Chapitre 50
Les minutes s’égrenaient. Chaque pas de la créature résonnait comme une menace à peine voilée, un avertissement rythmé dans la clarté de la clairière. Sora, quant à lui, progressait prudemment à travers les fourrés, veillant à éviter les brindilles traîtresses et les feuilles trop sèches. Il suivait la silhouette à bonne distance, se fondant dans le décor, les sens en alerte maximale.
Le chemin serpentait à travers une portion plus dense de la forêt, où les troncs commençaient à se dresser autour de lui comme des colonnes végétales. La lumière du ciel, déjà filtrée par la canopée, se faisait rare. Sora sentait l’air changer à nouveau : plus frais, plus lourd, presque chargé d’électricité.
Il jeta un coup d’œil rapide à la silhouette. Elle avançait toujours, imperturbable, ses pas mécaniques réguliers. À aucun moment elle ne s’était retournée, comme si elle savait que personne n’oserait la suivre… ou comme si cela lui était complètement égal.
Et puis, soudain, elle s’arrêta.
Sora se figea aussitôt, le souffle coupé, le cœur battant à tout rompre. Il se dissimula derrière un arbre au tronc fendu, retenant jusqu’à ses mouvements oculaires. La chose était immobile au milieu du chemin, sa tête toujours légèrement penchée sur le côté. Elle ne bougeait plus. Le bâton avait cessé de frapper le sol.
Les secondes s’étirèrent. Puis, sans prévenir, la silhouette tourna lentement sur elle-même.
Et Sora se retrouva nez à nez avec elle.
Il n’était plus qu’à une dizaine de mètres. Le masque, à moitié brisé, laissait entrevoir une partie du visage ou ce qu’il en restait. L’œil blanc semblait le fixer, brillant d’une lumière sourde, presque hypnotique.
Sora sentit un frisson glacial le parcourir. Il n’avait pas bougé. Il n’avait fait aucun bruit. Pourtant, elle le regardait.
Ou du moins… elle semblait le regarder.
La créature resta ainsi quelques instants. Sans un mot. Sans un geste. Puis, aussi soudainement qu’elle s’était tournée vers lui, elle repartit, lentement, dans la direction d’où elle était venue. Comme si rien ne s’était passé. Comme si elle n’avait rien vu. Ou pire… comme si elle avait choisi de l’ignorer.
Sora resta paralysé un instant, son esprit pris dans un tumulte d’hypothèses. Était-ce une créature consciente ? Un automate ? Un messager ? Ou un gardien ? Sa réaction, ou son absence de réaction, le rendait encore plus difficile à cerner.
Il se redressa lentement, les muscles tendus, les mains moites.
« Pourquoi… elle est repartie ? »
Il jeta un dernier regard à la silhouette qui disparaissait lentement dans la brume du chemin, puis regarda en avant. Le sentier continuait, bordé de ces pierres noircies et silencieuses, vers une destination inconnue.
Sora resta ainsi sans bouger pendant quelques instants, il hésitait… Est-ce qu'il devait continuer à suivre le chemin, alors que la silhouette avait choisi de faire demi-tour, ou alors devait-il faire de même et oublier de suivre ce chemin inconnu.
Il avait déjà commencé à s'écarter de ce chemin et grâce à cette silhouette ou grâce à un coup de chance, aucun monstre ne l'avait attaqué durant ce laps de temps. Il prit quelques secondes de plus pour réfléchir, mais sa curiosité avait pris le pas sur la raison et il choisit de suivre ce chemin pour voir à quoi il menait.
Il retourna sur le chemin et observa rapidement derrière lui pour vérifier que la créature avait bel et bien continué son chemin sans se soucier de sa présence.
Le silence était toujours là. Épais. Pesant.
