois. Cible : Mathias Renold, ancien gouverneur de Ceston. Réfugié dans la Vieille Cour, au nord de la ville. Il est protégé. Deux gardes de l’ancienne milice, mercenaires privés. »
Elle ajouta d’une voix lasse : « Il a vendu des informations classées sur l’Ordre à une guilde rivale, il y a quelques semaines. On veut sa tête. Et on veut un message. »
Jarek leva un sourcil. « Quel genre de message ? »
Elle le fixa, impassible. « Le genre qui fait réfléchir les autres. Fais-en un exemple. »
Il garda le silence, puis rangea le parchemin dans sa veste. Pas d’émotion sur son visage. Juste cette façade froide qu’il arborait si bien.
« À quoi ressemble-t-il ? » Demande Jarek tout en fixant l'hôtesse devant lui.
« Homme, une quarantaine d'années, cheveux grisonnants sur les côtés, forte corpulence et de petite taille. » Répondit-elle sans donner plus d'informations.
« Délai ? » demanda-t-il simplement.
« Avant minuit. Si la cible disparaît encore une fois, on t’en tiendra responsable. »
Il hocha de nouveau la tête. Pas un mot de plus.
Tandis qu’il se détournait du comptoir, l’hôtesse le rappela d’une voix presque curieuse, comme si elle venait de remarquer quelque chose : « Tu n’as pas demandé ce que la cible avait vraiment fait. »
Jarek s’arrêta, sans se retourner. « Ça ne m'intéresse pas. »
Puis il disparut dans l’ombre du couloir, les pensées tournées non pas vers la mission, mais vers la manière dont il allait l’utiliser à son avantage. Car il n’était pas venu ici pour assassiner. Mais pour comprendre comment cet Ordre fonctionnait de l’intérieur.
Et s’il devait laisser un corps derrière lui pour ça, alors soit. Mais ce ne serait pas un gaspillage. Ce serait un investissement.
Le jour avançait lentement, mais le brouillard matinal peinait à se dissiper. Ceston, dans cette lumière blafarde, ressemblait davantage à un cimetière qu’à une ville. Jarek progressait dans les ruelles du nord, capuche rabattue, silhouette noyée parmi les ombres et les passants pressés.
Il ne portait rien de distinctif. Aucun insigne. Aucun symbole de l’Ordre. Il s’était fondu dans la foule comme une ombre de plus. L’Ordre n’exigeait pas de style particulier pour ses assassinats, seulement des résultats.
La Vieille Cour était un ancien palais de justice désaffecté, reconverti depuis des années en repaire pour gouverneurs véreux, mercenaires corrompus ou nobles déchus tentant de fuir leur passé. C’était un endroit oublié, mais dangereux : les hommes qui y vivaient avaient tout perdu, sauf leur méfiance.
Jarek s’arrêta à une trentaine de mètres du bâtiment. De là, il avait une vue partielle sur l’entrée principale : deux statues effondrées de juges encapuchonnés, et une large porte en bois massif, rongée par l’humidité. Deux hommes armés surveillaient les alentours, peu discrets, mais pas idiots. Ils portaient des armures usées mais entretenues, les deux mercenaires mentionnés par l’hôtesse.
Il ne s’attarda pas. Il observa. Il attendit.
Pendant près d’une heure, il repéra le rythme des rondes, les mouvements des gardes, la manière dont ils se relayaient pour fumer ou pisser derrière le bâtiment. Il remarqua aussi qu’un des murs arrière, recouvert de lierre et de mousse, semblait instable, peut-être affaibli par les années. Il esquissa un mince sourire. Il avait son point d’entrée.
À la tombée de la nuit, il revint, silencieux comme la brume.
Il escalada une façade latérale, profitant d’un renfoncement dans la pierre. Aucun bruit. Pas un souffle. Une fois sur le toit, il se laissa glisser entre deux cheminées, jusqu’à la zone qu’il avait repérée plus tôt. Il retira soigneusement trois pierres de la paroi pour ouvrir un passage étroit, juste assez pour ramper à l’intérieur.
