Chapitre 51
Le soleil perçait à peine à travers les nuages bas lorsque Sora rouvrit les yeux.
Il avait dormi par à-coups, hanté par le souvenir projeté la veille par le cœur ancien.
Malgré la fatigue, quelque chose en lui s’était recentré. Il avait l’étrange sensation de s’être un peu retrouvé.
Avant de quitter Kael’Oran, il décida de chercher Inaya.
Il la trouva près du puits du village, agenouillée, les mains plongées dans l’eau glacée. Son regard se releva dès qu’elle sentit sa présence.
« Tu pars. » Constata-t-elle simplement.
« Oui. Je dois repartir. » Répondit-il.
Elle acquiesça, comme si elle l’avait su dès le début. Elle se releva lentement, essuyant ses mains sur un pan de sa tunique.
« Tu as vu le cœur, n’est-ce pas ? »
Sora hocha la tête. Il n’ajouta rien. Les images de la veille dansaient encore dans sa tête comme des flammes impossibles à éteindre.
« Tu n’es pas le premier à suivre ce chemin. » Dit-elle après un temps.
Sora haussa les sourcils. « Un autre est passé ? »
« Oui. Quelques semaines à peine. Lui aussi est arrivé seul, comme une ombre venue de la forêt. Il n’a pas posé de questions. Il n’a pas montré de peur. Il a dormi ici une seule nuit… puis il est reparti avant l’aube. »
Elle marqua une pause, et son regard s’assombrit légèrement.
« Il avait ce même éclat dans les yeux… Un éclat dangereux. Pas comme le tien. Le sien… était plus ancien. Comme s’il avait déjà survécu à des choses qu’il n’aurait pas dû voir. »
Sora fronça les sourcils. Une idée lui traversa soudainement l'esprit.
« Il avait les cheveux noirs ? En bataille, presque négligés ? Un air décontracté, mais… comme s’il observait tout. Tout le temps. »
Inaya releva la tête, surprise. « Oui. C’est exactement ça. »
Sora sentit un pincement au creux de la poitrine. « C’était Jarek… »
Elle plissa les yeux, fixant Sora avec ses yeux blancs. « Tu le connais ? »
« On peut dire ça oui. Il est… compliqué. »
Un petit sourire s’esquissa sur les lèvres d’Inaya.
« Il l’est. Mais il a laissé quelque chose derrière lui. Un conseil. Ou peut-être un avertissement. »
Elle fouilla dans une poche cousue à l’intérieur de sa manche et en sortit un bout de cuir noirci, taillé grossièrement, sur lequel étaient gravés quelques mots à l’aide d’une pointe chauffée :
« Surtout, ne doute pas. Aie toujours confiance en tes capacités et tu devrais réussir. – J »
Sora prit le morceau de cuir entre ses doigts. La gravure était un peu maladroite, mais il reconnaissait bien le style. Jarek avait toujours cette manière détournée de dire les choses : cryptique, presque moqueuse, mais jamais sans raison.
« Il savait que je viendrais, » murmura Sora.
Inaya l’observait en silence. « Tu comptes suivre ses avertissements ? »
Sora rangea le morceau de cuir dans sa poche. « Je verrai bien. »
Elle sourit doucement. « Dans ce cas, je ne pense avoir d'autres conseils à te donner. »
Sora la fixa longuement, puis acquiesça.
Elle s’écarta légèrement, comme pour lui ouvrir le chemin. « Alors va. Et n’oublie pas ce que le coeur ancien t'a montré. »
Sora la remercia d’un signe de tête, ajusta sa prise sur son épée fissurée et reprit la route.
Le chemin quittait le village par une ouverture étroite entre deux amas rocheux, puis replongeait dans une partie de la forêt qu'il ne connaissait pas, plus sombre et plus silencieuse que jamais.
Alors qu’il marchait, il repensa à la lumière bleue du cœur ancien, au souvenir qu’elle lui avait montré, et aux mots laissés par Jarek : Surtout, ne doute pas. Ais toujours confiance en tes capacités...
