Chapitre 58
Nerris regarda Jarek avec des yeux ébahis, elle savait qu'il pouvait faire des choses complètement insensées, mais de là à voler les registres d'un Ordre, c'était tout simplement de la folie pure.
« Dis-moi que tu plaisantes, tu sais que si tu te fais prendre, tu pourrais y laisser la vie. Ou qu'il pourrait y avoir des représailles envers l'Ordre des Mercenaires. »
Toujours avec le même regard confiant, Jarek ne semblait pas prendre cela à la légère et savait parfaitement ce qu'il en coûtait de voler des informations aussi confidentielles à un Ordre, surtout celui des Assassins, qui est, comme son nom l'indique, un Ordre où les meilleurs assassins de cet Étage sont regroupés.
« Je sais exactement ce qu'il en coûte de faire ça, mais étant donné que ma vie pourrait être en jeu dans deux mois lorsque j'affronterai Hota, ça ne change pas grand-chose. »
« Et la vie de tous les membres de l'Ordre, tu y as pensé ? »
« Évidemment, c'est aussi pour eux que je fais ça. »
Cette fois-ci, Nerris ne comprenait pas le raisonnement du jeune homme.
Comment est-ce que voler des registres allait pouvoir aider des dizaines de mercenaires ?
« Pourquoi est-ce qu'ils auraient besoin de ces informations ? Ils ne vont pas se battre contre lui, et pire encore, ils ne croiseront sûrement jamais sa route et pour certains, n'en entendront même pas parler. » Reprit-elle en haussant la voix, laissant sa surprise prendre le dessus.
De plus nombreux regards se tournèrent vers eux ensuite, certains ne sachant pas s'il s'agissait d'une dispute ou d'une simple discussion.
Cependant tout ce tumulte ne semblait pas le moins du monde déranger Jarek, qui continua d'expliquer sa pensée dans le plus grand calme.
« Penses-tu sérieusement que si Hota arrive à me tuer, ainsi qu'à tuer Aden, qui est le numéro 7, il va s'arrêter là ? »
Il s'arrêta quelques instants et laissa Nerris réfléchir à ses paroles. Puis il reprit.
« S'il arrive à nous tuer tous les deux, il s'en prendra au reste du top 10, qu'il n'a pas encore tué. Ensuite, soit il repart comme il est venu, soit il comprends qu'il n'y a plus personne ici pour l'empêcher d'imposer sa loi. Et crois-moi que s'il arrive à faire cela, ils seront bien plus en danger que tu ne l'imagines. »
Nerris mesurait enfin toute l'ampleur du plan de Jarek, il n'agissait pas seulement pour sauver sa propre vie, mais pour sauver un Étage entier.
S'ils s'étaient trouvés sur un Étage supérieur, tout cela n'aurait jamais pu être fait étant donné que le Dieu de l'Étage serait intervenu, ou du moins un Contrôleur, mais dans les Étages inférieurs, il n'y avait aucun Contrôleur et encore moins de Dieux.
« Dans ce cas, comment comptes-tu t'y prendre ? »
Un sourire espiègle apparut sur son visage. « J'aurai encore besoin de toi. »
...
Le soleil était déjà haut dans le ciel, voilé par une brume âcre qui stagnait au-dessus des ruelles de Ceston.
Contrairement à la plupart des autres cités de l’Étage, celle-ci semblait étrangère à la lumière : ses bâtiments sombres, tout en hauteur, projetaient des ombres permanentes sur les pavés craquelés, et les fenêtres, lorsqu’il y en avait, étaient aussi étroites que des meurtrières.
Ceston n’était pas une ville faite pour vivre. Elle était faite pour se cacher.
Nerris tira un peu plus sur sa capuche, en observant autour d’elle.
Le silence était presque pesant.
À part quelques marchands silencieux, des gamins crasseux qui couraient dans les ruelles, et quelques silhouettes encapuchonnées, la ville semblait figée.
Mais elle savait que derrière chaque mur, chaque fenêtre opaque, des yeux les observaient.
Ils étaient arrivés à peine deux jours plus tôt, mais l’atmosphère de la ville leur était déjà familière : tension permanente, prudence extrême, et la certitude que tout faux pas pouvait être le dernier.
« J’ai connu des endroits hostiles, mais celui-là bat des records. » souffla-t-elle à voix basse alors qu’ils s’enfonçaient dans un quartier plus reculé.
À ses côtés, Jarek ne disait rien.
Son regard balayait les alentours sans cesse, comme s’il s’attendait à être suivi.
Ce qui, ici, était probablement vrai.
Il portait une tenue plus sobre qu’à l’accoutumée, une cape aux tons ternes, un foulard sombre remonté jusqu’à son nez.
À Ceston, le moindre éclat de couleur pouvait attirer l’attention. Et l’attention, dans cette ville, était une arme mortelle.
Ils finirent par s’installer dans une petite auberge délabrée, au nom effacé depuis longtemps.
Le gérant n’avait pas demandé leurs noms, ni même regardé leurs visages. Il avait juste tendu une clé et réclamé la monnaie.
