Chapitre 54
Ils marchèrent en silence, d’abord sur les sentiers balisés qui serpentaient entre les arbres, puis sur des chemins de moins en moins marqués, jusqu’à ce que la trace du sentier disparaisse complètement.
La forêt les enveloppait.
Dense, profonde, bruissante de vie invisible.
Le soleil, déjà haut, filtrait à travers les feuillages, dessinant sur le sol des motifs mouvants de lumière.
Sora avançait avec assurance, bien qu’un peu tendu. Son sac sur l’épaule, la nouvelle lame battant doucement contre sa hanche à chaque pas, il sentait son cœur battre d’un rythme calme mais éveillé.
Cette fois, il n’y aurait pas de toit. Pas de feu prêt à l’emploi. Pas d’Elwen qui lui préparait un repas le soir.
Enfin… si. Elle était là, marchant juste derrière lui, silencieuse mais présente.
« On est assez loin, » dit-elle au bout d’un moment. « Si tu veux établir un camp, c’est maintenant. Plus loin, ce sont leurs terres. »
« Les leurs ? »
Elle désigna les bois plus épais d’un signe de tête. « Les Rakmar. Des meutes de chiens des bois. Rapides. Organisés. Et affamés. »
Sora fronça les sourcils. « J’en ai jamais entendu parler. »
« Normal. Ils vivent profondément dans les forêts et ne s’approchent pas des villages. Et c’est mieux comme ça. »
Il s’arrêta, jetant un regard autour de lui. « Ils sont si dangereux que ça ? »
Elwen s’arrêta à son tour, un peu en retrait.
« Seuls, ils sont déjà rapides et agressifs. Mais ils ne chassent jamais seuls. Ce sont des bêtes de meute, organisées, précises. Une fois qu’ils t’ont repéré, ils te traquent jusqu’à ce que tu tombes d’épuisement. »
Sora acquiesça lentement. « Tu penses que je pourrais m’en sortir ? »
Elle haussa les épaules. « J’en sais rien. Je t’ai jamais vu te battre. Et toi, t’as jamais vu un Rakmar. Alors pour l’instant, mieux vaut éviter. »
Un léger rictus apparut sur le visage de Sora qui envisageait déjà d'aller affronter l'une de ces créatures pour se mesurer à elle.
Elwen scruta les alentours : des racines épaisses, quelques rochers moussus, un replat un peu plus haut qui dominait un petit ruisseau. L’endroit était parfait. « On s’installe ici. »
Ils déposèrent le peu d'affaires qu'ils avaient emmené et commencèrent à s’activer presque naturellement, chacun comprenant rapidement ce que l'autre était en train de faire.
Sora ramassa quelques branches mortes pendant qu’Elwen dégageait un cercle de terre, ratissant les feuilles humides du sol pour y installer un feu.
Elle construisit un abri de fortune avec des branchages et une vieille nappe usée, assez grand pour les deux, mais spartiate : il ne les protégerait pas d’une attaque, seulement de la pluie et du vent.
Le soleil baissait lentement, noyant les feuillages d’une lumière dorée qui dansait entre les troncs.
Les oiseaux se faisaient plus rares, remplacés par des bruissements discrets au ras du sol et des craquements lointains dans les fourrés.
Sora s’agenouilla, tendant une poignée de brindilles à Elwen qui les disposa soigneusement entre les pierres.
Elle fit naître une flamme à l’aide d’un silex et d’un morceau de fer qu’elle gardait toujours dans une poche. Le feu prit doucement, émettant des crépitements rassurants.
Ils mangèrent peu : quelques racines rôties et de la viande séchée qu’Elwen avait emportée. Rien de très nourrissant, mais suffisant pour tenir jusqu’au lendemain.
La nuit tomba vite, drapant la forêt d’un silence étrange. Un silence qui n’était pas vide, mais tendu, chargé de choses invisibles qui retenaient leur souffle. Elwen s’était allongée, le dos tourné au feu, emmitouflée dans sa cape.
Sora, lui, restait assis, les jambes croisées, l’épée posée contre son épaule.
Il leva les yeux vers les cimes, d’où l’on n’apercevait plus que des ombres contre le ciel nocturne. Puis vers Elwen, endormie à quelques pas de là. Elle avait fermé les yeux, mais sa respiration lente et régulière la trahissait : elle dormait pour de bon.