Sora se remit en marche, redoublant de prudence. La forêt semblait s’être refermée autour de lui, les arbres tordant leurs branches comme pour l’observer à son tour. Malgré l’inconfort, il continuait. Le sentier devenait plus net, les pierres plus nombreuses, les symboles au sol un peu moins effacés. Il y avait quelque chose de profondément ancien dans ce tracé, comme s’il marchait sur une veine du monde, oubliée depuis des siècles.
Puis, après plusieurs minutes de marche, le paysage changea.
Le couvert végétal s’ouvrit brusquement, laissant place à une vaste clairière entourée d’immenses rochers couverts de lierre. Des murs grossièrement bâtis avec des pierres sombres, renforcés de bois et de lianes, se dressaient devant lui. Une palissade, haute de plusieurs mètres, encerclait un ensemble de structures rudimentaires, mais solides.
Un camp.
Non, pas un simple camp : un hameau fortifié, discret et protégé.
Un panneau en bois trônait au-dessus de la porte d’entrée, gravé d’un nom à moitié effacé par le temps, mais encore lisible.
"Kael’Oran"
Sora s’approcha prudemment. Aucune trace de gardes à première vue, mais un petit guet en hauteur laissait supposer qu’il avait été vu depuis longtemps. Il leva les mains, doucement.
« Je ne suis pas une menace. Je voyage seul. »
Un grincement de bois se fit entendre au sommet du poste de guet, puis une voix rauque, fatiguée, s’éleva :
« Approche. Lentement. »
Sora s’exécuta. La porte du hameau s’ouvrit juste assez pour laisser passer une silhouette trapue, l’arbalète à la main. Un vieil homme à la barbe poivre et sel et au regard perçant l’observait avec méfiance.
« T’es pas d’ici, toi. T’as même pas l’odeur des bois. T’es tombé sur la route, hein ? »
Sora hocha la tête.
« Je l’ai suivie. Par hasard… Enfin, pas vraiment. Il y avait cette chose, une créature masquée, elle marchait dessus. »
Le vieil homme grimaça et cracha au sol.
« Un Veilleur. T’as eu de la chance qu’il t’ignore. Ces trucs-là ont l’œil, mais pas toujours la mémoire. »
Sora fronça les sourcils.
« Un Veilleur ? C’est quoi ? »
Le vieil homme ne répondit pas tout de suite. Il s’écarta légèrement pour l’inviter à entrer, tout en gardant un œil sur lui.
« T’es pas en sécurité ici, mais t’es moins en danger qu’à l’extérieur. Entre. J'ai pas envie que des monstres se rameutent à cause de ton odeur. »
Sora franchit l’entrée.
À l’intérieur, Kael’Oran était un assemblage de tentes renforcées, de cabanes et de structures en pierre et en ossements. Des torches bleutées brûlaient sans flamme réelle, éclairant des visages fatigués, des regards méfiants mais curieux. Des enfants, des chasseurs, des éclaireurs… Un petit monde survivant dans l’ombre d’une forêt oubliée.
Le vieil homme lui tendit une gourde en peau.
« Bois. T’as dû marcher longtemps. Moi c’est Varlen. Gardien du seuil, comme on dit ici. »
Sora but prudemment. L’eau avait un goût minéral étrange, mais elle était fraîche.
« Et moi, c’est Sora. »
Varlen acquiesça lentement.
« Bienvenue à Kael’Oran, Sora. Dernier repaire avant le Néant sylvestre. Si t’as suivi le Veilleur jusque chez nous… alors t’as le droit de savoir ce qui t’attend. »
Sora suivit Varlen à travers les sentiers de terre battue du hameau. Partout, des regards le suivaient. Certains curieux, d'autres franchement méfiants. Les enfants, les premiers à s'approcher, furent aussitôt rappelés à l'ordre par leurs parents. Varlen ne disait rien, mais son pas était ferme, son regard droit.