Une fois la porte de leur chambre verrouillée derrière eux, Jarek posa ses affaires et s’installa dos au mur, les jambes croisées, le regard tourné vers le plafond.
Nerris brisa le silence la première. « Alors ? Tu penses qu’il est ici ? »
Il mit un moment avant de répondre. « J’en suis presque sûr. »
Elle s’assit face à lui, délaissant sa capuche, révélant son visage soucieux. « Et s’il n’y était pas ? »
« Alors on aura fait le voyage pour rien. Mais au moins on aura pu visiter une superbe petite ville. »
Elle inspira longuement. « Très bien. Alors, comment est-ce qu'on va s'y prendre ? »
« C'est très simple, comme je te l'ai dit, je vais m'inscrire dans l'Ordre des Assassins. »
Nerris l'examina quelques instants et se rendit compte immédiatement que son plan ne tenait déjà pas la route. « Tu es au courant qu'aucune personne ne peut faire partie de deux Ordres en même temps ? »
Jarek leva un sourcil, trouvant sa question totalement stupide.
« Tu me prends vraiment pour un con ? Je suis au courant de ça. Et je suis aussi au courant que l'Ordre des Assassins se méfie énormément des membres provenant d'autres Ordres qui souhaitent s'y inscrire. C'est pour ça qu'avec une hôtesse de mon "ancien" Ordre, ils auront au moins une raison de m'écouter au lieu de me fermer la porte au nez. »
« Effectivement, je n'avais pas pensé à ça. » Admit-elle, tout en hochant légèrement la tête. « Mais ce sera mon unique rôle dans ton plan ? »
« Pour l'instant oui. » Reprit-il. « Si cette première condition n'est pas remplie, alors je devrai changer de plan. Mais espérons que tout se passe bien. »
« Et sinon, tu as la moindre idée de l'endroit où se trouvent les registres d'inscriptions ? »
Un léger sourire apparut sur son visage, alors qu'il sortait une bouteille d'eau de sa sacoche accrochée à sa taille.
« J'en ai pas la moindre idée. Je n'ai réussi à obtenir aucune information. »
Fronçant légèrement les sourcils, Nerris se rendait compte que la situation était vraiment plus désespérée qu'elle ne l'aurait crue. « Tu vas donc improviser comme à ton habitude. »
« Exactement. » Répondit-il, un grand sourire sur le visage.
...
Le lendemain, dès l’aube, ils quittèrent l’auberge sans bruit.
Aucun mot n’avait été échangé depuis le réveil, seulement quelques regards brefs pour se synchroniser, un hochement de tête pour signaler qu’ils étaient prêts.
Ceston était encore endormie.
Un brouillard dense rampait entre les bâtisses, étouffant les sons, absorbant la lumière.
Les pas de Jarek et Nerris sur les pavés étaient à peine audibles, et leur présence semblait se dissoudre dans l’air vicié de la cité.
Le bâtiment de l’Ordre des Assassins ne se trouvait pas dans un quartier visible.
Il n’avait pas de façade tape-à-l'œil, pas d'enseigne criarde.
À vrai dire, il n’avait même pas de nom.
Juste une porte noire, encastrée dans une paroi de pierre grise, au fond d’une ruelle étroite qu’on atteignait après avoir traversé une enfilade de passages obscurs.
C’était un endroit qu’on ne trouvait pas en le cherchant. Il fallait en avoir entendu parler. Et surtout, il fallait oser y aller.
Nerris jeta un regard à Jarek. Il semblait étrangement calme. Trop calme.
« Tu es sûr de vouloir faire ça maintenant ? On pourrait prendre un jour ou deux de plus, observer les lieux, trouver un plan plus solide… »
Jarek tourna les yeux vers elle. Ils luisaient d’une résolution rare, presque inquiétante. « Plus on attend, plus on attire l’attention. Mieux vaut le faire rapidement. »
Il s’avança vers la porte noire et frappa deux fois, puis une troisième fois, avec un rythme précis. Il avait mémorisé ce signal grâce à un informateur payé très cher. Ou menacé, il ne l’avait pas précisé.
La porte s’ouvrit sur un homme encapuchonné, dont seuls les yeux froids étaient visibles.
Il ne parla pas, mais les jaugea rapidement, comme pour les disséquer d’un seul regard.
Jarek prit la parole, la voix posée. « Je souhaite rejoindre l’Ordre. »
L’homme ne réagit pas.
Il se tourna vers Nerris, qui prit la parole à son tour, d’un ton professionnel tout en montrant son badge d'hôtesse de l'Ordre des Mercenaires : « Je suis ici pour attester de son ancien rang, de ses compétences et de son départ officiel de l'Ordre des Mercenaires de Grimpoint. »
Un silence pesant s’installa.
Enfin, l’homme s’écarta, ouvrant la voie.
Ils entrèrent.
Le bâtiment n’avait rien de luxueux.
Les murs étaient faits d’une pierre sombre, presque noire, suintant d’humidité.
Des torches diffusaient une lumière vacillante, projetant des ombres dansantes sur les murs.