Sora hésita un instant, puis se leva en silence, ajouta une bûche au feu et s’éloigna un peu du camp, juste assez pour avoir une vue dégagée tout autour d’eux.
Il s’accroupit sur un rocher plat, l’arme sur les genoux, à l’affût.
Il n’était pas fatigué. Pas vraiment. Son corps, encore échauffé par la marche et les préparatifs, refusait de se reposer. Et quelque part au fond de lui, une certitude s’était installée, tenace :
Il ne pouvait pas encore se permettre de dormir.
Les Rakmars n’étaient peut-être pas dans les parages… mais il ne voulait pas risquer de le découvrir trop tard.
La forêt bruissait autour de lui, vivante et mouvante. Chaque craquement, chaque froissement d’aile, chaque souffle du vent entre les feuilles le maintenait en alerte.
Il resta ainsi, immobile, veillant sur leur feu comme on veille sur un secret fragile.
Un long moment passa, rythmé seulement par les crépitements du feu et les soupirs lointains de la forêt. Sora ne bougeait presque pas. Ses yeux scrutaient les ténèbres, s’attardant sur les formes incertaines entre les troncs, sur les ombres mouvantes qui, parfois, ressemblaient un peu trop à des silhouettes. Mais rien ne sortit du couvert des arbres. Pas ce soir, du moins.
Il aurait pu croire que le silence finirait par l’apaiser, que l’immobilité calmerait son esprit. Mais ce fut l’inverse.
Plus les heures s’écoulaient, plus son esprit s’animait.
Il pensait aux Rakmars. À leurs crocs. À leur coordination. À cette traque méthodique dont avait parlé Elwen. Il pensait aussi à ce que cela signifiait : si ces bêtes étaient si bien organisées, si disciplinées… alors ce n’étaient pas juste des animaux. C’étaient des chasseurs. Peut-être même plus que certains hommes.
Il serra un peu plus la poignée de son épée.
Dans l’obscurité, un bruit ténu mais distinct lui fit tourner la tête. Un froissement rapide, presque étouffé. Rien de plus. Il resta figé, retenant son souffle, les yeux plantés dans le noir. Puis… plus rien. Peut-être un écureuil. Ou un oiseau nocturne.
Mais son instinct lui murmurait autre chose.
Il se redressa lentement, souplement, sans faire de bruit, et revint jusqu’au feu. Elwen n’avait pas bougé, toujours roulée dans sa cape. Elle dormait profondément, mais pas sans méfiance.
Sora hésita encore un peu, puis fit le tour du campement, traçant mentalement un périmètre. Il ramassa quelques pierres, les plaça en cercle autour du camp, non pas pour se repérer, mais pour marquer les limites de la lumière. Il voulait savoir, en un coup d’œil, si quelque chose ou quelqu’un en franchissait le seuil.
Le froid de la nuit commençait à se faire sentir, s’infiltrant sous ses vêtements comme une brume glacée. Il resserra sa veste autour de lui, retourna sur le rocher et reprit sa position. Toujours éveillé. Toujours attentif.
Au-dessus de lui, les étoiles filaient entre les branches, silencieuses et lointaines. L’idée d’être si petit, si vulnérable, là au milieu de cette immensité verte et obscure… le terrifiait presque. Mais ce n’était pas une peur paralysante. C’était une peur qui aiguisait.
Une peur utile.
Puis après quelques minutes passées à se réchauffer à côté du feu, quelque part au loin, un hurlement solitaire fendit le silence. Long. Grave. Distordu.
Sora ne cligna même pas des yeux. Il attendait.
Le hurlement s’évanouit dans les profondeurs de la forêt, emporté par le vent comme une menace chuchotée. Sora resta figé, le souffle court, l’oreille tendue. Pas d’écho. Pas de réponse.
Mais ce cri-là… il n’avait rien d’un loup.
Il était plus rugueux, plus rauque. Presque… douloureux. Un appel déformé, distordu, comme une plainte animale étranglée par quelque chose de plus sombre.
