Chapitre 53
« Salut, Bren. » répondit-elle, toujours souriante. Elle désigna Sora d’un mouvement de tête. « Il aurait besoin d’un coup de main. Son arme est en mauvais état. »
Le forgeron s’essuya lentement les mains sur un vieux torchon, puis descendit de son poste de travail en s’approchant. Son regard se posa aussitôt sur Sora, puis sur l’arme qu’il tenait.
Il ne tendit pas la main. « J’répare pas pour les étrangers. »
Sora ne répondit rien. Il se contenta de soutenir son regard, l’air neutre, tandis qu’Elwen haussait doucement les sourcils.
« Bren… Regarde-la au moins. »
Il soupira, puis avança à contrecœur. D’un geste rapide, il attrapa l’arme que lui tendait Sora. Il la tourna, l’inspecta, fronça les sourcils en voyant l’état de la lame.
« C’est fendu jusqu’à la nervure. Mal équilibrée. La trempe est pas régulière. Tu sais même d’où elle vient, cette épée ? »
Sora baissa les yeux, mais Elwen, elle, répondit aussitôt :
« C’est une lame sacrée. »
Un silence lourd tomba dans la hutte. Bren releva lentement les yeux vers elle.
« Quoi ? »
« Tu m’as entendue. Il s'agit d'une vraie épée sacrée. »
Bren regarda à nouveau l’épée, cette fois avec plus d’attention. Ses sourcils se froncèrent davantage, mais quelque chose dans son expression s’adoucit, presque à contrecœur.
« Une lame sacrée, hein… »
Il grogna, secoua la tête, puis retourna vers son établi. « Je peux la reprendre. Faudra reforger une partie de la lame. Deux jours. Peut-être trois. J’promets rien sur l’équilibre. Elle est vieille. »
Elwen sourit, comme si elle savait qu’il finirait par céder. « Ça ira. Il patientera. »
Bren ne répondit pas. Déjà, il examinait le métal sous la lueur de la forge, les sourcils froncés.
Elwen fit signe à Sora de ressortir. Il la suivit sans mot dire, laissant derrière lui la chaleur étouffante et les outils suspendus aux murs.
Une fois dehors, il inspira longuement. L’air avait une odeur d’humus et de bois humide.
« Merci. » Dit-il simplement.
Elwen haussa les épaules. « Il grogne beaucoup, mais il a les mains les plus sûres de tout Kael’Oran. T’as eu de la chance. »
Alors qu'il commençait à traverser le hameau, Elwen s'arrêta d'un coup et réalisa quelque chose. « … Attends. »
Sora, surpris, se retourna vers elle. « Quoi ? »
Elwen plissa les yeux, comme si elle essayait de remettre ses pensées en ordre. Puis elle le fixa, un air un peu gêné sur le visage. « Tu vas dormir où cette nuit ? »
Il cligna des yeux, pris de court par la question. La vérité, c’est qu’il n’y avait pas vraiment réfléchi.
Il avait suivi Elwen jusqu’à Kael’Oran, s’était laissé porter par les évènements, et maintenant que son arme était entre les mains de Bren, il n’avait plus rien à faire… ni nulle part où aller.
Il se contenta de hausser légèrement les épaules. « Je trouverai bien un coin tranquille. Je suis pas difficile. »
Elwen le regarda avec un mélange d’amusement et de consternation. « Tu comptes dormir dehors ? »
« J’ai déjà dormi dans pire. »
Elle croisa les bras, l’air peu convaincue.
« Peut-être, mais pas ici. Tu risques de te faire virer du village au petit matin, ou d’avoir Varlen sur le dos avant même d’avoir fermé l’œil. »
Sora haussa un sourcil. « Il est comme ça, le type à l’entrée ? »
« Disons qu’il dort d’un œil quand il sait qu’un étranger est dans les parages. »
Elle marqua une courte pause, puis soupira, comme si elle avait fini par céder à une évidence. « Bon. T’as qu’à dormir chez moi. »
Sora la fixa, un peu pris au dépourvu. « T’es sûre ? Je veux pas m’imposer. »
« Si je te le propose, c’est que ça me dérange pas. Et puis, c’est pas comme si t’avais une tonne d’options. »
Elle reprit sa marche d’un pas tranquille, les mains dans le dos, comme si l’affaire était déjà réglée. Sora resta figé une seconde, puis la suivit en silence.