« Les tiens, ils viennent pas souvent ici. » Déclara-t-il finalement. « Presque jamais. Et ceux qui viennent… repartent rarement. »
« Les miens ? demanda Sora. »
« Les gens de l'extérieur. Ceux de la ville. On vous reconnaît à votre air perdu, à vos questions. Et surtout, à vos silences. Les anciens disent que vous portez le vide dans les yeux. C’est peut-être vrai. »
Sora ne répondit pas. Il se contenta de marcher, les mots de Varlen pesant dans l’air comme une menace à peine déguisée. Mais il ne sentait pas d’hostilité. Seulement… une fatigue. Comme si les habitants de Kael’Oran portaient un fardeau depuis trop longtemps.
Ils s’arrêtèrent devant une grande structure au toit recouvert de feuilles cousues entre elles. Une sorte de hall commun. Varlen écarta le rideau de toile à l’entrée.
« Entre. On a quelqu’un qui peut t’expliquer les choses mieux que moi. Et si elle veut bien te parler… écoute-la jusqu’au bout. »
L’intérieur était chaud, éclairé par plusieurs braseros où brûlaient des herbes odorantes. Des formes reposaient contre les murs : couvertures, outils, armes rudimentaires. Une silhouette était assise au centre, entourée de symboles gravés dans la terre. Une femme à la peau brune, les cheveux ras sur les côtés, un long bâton posé à côté d’elle.
Ses yeux, blancs comme du lait, se tournèrent vers eux avant même qu’ils ne parlent.
« Je le sentais approcher. » Dit-elle d’une voix posée, rauque et grave. « Il a suivi le mauvais guide, mais trouvé le bon seuil. »
Varlen s’inclina légèrement.
« Il dit avoir vu le Veilleur, Inaya. »
Elle hocha lentement la tête.
« Il a vu. Et il a été vu. Mais pas marqué. C’est une nuance fine. Une chance rare. »
Sora fit un pas en avant.
« Qu’est-ce que c’était, cette chose ? Pourquoi elle m’a laissé partir ? »
Inaya tendit la main et traça un cercle dans la poussière. À l’intérieur, elle dessina trois petites croix.
« Les Veilleurs ne sont ni vivants, ni morts. Ce sont des vestiges, des fragments d’une volonté ancienne. Ils surveillent les routes perdues, les lieux où la Tour a saigné le monde. Quand un Veilleur regarde un être, il cherche une trace. Un pacte. Une faille. »
« Et si on en a pas ? » Demanda Sora, le souffle court.
« Alors il passe son chemin. Comme le vent passe sur une pierre lisse. Mais si tu l’avais suivi trop longtemps… ou trop près… il aurait fini par voir plus loin que ta peau. »
Elle le fixa de ses yeux sans pupille.
« Ce que tu as fait n’était pas prudent. Mais parfois, la curiosité ouvre des portes qu’aucun Ushi ne saurait forcer. »
Sora sentit un frisson courir dans son dos.
« Vous savez que je n’ai pas d’Ushi ? »
Inaya sourit, sans joie.
« Ici, on sent ce qui manque bien plus que ce qui est visible. De plus, le Veilleur t'a laissé tranquille. »
Un long silence s’installa. Puis, Varlen posa une main sur l’épaule de Sora.
« Tu peux rester ici cette nuit. Kael’Oran ne refuse pas le gîte à ceux qui arrivent par le chemin noir. Mais demain, il faudra choisir. Soit tu retournes en arrière. Soit tu passes la frontière des arbres noirs, là où même le Veilleur ne va plus. »
Sora serra les poings, son esprit encore engourdi par les révélations. Une chose était sûre : ce chemin l’avait mené à quelque chose. À une vérité enfouie. Et peut-être… à un nouvel espoir.
« Je resterai. Une nuit. Et demain… je verrai. »
Inaya acquiesça, son regard tourné vers l’invisible.
« Alors dors vite, Sora. Car demain, les questions deviendront plus lourdes que les réponses. »
...
La nuit s’abattit sur Kael’Oran sans prévenir, comme une chape de ténèbres coulée d’un seul bloc. Le village, silencieux en journée, semblait s’effacer encore davantage dans l’obscurité. Aucun chant, aucun rire, pas même le bruit de pas. Seul le craquement lointain d’un feu de bois rompait, à intervalles irréguliers, le silence pesant.