Il jeta un coup d’œil vers Elwen. Elle n’avait pas bougé. Soit elle n’avait rien entendu, soit elle faisait confiance à Sora pour veiller, ou bien elle savait, tout simplement, que s’ils étaient repérés, aucun sursaut ne changerait rien à l’issue.
Il retourna son regard vers la forêt. Le feu crépitait encore, dansant doucement contre le vent. La chaleur qu’il diffusait semblait dérisoire face à l’immensité froide qui les entourait.
Des minutes passèrent. Peut-être des heures. Le temps semblait se dilater, étiré par la tension qui vrillait ses muscles. Sora ne relâchait rien. Il écoutait. Il observait. Il attendait.
Puis, sans prévenir, un bruit discret attira son attention. Un craquement. Léger, comme une brindille écrasée sous un pied trop prudent.
Son cœur s’accéléra.
Il ne se leva pas. Ne fit pas un geste brusque. Lentement, il tendit la main vers son épée. Ses doigts se refermèrent autour de la garde. Il ne regardait plus le feu. Il regardait au-delà, là où la lumière cessait, où l’ombre devenait un mur.
Un autre craquement.
Puis… rien.
Sora plissa les yeux. Là, entre deux troncs, quelque chose avait bougé. Il en était certain. Une forme basse, furtive. Trop grosse pour un renard. Trop silencieuse pour un cerf. Trop seule pour un Rakmar… ou bien était-ce l’éclaireur ?
Il garda sa position, muscles tendus, prêt à bondir. Il ne voulait pas attaquer le premier. Pas ici. Pas sans être sûr.
Puis, doucement, le vent tourna. Et avec lui, une odeur.
Lourde. Âcre. Sauvage.
Sora sentit son estomac se nouer. Il connaissait cette odeur. Elle lui donnait des frissons rien que d'y repenser.
Il se leva d’un bond, pivota, et en une seconde, fut auprès d’Elwen. Il posa une main ferme sur son épaule.
Elle ouvrit les yeux sans sursauter, comme si elle n’avait jamais dormi.
« On n’est plus seuls, » souffla-t-il.
Elle hocha la tête, se redressant d’un geste fluide, son regard immédiatement tourné vers la forêt. Elle ne demanda rien de plus. Elle non plus n’avait plus besoin de mots.
Elle attrapa son arc, qu’elle avait laissé à portée de main, et sortit une flèche de son carquois.
« Combien ? » demanda-t-elle à voix basse.
Sora fixa les ténèbres, son épée levée. « Un. Peut-être deux. Mais ils nous observent. »
Elle grimaça. « Des éclaireurs Rakmars. S’ils sont là, la meute n’est pas loin. »
Ils se tenaient maintenant côte à côte, en silence, face à la même obscurité.
Le feu, entre eux et la forêt, créait une barrière de lumière vacillante, trop fine pour les protéger, trop vive pour ne pas trahir leur position.
Sora inspira profondément. « Nan… C'est pas un Rakmar. »
Elwen tourna légèrement la tête, son regard acéré fouillant les ténèbres. « Comment ça ? »
Il hocha la tête, le souffle court. « Ce n’est pas un Rakmar. C’est… un Chasseur Nocturne. »
Le silence qui suivit pesa lourd. Elwen serra un peu plus fort son arc. « Tu es sûr ? »
« J’en ai déjà vu un. Il y a quelques jours quand j’étais dans la forêt. Mais ce n'est pas moi qui l’ai tué. Moi, j’ai juste… survécu. »
Un souffle. Léger. Presque imperceptible. Puis deux lueurs pâles surgirent entre les troncs. Deux yeux, haut perchés, immobiles. Sora sentit un frisson glacé le traverser de part en part.
Le Chasseur Nocturne s’avança, d’un pas presque calme, ses muscles puissants roulant sous son pelage noir comme l’encre. Il était immense. Plus de deux mètres au garrot, une gueule large garnie de crocs aussi longs que des couteaux, et des pattes souples, silencieuses, qui ne laissaient aucune trace.
Elwen banda son arc, visa sans trembler.
Sora déglutit. Il sentit chaque battement de son cœur comme un tambour dans sa poitrine. Il se força à garder son calme.
