Chapitre 52
La mâchoire de Sora se crispa. « Comment tu connais mon prénom ? »
La silhouette resta suspendue dans l’air, immobile. Son visage n’exprimait ni menace, ni bienveillance. Juste une étrange sérénité, comme si tout cela n’était qu’un fragment d’un plan beaucoup plus vaste.
« Je le connais, c'est tout. Tu n'as pas besoin d'en savoir plus pour l'instant. »
Sora serra un peu plus fort la garde de son épée, mais ne la dégaina pas. « Dans ce cas, pourquoi m'as-tu fait savoir que tu me connaissais ? »
Un silence flotta, puis la silhouette répondit simplement : « Parce que c'est le cas… »
Il plissa les yeux. Son cœur battait plus fort, sans qu’il puisse dire si c’était de l’angoisse ou de la curiosité. Il sentait que tout ce qui se passait ici n'était pas un simple coup de chance. Et pourtant, il était bien éveillé. Conscient. Aucun doute possible.
« Qui es-tu ? » demanda-t-il d’un ton sec.
Les volutes d’énergie autour de la silhouette ondulèrent doucement, comme si elles respiraient. « Je suis Nymeus. »
Le nom résonna dans l’air comme un écho lointain, chargé de poids et de sens, même s’il ne signifiait encore rien pour Sora.
Il recula d’un pas, instinctivement. « Nymeus… ? La même Nymeus qui a un temple à son nom ? »
Elle hocha lentement la tête. « Effectivement. Ce temple m'appartient. »
Sora sentit un frisson le parcourir. Ce n’était pas juste une entité étrange. Il y avait quelque chose dans sa présence, une impression diffuse de mémoire… de quelque chose d’immense, hors du temps.
« Et donc, que veux-tu de moi ? »
Un faible sourire, presque imperceptible, apparut sur les lèvres de Nymeus. « Moi… je ne veux rien. Mais quelqu'un que tu connais m'a demandé de te montrer quelque chose lorsque le moment viendrait. »
Sora avait beau réfléchir, il ne voyait pas qui voudrait lui montrer quelque chose. Même si le nom de Jarek lui traversa l'esprit, il savait que ça ne pouvait pas être lui. Il avait beau être mystérieux, il n'aurait pas fait appel à une vision pour lui montrer cette chose. « Qui veut me montrer quelque chose ? Et surtout me montrer quoi ? »
« Ce que tu es. Et ce que tu n’es pas. Ce que tu pourrais devenir… si tu acceptes de regarder. »
Sora resta figé. Il jeta un coup d'œil à Elwen, toujours endormie contre le rocher, paisible, comme figée dans une autre réalité.
« Que se passera-t-il si j'accepte ? »
« Je sais ce que tu verras. Je ne peux simplement pas savoir ce que tu en feras. »
Il déglutit, les pensées en désordre. Tout cela le dépassait. Et pourtant… une part de lui ne voulait pas fuir. « Et si je n’ai pas envie de voir ? Si je tourne les talons ? »
« Alors rien ne changera. Tu seras libre de repartir. Mais une question te hantera toujours : qu’est-ce que j’ai refusé de comprendre ? »
Sora ferma les yeux un instant, rassemblant ses idées.
Puis il rouvrit les paupières, déterminé. « Alors montre-moi. »
Nymeus l’observa, silencieuse. Puis, sans un mot de plus, elle tendit la main vers l’espace vide derrière elle. L’air vibra, se fissura comme du verre, et une ouverture se dessina dans la brume. De l’autre côté, une lumière pâle pulsait lentement, comme un cœur ancien.
« Entre, Sora. Et rappelle-toi : ici, les réponses ne sont pas toujours douces. »
Il inspira profondément avant de faire un pas en avant.
À peine Sora franchit-il la brèche que le monde autour de lui changea une fois encore.