Sora avait été conduit dans une petite hutte un peu à l’écart. Une couche de paille, une couverture rêche, un pot d’eau. Rien d’autre. La porte en bois était restée entrouverte, mais personne ne rôdait dans les environs. On ne l’avait pas enfermé, on ne lui avait pas non plus dit qu’il était libre de partir.
Allongé, Sora fixait le plafond. Le sommeil ne venait pas. Son esprit tournait en rond, alimenté par les mots d’Inaya, les regards pesants, et cette silhouette masquée qu’il n’arrivait pas à effacer de sa mémoire.
Il finit par se lever.
L’air nocturne était glacé, chargé d’un étrange parfum de terre mouillée et d’écorce brûlée. Il marcha sans but, suivant l’instinct plus que le raisonnement, et s’enfonça dans les parties les plus silencieuses du village.
C’est là qu’il la vit.
Une lumière, bleutée, faible, comme une braise inversée, émanait d’un petit espace entre deux maisons recouvertes de lierre noir. Intrigué, Sora s’approcha lentement, veillant à ne pas faire de bruit.
Derrière les deux bâtisses, dissimulé dans une alcôve de pierre, se trouvait un arbre. Mort. Ou presque. Son tronc, immense, fendillé, semblait sculpté dans de l’os pétrifié. Aucune feuille. Aucun bourgeon. Mais au centre de cet arbre… une pulsation.
Bleue. Faible. Rythmiquement vivante.
Sora s’approcha.
« Il ne dort jamais, » dit une voix à sa droite.
Il sursauta. Une jeune fille, peut-être à peine plus âgée que lui, était assise sur une souche. Elle portait une robe de lin sombre, ses cheveux tressés en couronnes autour de son crâne.
« C’est lui qui rêve pour nous tous. » Ajouta-t-elle.
« Tu parles… de l’arbre ? »
Elle hocha la tête.
« Il s’appelle Narun-Vael. Le cœur ancien. Tant qu’il respire, Kael’Oran tient. C’est par lui que les monstres nous évitent. C’est lui qui efface nos traces des cartes de la Tour. »
Sora s’approcha encore. La lumière bleue semblait battre au même rythme que son propre cœur. « Et cette lumière… c’est quoi ? »
La jeune fille le fixa longuement. « Ce n’est pas une lumière. C’est un souvenir. »
Sora fronça les sourcils. « Un souvenir… de qui ? »
« De toi. »
Elle se leva, s’approcha de lui, et posa deux doigts sur son front. « Ferme les yeux. »
Il hésita, puis obéit.
Le monde s’évanouit. Une chaleur étrange se diffusa dans son crâne. Et soudain… il se vit.
Mais pas comme il était maintenant. Plus jeune. Enfant. Debout sous la pluie, devant la fenêtre de sa chambre, observant un orage. Sa main posée sur la vitre. Une larme sur la joue. Et, derrière lui, une voix de femme appelant son nom… une voix qu’il n’avait pas entendue depuis longtemps.
Il rouvrit les yeux d’un coup, le souffle court. « C’était quoi ça ? » Souffla-t-il.
« Le cœur ancien te montre toujours le souvenir que tu as le plus voulu oublier. » Murmura-t-elle. « C’est sa manière de te rappeler que rien ne disparaît, même quand on veut l’effacer. »
Sora recula légèrement, troublé. « Pourquoi me montrer ça maintenant ? »
« Parce que le cœur ancien l'a décidé. »
Elle le fixa une dernière fois.
« Demain, tu devras franchir un seuil. Et toi seul pourras décider de la direction que ton esprit prendra… »
Puis, sans un mot de plus, elle se détourna et disparut dans la nuit.
Sora resta seul devant l’arbre pétrifié, le cœur battant au rythme lent de cette lumière bleue.
Demain… il franchirait ce seuil.