« Je le distrais, » murmura-t-il. « Tire dès que t’as une ouverture. »
Elle hocha la tête, mais ses yeux restèrent rivés sur la bête.
Sora s’élança soudain, chargeant le monstre de front. Un pari risqué, mais nécessaire. Le Chasseur Nocturne bondit avec une vivacité terrifiante, esquivant le premier coup d’épée d’un mouvement fluide, presque félin, avant de riposter d’un revers de patte.
Sora eut à peine le temps de lever sa lame pour dévier l’attaque. L’impact le projeta au sol. Il roula sur le côté, haletant, et se remit debout juste à temps pour éviter les crocs qui claquèrent dans l’air là où sa gorge se trouvait un instant plus tôt.
Une flèche siffla à ce moment, transperçant la cuisse de la bête. Elle hurla de douleur, un son guttural, inhumain, puis tourna brutalement la tête vers Elwen.
« Merde… » souffla-t-elle, reculant en vitesse.
Le Chasseur bondit. Elwen plongea de côté, roula dans les feuilles mortes et décocha une seconde flèche à bout portant. Elle ricocha contre l’épaule du monstre, ce qui ne le ralentit même pas un instant.
Sora fonça, épée en main, et visa dans le flanc de la bête. Mais le Chasseur le remarqua et pivota violemment, percutant Sora de tout son poids. Il s’effondra au sol, sonné, le souffle coupé.
La créature se redressa, furieuse, les muscles contractés, prête à déchirer la peau de ses proies. Elle se mit à tourner autour d’eux, lente, méthodique. Elle savait qu’ils étaient faibles séparés, et tentait de les isoler. Un prédateur intelligent.
« Elle analyse nos mouvements, » grogna Sora, se relevant avec peine.
Elwen décocha une nouvelle flèche, que la bête esquiva d’un bond sur le côté. Elle bondit ensuite droit sur elle, gueule grande ouverte.
Sora hurla. « Elwen ! »
Elle se jeta en arrière, tomba lourdement, la bête au-dessus d’elle. Elle leva les bras, tenta de bloquer la gueule. Les crocs se refermèrent sur son avant-bras, transperçant la chair. Elle cria de douleur.
Sora arriva par derrière, enragé, et planta son épée dans l’arrière du cou de la bête. Elle hurla, lâcha Elwen et se retourna vers lui, furieuse. Un coup de patte le frappa au torse. Il vola plusieurs mètres plus loin, heurta un arbre et tomba à genoux, suffoquant.
Du sang coulait de sa tête. Sa vision se troublait et tout son corps tremblait.
Elwen était au sol, blessée, respirant avec difficulté. Mais elle leva son arc, malgré la douleur, une flèche encochée.
« Sora, attire-le vers toi ! » cria-t-elle.
Il chancela, se redressa en serrant les dents. Il ramassa une pierre et la lança de toutes ses forces dans le flanc de la bête. Elle grogna, tourna la tête.
C’était suffisant.
Sora ne bougea pas, il cherchait simplement à l'attirer vers lui. Il attendit simplement que le Chasseur Nocturne se rapproche de lui. Il patienta et canalisa l'Ushi de son arme dans son bras.
La bête fonça sur lui, toutes griffes dehors, prête à déchirer la peau de sa proie, mais juste avant qu'elle ne puisse l'atteindre, Sora relâcha toute l'énergie qu'il contenait dans son bras et utilisa son skill.
Le voile blanc percuta de plein fouet le Chasseur Nocturne dans un sifflement assourdissant. L’énergie, concentrée et brutale, explosa au contact de son visage dans une gerbe de lumière. La créature hurla, son cri résonnant comme un coup de tonnerre à travers les bois sombres. Elle fut projetée en arrière, grattant le sol de ses griffes énormes dans une tentative désespérée de se rétablir.
Le monstre se secoua frénétiquement, aveuglé et désorienté. Une large entaille rouge barrait désormais son museau, sa peau brûlée et déchirée là où l’attaque l’avait frappé. Du sang sombre s’échappait de la plaie, perlant jusqu’à ses babines retroussées.
Elwen, toujours au sol, vit l’ouverture qu'elle attendait. Elle prit une grande inspiration, ignora la douleur de son bras meurtri et visa.
« Maintenant… » murmura-t-elle.