Alors qu’ils s’enfonçaient à nouveau entre les petites huttes de pierre et de bois, il jeta un regard autour de lui.
Les habitants continuaient de les observer à distance, murmurant parfois entre eux, mais leurs regards étaient un peu moins appuyés.
Peut-être parce qu’il marchait désormais aux côtés d’Elwen.
Elle, en tout cas, semblait parfaitement à l’aise.
« Tu vis seule ? » demanda-t-il, juste pour briser le silence.
« Oui. Depuis quelques années maintenant. »
Sora acquiesça, mais ne put s'empêcher de poser une question. « Et tes parents ? Tu n'habites pas avec eux ? »
Elwen le regarda avec un air surpris. « Attends, mais tu crois que j'ai quel âge ? Je ne vais pas vivre toute ma vie avec mes parents. »
Hésitant quelques instants, Sora l'examina de la tête aux pieds. « Je sais pas… Je dirais que t'as 17 ou 18 ans. »
Elwen laissa échapper un léger rire lorsqu'elle entendit la réponse sérieuse de Sora.
« C'était une question rhétorique, je ne m'attendais pas à une réponse sérieuse. Mais nan, je ne suis pas si jeune que ça, j'ai déjà 20 ans. »
« Oh wow, je ne m'attendais pas à ça. » Répondit-il sans réfléchir.
Elwen fronça ses sourcils et fit la moue quelques secondes. « T'as qu'à dire que je suis vieille, ce sera plus rapide. »
Comprenant l'erreur qu'il venait de faire, Sora s'excusa et rattrapa Elwen qui avait avancé plus vite que lui.
Un instant plus tard, ils quittèrent l’artère principale du hameau pour emprunter un petit sentier bordé d’herbe, menant vers une hutte plus reculée, légèrement à l’écart des autres.
« Voilà. C’est pas grand, mais tu verras, on y dort bien. »
Elle ouvrit la porte de bois d’un geste simple et se poussa pour le laisser entrer.
Sora hésita une fraction de seconde avant de franchir le seuil.
Et pour la première fois depuis plusieurs jours, il sentit quelque chose de différent l’envelopper. Une forme de calme discret. Comme si, au milieu de cette forêt reculée, il venait de trouver un abri, aussi temporaire soit-il.
...
Les trois jours qui suivirent s’écoulèrent dans une étrange bulle de tranquillité.
Chaque matin, Elwen quittait la hutte tôt, sans toujours dire où elle allait.
Parfois, elle revenait avec un panier de provisions, d’autres fois simplement les mains dans les poches et le regard perdu, comme si elle avait passé la journée à marcher sans but précis dans le village.
Lorsqu’elle était là, elle discutait avec Sora de tout et de rien.
Elle lui posait des questions sur son passé, auxquelles il répondait parfois, mais souvent de manière évasive, et lui parlait un peu du sien, de sa vie à Kael’Oran, de son enfance près des bois, de la solitude, aussi.
Elle ne se plaignait jamais, mais Sora sentait qu’elle portait en elle une forme de mélancolie douce, comme une habitude qu’on n’essaie même plus de chasser.
De son côté, Sora restait la plupart du temps à l’intérieur.
Il avait bien tenté de sortir une ou deux fois, mais le regard des villageois, suspicieux, pesant, avait suffi à le faire rebrousser chemin.
Il n’avait jamais été très sociable, mais là, l’hostilité rampante lui donnait une bonne excuse pour se terrer.
Il passa donc le plus clair de son temps seul, à s’entraîner.
À défaut de pouvoir manier son épée, il avait décidé de travailler une compétence qu’il avait trop longtemps négligée : Piercing Teeth.
Il avait redécouvert le geste, d’abord maladroit, puis plus fluide.
Ses bras se tendaient, ses muscles se souvenaient.
Il visualisait la trajectoire de l'épine, son angle de départ, le point d'impact et la manière dont elle devait traverser sa cible.
Une centaine de fois. Puis deux cents. Puis davantage.
À la fin du troisième jour, il sentait ses membres lourds, mais aussi plus précis.
Il ne gagnait pas en puissance brute, pas sans vraie cible, mais il affinait son contrôle.
Piercing Teeth devenait plus tranchant dans son exécution. Comme une morsure qui frapperait sans avertir.
Et puis, enfin, le matin du quatrième jour, Elwen rentra dans la hutte avec un léger sourire sur les lèvres.