Les arbres s’épaississaient autour de lui. Le sentier, déjà étroit, devenait presque impraticable à certains endroits, obstrué par les racines, les ronces et les pierres couvertes de mousse.
Sora progressait lentement, balayant les environs du regard, attentif au moindre bruit.
Il n’avait croisé personne depuis son départ de Kael’Oran, et pourtant… une sensation étrange persistait. Comme s’il n’était pas seul.
Il s’arrêta un instant, posant la main sur un tronc humide pour reprendre son souffle.
Le silence pesait, et dans ce silence… un craquement.
Il se retourna d’un geste sec.
« Je sais que quelqu’un est là, » dit-il calmement. « Tu peux sortir. »
Quelques secondes passèrent. Puis une silhouette émergea lentement d’un bosquet à sa gauche.
Lorsqu'elle entra suffisamment dans la lumière pour que Sora puisse distinguer son visage, il reconnut la jeune femme aperçue près du Cœur Ancien, qui semblait légèrement embarrassée d'avoir été découverte.
C’était la jeune femme qu’il avait vue près du cœur ancien.
Cette fois, il pouvait clairement la discerner.
Elle marchait d’un pas hésitant, une main passée dans ses cheveux attachés à la va-vite. Elle portait un manteau brun un peu trop grand pour elle, et un sac de toile qui battait contre sa hanche.
« Tu me suis ? » demanda Sora, plus surpris qu’agressif.
Elle leva les yeux vers lui. Ils étaient d’un vert clair, presque translucide.
« Depuis que tu as quitté le village, oui. Je voulais m’assurer que tu ne te perdes pas. »
Il haussa un sourcil.
Elle semblait plus terre-à-terre qu’il ne l’aurait cru.
Plus normale aussi. Pas de discours étrange ni de ton solennel.
Juste une fille un peu plus âgée que lui, qui avait décidé de le suivre.
« Je me débrouille très bien tout seul, tu sais, » répondit-il en croisant les bras.
Elle haussa les épaules. « Peut-être. Mais tu vas droit vers une partie de la forêt que personne n’approche sans raison. Et vu ta tête, je parie que tu ne sais même pas comment elle s’appelle. »
Sora arqua un sourcil. Il n’aimait pas avoir l’air ignorant. « Et toi, tu le sais ? »
« Bien sûr, » dit-elle simplement. « Cette zone s’appelle le Cœur Boisé. »
Elle marqua une pause, puis ajouta :
« C’est pas un nom officiel, mais ici, tout le monde l’appelle comme ça. Parce qu’on dit que la forêt y battait autrefois. Littéralement. »
Sora jeta un regard autour de lui. Le silence. L’étrange densité des feuillages. Cette sensation que quelque chose observait, tout en se cachant. Il comprenait mieux les craintes des villageois, maintenant.
« Et toi, tu n’as pas peur d’y aller ? »
Elle sourit doucement. « Si. Mais j’ai l’habitude. Et j’ai pas prévu d’aller jusqu’au bout. Je voulais juste voir jusqu’où tu oserais aller. »
Sora baissa légèrement la garde. Il s’était attendu à tout, sauf à cette honnêteté désarmante.
« Tu t’appelles comment ? » demanda-t-il, plus curieux que méfiant.
« Elwen. Et toi c’est Sora, c’est ça ? Les gamins du village ont parlé de toi hier soir. »
Il hocha la tête, un peu surpris qu’on ait parlé de lui si vite. « T’es du coin ? »
« J’ai grandi à Kael’Oran, oui. Mais je passe plus de temps ici que là-bas. Disons que je préfère les arbres aux gens. »
Elle lança un regard vers le sentier qu’il suivait, puis reprit :
« Tu veux vraiment continuer ? L’endroit que tu cherches… c’est pas juste une forêt. C’est un lieu ancien. Et souvent, il te donne pas ce que tu veux. Il te montre ce que t’as besoin de voir. »
Sora baissa les yeux. Il avait déjà vu ce que le cœur ancien pouvait révéler. Il n’était pas sûr d’en vouloir plus.
Mais il acquiesça.