L’intérieur de la Vieille Cour était sombre, presque vide. De vieux bancs brisés, des dossiers empilés depuis des années, et des tentures moisies pendouillant encore des murs effrités. L’odeur était un mélange de moisissure, de sueur et de peur.
Il progressa avec prudence, repérant les sons : une discussion dans une pièce voisine, des rires étouffés. Trois voix. Deux masculines, une féminine. Il n’en attendait que deux.
« Tss. C'est mauvais signe. » Pensa-t-il.
Il s’approcha lentement de la porte entrouverte et jeta un œil à l’intérieur.
Mathias Renold était là, plus gros qu’il ne l’avait imaginé, assis sur une chaise, une coupe de vin à la main, vêtu d’un manteau pourpre. Il riait à une plaisanterie qu’il venait de faire. À sa gauche, un des mercenaires. À sa droite, une jeune femme, peut-être une escorte, peut-être plus.
Le second garde manquait à l’appel. Ce qui n'arrangeait pas Jarek.
Il recula, replongea dans les couloirs sombres, à peine éclairés par la lune à travers les vitraux fêlés.
C’est là qu’il l’entendit : un léger raclement de pas, discret, mais mal dosé. Quelqu’un faisait le tour.
Il se fondit dans une alcôve. En attente. La respiration suspendue. Puis le garde apparut, marchant lentement, inspectant les couloirs avec une torche tremblante. Trop concentré sur ce qu’il croyait voir, pas assez sur ce qui pouvait le surprendre.
Une main surgit de l’ombre, se referma sur sa bouche. L’autre planta une dague juste entre les côtes. Le garde tenta de se débattre, mais la lame remonta d'un geste net et précis jusqu'au cœur.
Silence.
Jarek laissa le corps glisser au sol, le posa contre un mur comme s’il dormait. Il ramassa la torche, l’éteignit doucement. Puis il retourna vers la pièce principale.
Il ouvrit la porte d’un coup sec.
Le premier mercenaire n’eut pas le temps de réagir. La dague vola dans l’air et se planta dans son œil. Il tomba à la renverse, mort avant de toucher le sol.
La femme cria.
Mathias se leva d’un bond, le vin éclaboussant ses manches. Il tenta de fuir.
Jarek l’attrapa par le col, le plaqua contre la table. D’un geste sec, il l’assomma avec le manche de sa lame. Puis, calmement, il se tourna vers la femme encore figée.
« Tu ne diras rien. Tu ne l’as jamais vu. Et il est mort comme un traître. »
Elle hocha frénétiquement la tête, trop terrifiée pour prononcer un mot.
Jarek se pencha sur le corps inconscient de Mathias. Il ne le tua pas tout de suite. Il sortit une lame plus longue, plus fine, presque comme un rituel.
Sur la poitrine du vieil homme, il grava un mot en lettres nettes : TRAHISON.
Puis il lui coupa la tête.
Le sang coula lentement, puis plus fort, imbibant la table.
Il prit la tête encore ensanglantée et la mit dans un sac en toile. Il ne fouilla rien. Il voulait que ce soit un message. Comme demandé.
Il quitta les lieux sans se retourner.
Et lorsqu’il repassa la porte de la Vieille Cour, les deux statues effondrées semblaient le fixer, silencieuses, comme si elles l’avaient jugé.
Il était un peu plus de vingt-deux heures lorsque Jarek arriva devant l'entrée de l’Ordre des Assassins. Une pluie fine tombait, lente et froide, détrempant les pavés et les âmes. Personne ne le suivait. Personne ne l’avait vu sortir. Le sac poisseux qu’il portait à la main semblait peser une tonne, mais son pas restait léger.
Il franchit l’arche principale sans un mot. Personne ne le salua, mais certains regards se levèrent sur son passage. Des murmures à peine audibles. Il savait ce qu’ils voyaient : le sac. Le sang. L’absence de remords.
Il s’arrêta devant le comptoir.