Des silhouettes passaient en silence, certaines masquées, d’autres à visage découvert, mais toutes avaient un point commun : elles étaient taillées pour tuer.
On les guida dans une petite salle voûtée, avec une table et deux chaises. Ils patientèrent là pendant plusieurs minutes.
Puis, une femme entra.
Grande, fine, des cheveux sombres noués en arrière et un regard aussi tranchant qu’une lame. Elle s’assit face à eux, sans se présenter.
« Tu veux entrer. » dit-elle à Jarek, sans inflexion. « Pourquoi ? »
Jarek répondit sans détour : « Je veux améliorer mes compétences. Et je veux être prêt à survivre à la Tour. »
Elle haussa un sourcil. « Tu parles comme si tu connaissais la Tour. »
« J'ai eu beaucoup de temps pour apprendre à ne pas la sous-estimer. »
Un silence.
Puis elle se tourna vers Nerris. « Tu confirmes son départ de l’Ordre des Mercenaires ? »
Elle hocha la tête sans hésiter. « Il m’a remis son insigne hier. Il n’a plus aucun lien officiel avec nous. »
La femme se leva, les observa encore un instant, puis déclara : « Très bien. Tu commenceras demain. Si tu survis à ta première mission, tu pourras intégrer officiellement l’Ordre. »
Elle fit un geste vers la porte. « Une chambre t’attend. Tu restes ici. Elle repart. »
Jarek ne broncha pas. Nerris se leva, jeta un dernier regard à son compagnon, et sortit sans un mot.
Mais tandis qu’elle disparaissait dans les couloirs sombres, une angoisse sourde s’infiltrait dans sa poitrine.
Jarek était enfin à l’intérieur. Mais il n’était pas là pour apprendre à tuer, il était là pour voler.
La femme resta quelques instants aux côtés de Jarek sans parler, puis sortit une pierre violette, contenant un écran flottant au-dessus. « Pose ton pouce dessus. »
Jarek opina du chef et effectua ce que l'hôtesse lui demanda. Ils attendirent quelques instants puis un chiffre apparut à l'écran.
2 074.
L'hôtesse regarda le chiffre affiché et n'en crut pas ses yeux, c'était la première fois qu'elle voyait un tel score.
En temps normal, quelqu'un dépassant les 1 500 se trouverait déjà dans des Étages plus élevés.
Jarek remarqua son regard stupéfait qu'elle tentait de cacher et s'amusa de sa réaction. « Il y a un problème avec le calculateur ? »
La femme reprit doucement son calme et répondit avec son air sec habituel. « Aucun. Vu ton niveau, tu auras une mission en accord avec ton niveau. »
« Je n'en attendais pas moins de l'Ordre des Assassins. » Répondit-il en se levant.
« Tu as la chambre 42. » Reprit-elle tout en reprenant la pierre et en repartant aussi rapidement qu'elle était venue.
Jarek l'observa quelques instants et remarqua qu'elle ne lui avait demandé aucune information personnelle, ni son nom, ni son prénom, ni son âge, seulement son niveau d'Ushi.
« Ça ne m'arrange pas, s'ils n'ont aucune autre information sur leurs membres. » Pensa-t-il tout en se dirigeant vers des escaliers se trouvant à quelques mètres de la petite pièce dans laquelle ils étaient.
« À moins que ce soit les types qui nous suivaient depuis 2 jours qui ont réussi à leur donner des informations… »
La porte devant laquelle il arriva lorsqu'il atteignit sa chambre était bien plus délabrée qu'il ne l'aurait cru, aucune serrure, aucune poignée, elle était même cassée en bas.
« J'ai compris… Tout le temps rester sur ses gardes. »
L'intérieur de la pièce n'était pas mieux, un lit brinquebalant, une fenêtre fissurée aussi grande qu'une meurtrière, un bureau sans plateau et une chaise éclatée en morceaux sur le sol.
Toute cette ville hurlait l'inhospitalité, mais l'Ordre des Assassins était sans aucun doute l'endroit le plus délabré de Ceston.
Jarek se posa sur le lit qui se balançait sous son poids, il prit le temps de réfléchir à la façon dont il allait procéder.
Premièrement, il allait simplement accomplir la mission que l'Ordre allait lui donner. Même s'il n'était pas forcément très enjoué à l'idée de tuer quelqu'un qui ne portait pas atteinte à sa vie, il savait qu'il n'avait pas vraiment le choix pour cette fois.
Il préféra donc ne rien tenter durant cette première soirée.
Il pensait plutôt commencer ses recherches le lendemain soir, il n'allait rien tenter d'extraordinaire, mais tout de même remarquer s'il y avait des gardes qui surveillaient les couloirs de l'Ordre et ensuite essayer de repérer l'endroit où étaient conservés les registres, s'ils existaient réellement sous la forme qu'il imaginait.
Pour la suite, il ne savait pas encore, il improviserait en fonction de ce qu'il trouverait au fur et à mesure de ses recherches.
Il passa par la suite encore quelques dizaines de minutes à réfléchir à la suite des évènements et finit tant bien que mal par s'endormir dans ce lit qui tanguait au gré de ses mouvements.