« Je dois y aller. J’ai besoin de comprendre certaines choses. Et peut-être que là-bas… je trouverai des réponses. »
Elwen l’observa quelques secondes, puis hocha lentement la tête.
« Alors je t’accompagne un peu. Jusqu’à la lisière. Après ça, ce sera à toi de décider si tu continues. »
Elle passa devant lui d’un pas assuré, écartant une branche de son bras. Sora la suivit, un peu moins tendu, mais l’esprit toujours en alerte.
Ils marchèrent côte à côte, leurs pas feutrés étouffés par le tapis de feuilles mortes.
Le vent s’était levé, léger, caressant les branches au-dessus d’eux avec un bruissement presque apaisant. Pourtant, quelque chose clochait.
Sora s’arrêta brusquement. « T’as remarqué ? » murmura-t-il.
Elwen s’immobilisa à son tour, relevant les yeux vers lui, un sourcil levé. « Quoi donc ? »
« Il n’y a… aucun bruit. Pas un cri, pas un grognement. Pas un seul monstre. »
Elle regarda autour d’eux un instant, comme si elle redécouvrait la forêt à travers ses yeux. « C’est vrai, » dit-elle doucement. « Pas un seul. »
Il se tourna vers elle, inquiet.
« C’est pas normal, si ? Je veux dire… depuis que je suis arrivé dans cette forêt, les bêtes sont partout. Elles attendent toujours, se terrent, attaquent dès qu’elles sentent quelque chose de vivant. Mais depuis que je me suis rapproché de ton village, je n'en ai pas vu un seul… »
« Ici, c’est différent, » répondit-elle. « Cette partie de la forêt… elle n’appartient pas vraiment au monde autour. Les monstres l’évitent. Même les plus téméraires. »
« Pourquoi ? »
Elwen eut un léger soupir, comme si elle hésitait à dire ce qu’elle pensait.
« Personne ne le sait avec certitude. Mais certains anciens disent que le cœur de cette forêt a été brisé, il y a longtemps. Comme si quelque chose de trop ancien ou trop fort avait été enfermé ici. Depuis… la forêt s’est figée. Et les créatures sentent ça. Elles savent que ce n’est pas un endroit pour elles. »
Sora fronça les sourcils. « Mais nous, on peut y aller ? »
Elle haussa une épaule.
« On peut. Mais il faut vouloir le faire. La forêt ne t’accepte pas si tu viens juste par curiosité. Elle ne t’attaque pas, mais elle… te rejette. Te perd. T’endort parfois. »
« Et toi, elle t’a déjà rejetée ? »
Elwen sourit, un peu triste.
« Oui. Une fois. J’étais plus jeune. J’ai voulu entrer seule. Mais je me suis réveillée au bord du sentier, comme si la forêt elle-même m’avait reconduite là où je devais rester. »
Ils reprirent la marche. Les arbres semblaient se resserrer lentement autour d’eux, comme si le sentier devenait une frontière.
Et pourtant, aucun sentiment de danger n’émanait vraiment du lieu.
C’était plus… une lourdeur, une densité, comme si l’air lui-même portait la mémoire de choses anciennes.
« Tu crois que ton ami… Jarek, c’est ça ? Il est allé jusqu’au bout ? » demanda Elwen, sans le regarder.
Sora hésita. « Je sais pas. Mais s’il y avait bien quelqu’un capable d’entrer là-dedans sans se faire recracher, ce serait lui. »
« Il t’impressionne, on dirait. »
« Il me perturbe, » corrigea Sora. « Il est trop à l’aise, trop… libre. Comme si rien ne pouvait l’atteindre. Et en même temps, je suis certain qu’il porte plus de poids qu’il ne veut bien le montrer. »
Elwen hocha lentement la tête, comme si elle comprenait parfaitement ce que cela signifiait.
« Peut-être qu'être aussi détendu, c'est justement sa manière de les porter. »
Ils ne parlèrent plus pendant quelques minutes. Le sentier s’était rétréci davantage, bordé de fougères hautes et de troncs épais aux écorces fendues.
Sora sentit son cœur battre plus vite, sans savoir si c’était l’anticipation ou une peur diffuse.