Le sol sous ses pieds n’était plus celui de la forêt, ni même de pierre ou de terre. Il était froid, lisse, presque glissant : un marbre d’un blanc immaculé, veiné d’un argent subtil. Un immense couloir s’étendait devant lui, parfaitement symétrique, bordé de colonnes colossales qui soutenaient une voûte vertigineuse.
De lourdes tapisseries aux reflets d’or et de pourpre pendaient entre les colonnes, chacune brodée du même blason : un œil royal entouré d’un cercle de flammes, couronné d’une lance brisée.
Sora avança, lentement, malgré lui.
Il ne sentait pas ses jambes bouger, mais il avançait. Comme tiré par une volonté autre que la sienne.
Plus il progressait, plus l’air semblait lourd. La lumière, trop pure pour être naturelle, baignait les murs d’une lueur blanche presque sacrée. Aucune ombre ne se dessinait. Aucune faille, aucune poussière. Tout semblait… trop parfait.
Au bout du couloir se dressait une immense porte dorée, gravée de symboles anciens qu'il ne comprenait pas, mais qui éveillaient en lui un étrange malaise. Deux battants sculptés se dressaient devant lui comme la promesse d’un secret trop grand pour être contenu.
Son cœur battait à tout rompre.
Il ne voulait pas l’ouvrir. Mais il le fit.
Ses mains, guidées par une force obscure, se posèrent sur la porte. Dans un grondement sourd, les battants s’écartèrent lentement. Une lumière rougeâtre filtra par l’interstice, projetant des reflets sombres sur le marbre éclatant.
Sora franchit le seuil.
La salle royale s’étendait devant lui comme un monde figé.
Le plafond semblait si haut qu’il se perdait dans les nuages. D’immenses vitraux baignaient la pièce d’une lumière sanglante. Et au centre… un trône. Gigantesque. Sculpté dans un matériau noir et brillant, incrusté de joyaux rouges qui pulsaient comme des cœurs battants.
Mais ce n’était pas ce qui le figea.
Ce fut le sang.
Le trône était maculé de taches sombres, séchées, qui coulaient le long de ses accoudoirs comme des veines ouvertes. Et sur le siège, affalée, la tête penchée sur le côté… se trouvait une silhouette.
Son cœur manqua un battement.
C’était lui.
Son corps. Sans vie.
Son propre cadavre, vêtu d’une tenue royale qu’il n’avait jamais portée, le torse transpercé par une lance brisée. Ses yeux étaient ouverts, vides, fixant un plafond qu’ils ne voyaient plus. Ses bras pendaient mollement, comme abandonnés.
Sora fit un pas en arrière, le souffle coupé.
Une main invisible sembla lui empoigner le cœur.
Il voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge.
Et la vision s’effondra.
En un clin d’œil, le marbre se craquela, les tapisseries se consumèrent en silence, le trône s’effaça comme un mirage… et tout redevint brume et silence.
Il tomba à genoux, haletant, les mains tremblantes.
Devant lui, la silhouette de Nymeus réapparut, flottant dans la brume.
Elle le regardait. « N'oublie pas ce que tu viens de voir, » dit-elle doucement. « Même la pire des visions peut être ta meilleure arme. »
Sora releva lentement la tête, le souffle encore court. Et murmura : « Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Nymeus ne répondit pas tout de suite. Elle inclina la tête, puis souffla simplement : « Ça, je ne peux pas te le dire… Tu es le seul à pouvoir en comprendre le sens. »
Et sur ces mots, sa forme commença à se dissiper dans l’air, comme un nuage traversé par le vent.
Mais avant qu'elle ne disparaisse totalement, Sora se releva immédiatement et posa une dernière question. « Qui voulait que je voie cette vision ? »
Dans une ultime ondulation, Nymeus lui répondit. « Rin. »
Un silence absolu tomba, comme si le monde avait retenu son souffle.
Sora resta figé.