« Ton épée est prête. »
Sora se redressa aussitôt. Il ne dit rien, mais son regard s’alluma, une étincelle d’impatience mêlée de soulagement. Il enfilait déjà sa veste quand elle ajouta :
« Bren t’attend à la forge. Et il a l’air de mauvaise humeur. Plus que d’habitude, je veux dire. »
Sora haussa un sourcil. « Il l’était déjà beaucoup, non ? »
Elwen ricana. « Tu verras. Allez, viens. »
Ils quittèrent ensemble la hutte.
Le matin était encore brumeux, l’air tiède chargé d’une humidité paresseuse.
Les villageois, eux, avaient retrouvé leur mutisme habituel à leur passage, mais Sora n’y prêta plus attention. Il n’était pas là pour eux.
Il était là pour récupérer son arme.
La forge de Bren fumait déjà à plein régime lorsqu’ils arrivèrent.
Des gerbes d’étincelles s’échappaient par l’ouverture, et le martèlement sourd du métal contre l’enclume résonnait jusque dans les pavés.
Bren ne leva pas immédiatement les yeux lorsqu’ils approchèrent.
Il était penché sur son établi, en train de polir avec minutie une pièce d’armature, les manches retroussées jusqu’aux coudes, le visage noirci par la suie.
Ce ne fut qu’après un long silence qu’il daigna les regarder.
« T'en as mis du temps. » Grogna-t-il sans chaleur, sans même préciser à qui il s’adressait.
Sora, peu impressionné, s’approcha calmement. « Je suis là, non ? »
Bren renifla bruyamment, posa son outil et disparut derrière un rideau de toile.
Quelques secondes plus tard, il en ressortit avec quelque chose enveloppé dans un tissu noir, qu’il posa lentement sur le billot de bois, comme on poserait un objet sacré.
Il déroula le tissu avec précaution, dévoilant la lame.
Sora sentit son souffle se bloquer un instant.
L’épée avait gardé sa forme d’origine, celle qu’il connaissait, mais elle semblait… changée.
Le métal, plus lisse, luisait d’un éclat discret.
La fissure qui la parcourait n’était plus qu’un souvenir. Les contours avaient été retravaillés, et le pommeau, auparavant déséquilibré, avait été remplacé par un autre, orné d’un motif discret représentant une flamme stylisée.
L’ensemble respirait la solidité, l’intention.
Le sacré, peut-être.
« J’ai fait ce que j’ai pu. » déclara Bren, les bras croisés. « La lame était instable. J’ai dû ouvrir la structure et reforger son cœur. »
Il s’interrompit, puis ajouta d’un ton plus bas :
« C’était pas une lame normale. Elle a résisté à une température qui aurait fait craquer n’importe quel acier. »
Sora effleura la garde du bout des doigts, puis prit doucement l’arme en main. Elle était plus lourde, mais équilibrée. Vivante. Il la leva, la fit tournoyer dans l’air. Une traînée discrète fendit l’espace, presque imperceptible.
« Elle est parfaite. » souffla-t-il.
Bren ne répondit pas. Il se contenta de grogner en reprenant sa pièce d’armure.
Mais alors qu’ils tournaient déjà les talons pour partir, sa voix bourrue les rattrapa : « C’est pas gratuit. »
Sora s’arrêta. Elwen se retourna avec un sourire déjà prêt à s’interposer, mais Bren leva la main.
« Pas pour toi. » Il regarda Sora droit dans les yeux. « T’as pas payé, toi. »
Sora inclina la tête. « Je peux faire quoi pour compenser ? »
Le forgeron le jaugea quelques secondes. Son regard s’attarda sur la lame, sur le port du garçon, sur l'épée qu'il venait de réparer.
Puis, enfin, il répondit : « Tu vas t’en servir. »
Un silence suivit. Sora plissa légèrement les yeux. « C’est tout ? »
« J’ai pas fait ça pour qu'elle reste accrochée à ta taille dans son fourreau sans que tu l'utilises. Si tu fais rien avec cette lame, c’est moi que t’auras volé. »
Le ton était dur, mais il n’y avait pas de colère. Plutôt une forme d’exigence sèche. De respect muet.
Sora hocha lentement la tête. « Alors je m’en servirai. »
Bren grogna encore, comme s’il n’attendait pas vraiment de réponse. Puis il retourna à son établi, comme s’ils n’étaient plus là.