Elwen finit par s’arrêter. Elle posa une main sur son bras.
« On y est presque. Juste là, au-delà de ces arbres, il y a un ancien cercle de pierres. L’entrée se trouve là. »
Sora observa l’endroit qu’elle désignait.
Les feuillages semblaient vibrer légèrement, comme poussés par un souffle que lui seul ne sentait pas.
L’air était devenu plus lourd, plus dense.
Et au fond de lui, il sentit quelque chose remuer. Pas de peur. Pas encore. Mais une conscience. Comme si la forêt, ou quelque chose profondément enfoui en elle, était encore vivant et pulsait lentement.
« Tu veux que je t’accompagne jusqu’au bout ? » demanda Elwen, un peu plus doucement.
Sora resta immobile un instant devant le cercle de pierres, le regard fixé sur l’ouverture qui s’ouvrait entre deux blocs moussus. L’air semblait y vibrer, distordu comme par une chaleur invisible.
« Tu peux venir, » dit-il sans se retourner.
Derrière lui, Elwen releva la tête, visiblement surprise. « Tu es sûr ? »
Il hocha simplement la tête. « Tu es venue jusqu’ici. Autant voir ce qu’il y a au bout. »
Elle le rejoignit sans mot dire, un léger sourire au coin des lèvres. Tous deux franchirent le cercle de pierres.
À peine eurent-ils mis le pied à l’intérieur que le monde sembla changer.
Le silence se fit encore plus profond. La lumière devint trouble, comme si les rayons du soleil étaient filtrés par une brume invisible. Les sons étouffés de leurs pas semblaient aspirés dans l’air.
« C’est étrange… » murmura Elwen. « J’ai l’impression que mes pensées deviennent floues… »
Elle chancela légèrement, et Sora tendit la main pour la soutenir. Elle s’appuya contre un rocher, posant une main sur sa tempe.
« Je… je crois que je suis fatiguée… c’est bizarre… »
« Tu vas bien ? »
Elle sourit faiblement, mais ses paupières étaient déjà lourdes. « Juste… un peu de repos… ça ira… »
Et avant qu’il puisse répondre, elle s’était déjà assise contre le rocher, sa respiration devenant régulière, paisible. Endormie.
Sora l’observa, confus. Elle n’avait même pas lutté. Son corps avait cédé aussi facilement que la flamme d'une bougie soufflée par le vent.
Mais lui, il se sentait toujours aussi éveillé. Alerte, même. Il ferma les yeux un instant, cherchant en lui la moindre trace de torpeur, de somnolence. Rien. Pas la moindre once de fatigue.
Il fronça les sourcils.
« Qu'est-ce que c'est que cette merde ? Pourquoi je ressens pas ça, moi aussi ? » murmura-t-il.
Un souffle glissa entre les arbres. Pas un vent naturel. Quelque chose de plus subtil, presque… vivant.
Et soudain, une lumière devant lui se tordit.
Une silhouette apparut lentement au cœur du cercle, formée de volutes de brume sombre et de reflets irisés.
Elle flottait à quelques centimètres du sol, féminine dans ses traits, avec des yeux luminescents comme des lunes ternes. Des filaments d’énergie noire et bleue ondulaient autour de son corps.
Sora recula d’un pas, la main sur la garde de son épée.
La silhouette le fixa, l’expression neutre, presque curieuse.
« Tu es éveillé, » dit-elle dans un murmure qui résonna sans écho.
Sora garda le silence, sur ses gardes.
« Pourquoi ne dors-tu pas, toi aussi ? » demanda-t-elle. « Ce lieu éteint les lanternes d'Ushi. Il plonge dans le sommeil ceux qui portent sa lumière. »
Sora ne répondit pas tout de suite. Il détailla la créature. Ce n’était pas un monstre. Ce n’était pas une illusion. C’était… autre chose.
« Je n’ai pas d'Ushi, » dit-il enfin.
Un long silence.
La silhouette inclina légèrement la tête, ses traits s’étirant dans une expression d’étonnement pur.
« Vraiment ? Voilà qui est… étonnant. Je ne pensais pas te rencontrer aussi tôt, Sora. »