Le prénom résonna dans sa tête avec la force d’un coup de tonnerre. Rin. Celle qu’il cherchait depuis son arrivée sur ARK. Celle qui l'avait emmené ici et qu'il devait retrouver pour enfin avoir les réponses à toutes ces questions. Elle… avait-elle vu ce trône ? Savait-elle quelque chose ? Pourquoi lui montrer ça ? Était-ce un avertissement ? Une prophétie ? Un mensonge ?
Son esprit tournait à toute vitesse, incapable de trouver des réponses.
Il leva les yeux vers le ciel, sans le voir vraiment. Une tension froide lui nouait les entrailles. Ce qu’il avait vu n’était pas qu’une illusion. C’était plus que ça. Une vérité possible. Une fin ?
Non. Il ne pouvait pas l’accepter. Pas sans comprendre.
Un mouvement attira soudain son attention.
Derrière lui, Elwen. Elle remuait légèrement, ses paupières frémissaient. Sa respiration, jusqu’alors calme, s’était accélérée. Ses doigts s’agitaient, comme si elle émergeait d’un rêve.
Sora secoua la tête, chassant le vertige qui l’envahissait. Il inspira profondément, enfouit ce qu’il venait de vivre dans un coin de son esprit, et se leva pour la rejoindre.
Il ignorait encore ce que cette vision représentait, mais il refusait de la considérer comme une fatalité.
Elwen cligna des yeux.
Elle se redressa lentement, comme tirée d’un sommeil agité. Son regard glissa sur les environs, confus, puis s'arrêta sur Sora, toujours debout, figé, le souffle court.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? » demanda-t-elle, la voix un peu rauque. « Je… je crois que je me suis endormie ? »
Sora détourna brièvement les yeux. Il n’était pas prêt à parler. Pas de ça. Pas maintenant.
« Un sort. » répondit-il simplement. « Quelque chose t’a plongée dans un sommeil magique. »
Elle fronça les sourcils, se relevant complètement. « Je vois, comme lorsque j'étais plus jeune. Et toi ? »
Il secoua la tête, lentement. « Nan, moi je n'ai rien ressenti. Au contraire, j'ai même pu apercevoir quelque chose. »
Surprise, Elwen lui posa une série de questions et Sora prit le temps de tout lui expliquer, ou presque. Il omit volontairement de lui parler de la vision qu'il avait eue, ainsi que de mentionner Rin.
Hochant lentement la tête, Elwen le regarda quelques instants, semblant emmagasiner tout ce qu'elle venait d'entendre. « Et maintenant qu'est-ce que tu comptes faire ? »
« Je ne sais pas vraiment, je dois rester encore deux mois dans cette forêt, mais vu l'état de mon épée, je ne pense pas qu'elle puisse résister aussi longtemps, alors je vais essayer de trouver un forgeron ou quelque chose dans le genre pour pouvoir la réparer. » Répondit-il tout en inspectant son arme, dans un état plus qu'abîmé.
Elwen observa l’arme un instant, puis releva les yeux vers lui avec un sourire en coin. « Je ne sais pas si ça peut t'aider, mais il y a un forgeron à Kael'Oran, il n'a pas pour habitude d'aider les étrangers comme toi, mais si je lui en fais la demande, je pense qu'il pourrait réparer ton épée. »
Ne voyant pas d'autre option que celle-ci, Sora acquiesça avec un sourire, mais un détail lui revint en mémoire. « Ça ne posera pas de problème même si c'est une arme sacrée ? »
Elwen posa sa main contre sa joue et un grand sourire s'afficha sur son visage. « Attends, c'en est vraiment une ? Une vraie de vraie ? Dans ce cas aucun souci, il acceptera avec grand plaisir. »
Alors qu'il comptait ranger son épée dans son fourreau, Sora s’arrêta, remarquant le regard d’Elwen fixé sur la lame avec une lueur émerveillée.