Ce n’était plus l’hôtesse nerveuse de la matinée, mais un homme au crâne rasé, torse nu malgré le froid, couvert de cicatrices. Il taillait un morceau de bois à l’aide d’un petit couteau, sans lever les yeux.
« Mission terminée ? » demanda-t-il d’un ton monocorde.
Jarek posa le sac sur le comptoir, le sang suintant lentement par le tissu épais.
Le couteau s’arrêta. Le silence se fit plus dense.
L’homme leva enfin le regard, le planta dans celui de Jarek. « Tu l’as fait proprement ? »
Jarek sortit le parchemin noir de sa veste, le déposa à côté du sac. « Le message est passé. Il y avait du vin, du sang, un mot gravé. Ils s’en souviendront. »
Un sourire léger, presque imperceptible, effleura les lèvres de l’homme. Il hocha lentement la tête, puis appela sans hausser la voix :
« Kellia. »
Une jeune femme en armure de cuir, les cheveux blancs attachés en une longue natte, apparut aussitôt depuis une porte latérale.
L'homme la regarda sans lui montrer le moindre intérêt. « Rapport complet. Détails logistiques, trace le nom, et… nettoie ça. » Ordonna-t-il en pointant le sac suintant de sang se trouvant devant lui.
Elle s’approcha du sac sans un mot, le saisit avec assurance malgré l’odeur. Son regard croisa celui de Jarek, mais elle ne dit rien non plus. Dans cet Ordre, le silence valait souvent plus que les mots.
L'homme derrière le comptoir reprit. « Comme il s'agissait de ta première mission, aucune récompense ne te sera accordée. »
Jarek opina du chef ; il ne s'attendait de toute façon à aucune récompense pour cette première mission.
L'hôte recula ensuite et tendit un objet à Jarek, qu'il prit dans ses mains, sans même poser de question. Il connaissait ce genre d'objets, il s'agissait du badge de l'Ordre des Assassins, fait d'un bois noirci par le temps ou l'humidité, il ne savait pas trop.
Une petite pépite d'or à sa surface, à peine plus grande que la pulpe de son pouce, y était incrustée. Cette couleur aussi, il la connaissait bien. Il l'avait déjà lorsqu'il était dans l'Ordre des Mercenaires.
Levant un sourcil de surprise, Jarek fit tourner son badge entre ses doigts quelques instants avant de nouveau tourner son attention vers l'homme au regard sévère. « Rang Gold après une seule mission ? »
L'homme le regarda d'un air neutre et ferme, n'étant ni amical ni hostile envers lui. « Tu as beau être nouveau, tout le monde te connaît, numéro 3… Surtout dans cette ville. »
Un léger sourire apparut sur le visage de Jarek. « Je vais prendre ta remarque comme un compliment, Eskarn. »
Un rictus furtif se dessina sur le visage de l’hôte, mais il s’effaça aussitôt.
Eskarn. Peu de gens connaissent ce nom. Pour les ignorants, ce n’est qu’un mot vide de sens. Pour les autres, c’est une lame plantée dans la mémoire. Une menace chuchotée dans l’ombre. Un avertissement silencieux.
Eskarn n’est pas qu’un hôte froid et impassible de l’Ordre des Assassins. C’est une bête au sang noir, un bourreau sans scrupule qui savoure chaque cri, chaque supplication, avant d’achever ses proies avec une brutalité qui dépasse l’entendement.
On peut compter sur les doigts d’une main ceux qui ont survécu à une confrontation directe avec lui. Et même eux n’en sont jamais vraiment sortis indemnes.
Il est rang Bronze depuis plus de dix ans, non par manque de talent, mais parce qu’il refuse de suivre les règles du jeu. Il rejette les missions officielles, ignore les promotions. Sinon, il serait déjà parmi les rangs Gold les plus redoutés de tous les Ordres réunis. Peut-être même dans le cercle très restreint du top 10.
Mais Eskarn n’a jamais eu soif de reconnaissance. Il tue parce qu’il aime ça. Parce qu’il le fait mieux que quiconque. Parce qu’il explose dès qu’on ose le contrarier.
Et quand Eskarn explose, il ne reste rien.