En sortant de la forge, Elwen jeta un coup d’œil à Sora, un sourire discret sur les lèvres. « Tu lui plais bien, tu sais. »
Sora haussa un sourcil. « Il grogne comme s’il voulait me jeter dans la forge. »
« C’est sa façon de dire qu’il t’a à la bonne. »
Elle fit quelques pas, puis ajouta : « Et maintenant ? »
Sora ne répondit pas tout de suite à la question d’Elwen. Il resta planté là, juste devant la forge, son regard perdu quelque part entre les cimes des arbres et les reflets de la lame qu’il tenait encore en main.
Il inspira profondément, puis souffla longuement.
« Je sais pas. » finit-il par dire.
Elwen le regarda en coin, sans moquerie ni surprise. « Tu comptes faire quoi alors ? Errer jusqu’à ce que quelque chose te tombe dessus ? »
Il eut un léger sourire. « Peut-être. »
Elle haussa les épaules comme pour dire c’est ton problème, mais son regard restait curieux.
Sora finit par rengainer son arme dans le fourreau rafistolé qu’il portait encore. La nouvelle lame méritait mieux, mais ce serait pour plus tard.
« Je dois rester ici encore deux mois. »
Elwen cligna des yeux. « Deux mois ? »
Il hocha la tête. « C’est… compliqué. Disons que j’ai fait une promesse. À quelqu’un. Je dois rester dans cette forêt pour m’entraîner. »
« Je vais pas revenir à Kael’Oran, » ajouta-t-il calmement. « À partir de maintenant, je vais survivre seul. Dormir dehors, chasser, combattre des monstres. Ce sera pas confortable, mais c’est nécessaire. »
Elle resta muette un instant, digérant ses mots.
« Tu comptes vivre comme un ermite dans les bois ? »
« Je vois pas d’autre moyen. Les créatures de cette forêt ne sont pas toutes à ma portée. Mais si je veux progresser, c’est ici que ça doit se faire. »
Il rangea lentement la lame dans son fourreau, le geste précis.
« Et je viens de passer trois jours enfermé ici alors que je suis censé apprendre à survivre dans cette forêt, il faut que je reprenne mon entraînement maintenant si je veux être capable de m'améliorer. »
Il marqua une pause, le regard perdu dans la brume matinale qui flottait au-dessus du village. « Et c'est pas en restant au chaud dans une hutte que je deviendrai plus fort. »
Elwen soupira, croisant les bras. « T’as au moins un plan ? »
Sora hocha doucement la tête. « Absolument pas… Je verrai au jour le jour. »
Elle ne répondit pas immédiatement. Puis, d’une voix plus basse : « Alors… je viens avec toi. »
Il se tourna vers elle, surpris. « Quoi ? »
« T’as bien entendu. Je viens avec toi. J'ai passé toute ma vie ici, Sora. J'aime Kael'Oran, mais si je reste encore ici sans jamais rien voir d'autre, je finirai par devenir comme tous ceux qui te regardent comme si le monde s'arrêtait aux barricades du village. »
« Elwen, tu… tu vis ici. C’est ta maison. Ton village. »
« Et toi, t’as aucune idée de ce que tu fais. » Elle sourit doucement. « Sora, tu veux devenir plus fort, très bien, mais t’es pas invincible. Et tu sais pas encore comment vit une forêt. Moi si. »
Il ouvrit la bouche pour répondre, puis la referma. Elle le fixait sans détour, les bras toujours croisés, mais un éclat sincère dans les yeux.
« Et puis, je t’aime bien, » ajouta-t-elle avec un haussement d’épaules. « T’es silencieux, maladroit, et tu sais même pas où tu vas dormir, mais t’es honnête. »
Il la dévisagea, incertain.
« J’ai jamais vraiment eu de raison de quitter Kael'Oran. Peut-être que maintenant j'en ai une. Et toi, t’as besoin de rester en vie. Alors laisse-moi venir. »
Il finit par sourire, un peu malgré lui. « Bon… Mais je te préviens, je ronfle. »
Elle haussa un sourcil. « T'en fais pas, je suis au courant. Et au pire ça fera fuir les bêtes. »
Ils se mirent en route, quittant la forge derrière eux avant de s’éloigner lentement du hameau, comme deux ombres prêtes à disparaître dans les profondeurs de la forêt.