Il arqua un sourcil. « Je sais que ces armes sont rares, mais quand même, t’es pas obligée de la regarder comme si c’était un trésor légendaire. »
Elwen ne répondit pas tout de suite. Ses yeux brillaient d’un éclat presque enfantin, comme si elle redécouvrait un fragment oublié de ses rêves.
Puis elle souffla, un sourire sincère au coin des lèvres : « Mais c’en est un, justement. »
« Je savais que les armes sacrées étaient rares, mais à voir sa réaction, on dirait que c'est la première qu'elle voit de sa vie. » Pensa Sora.
Tout en gardant son sourire sur le visage, Elwen se mit en marche et retourna en direction du village. « Bon, tu me suis ? »
...
Après plusieurs dizaines de minutes de marche, le bois commençait enfin à s'éclaircir et laissait rapidement place à la clairière où se trouve Kael'Oran, entouré d'immenses rochers. Ils avancèrent jusqu'à la barricade principale du village.
Le guetteur du village, Varlen, leva la tête lorsqu'il entendit leur bruit de pas et arbora un grand sourire sur son visage quand il aperçut Elwen lui faisant de grands signes.
Il les fit entrer tous les deux sans leur poser de questions et retourna directement se positionner à son poste.
Même s'il paraissait aimable, Sora perçut malgré tout une certaine méfiance dans son regard. Il comprenait de plus en plus que les étrangers n'étaient pas les bienvenus ici.
De nombreux visages se posèrent sur eux alors qu'ils traversaient le village pour trouver le forgeron.
« Ne fais pas attention à eux. » Dit Elwen, alors que de nombreux murmures circulaient dans tout le hameau. « Ils ne sont pas habitués à voir des étrangers. »
Ça, Sora l'avait bien compris. « Et toi, ça ne te dérange pas ? »
D'un air calme et détendu, Elwen leva les épaules comme pour montrer son indifférence. « Nan, au contraire, c'est bien de voir de nouveaux visages de temps en temps, c'est tellement rare. »
« À ce point-là ? »
« Ouais... À part toi, j'ai dû croiser... » Elle s'arrêta quelques instants pour compter sur ses doigts, mais le décompte s'arrêta très rapidement. « Ouais, tu es la troisième personne étrangère au village que je croise. »
« Tu m'étonnes... Vu comment votre village est paumé. » Pensa Sora, qui n'osait pas le dire à haute voix, de peur de paraître malpoli.
Ils passèrent encore devant quelques huttes avant d'arriver devant celle du forgeron. Elle était reconnaissable entre toutes. Alors que la très grande majorité étaient construites en bois ou en toile, la sienne était faite en pierre taillée, avec un grand fourneau, une enclume et un tas d'outils divers et variés entreposés à l'intérieur.
Elwen s'arrêta juste devant et prit le bras de Sora avant qu'il ne rentre à l'intérieur. « À partir de là, laisse-moi faire. »
Sora hocha simplement la tête. Il n'avait de toute façon pas grand-chose à dire. Il tenait son épée d’une main, la pointe dirigée vers le sol, usée, ébréchée, sale. Rien d’impressionnant, rien de noble. Juste un outil fatigué.
Elwen s’avança, franchissant le seuil de la hutte du forgeron, qui ne possédait même pas de porte pour séparer l’intérieur de l’extérieur. L’odeur de suie et de métal chauffé se répandait dans l’air, et la lumière du foyer vacillant illuminait faiblement les murs de pierre.
Le bruit sourd d’un marteau s’interrompit aussitôt. Dans l’ombre, une silhouette massive se tourna vers eux. Le forgeron les fixait, ses yeux plissés, sa mâchoire crispée.
« Elwen. » grogna-t-il simplement, sans bouger.
« Salut, Bren. » répondit-elle, toujours souriante. Elle désigna Sora d’un mouvement de tête. « Il aurait besoin d’un coup de main. Son arme est en mauvais état. »