Chapitre 146
Chapitre 146. Une nuit onirique
Elle griffait, froissait, déchirait et mordait… Même si quelqu'un avait pris une feuille de papier, l'avait trempée dans l'eau et l'avait mise en pièces, il aurait eu du mal à obtenir un résultat aussi dévastateur que l'état actuel du tableau.
Seol Jihu observait Flone, en pleine frénésie, avec un regard gêné. Elle paraissait d'ordinaire mignonne et innocente, comme une petite fille ignorant tout de la noirceur du monde, mais une fois son interrupteur basculé, elle devenait un démon inarrêtable, capable de déchaînements violents.
Pourtant, son côté monstrueux ne pouvait pas être plus rassurant étant donné sa situation actuelle.
[Oh non ! Je t'ai beaucoup surpris ?]
En entendant cette voix inquiète, Seol Jihu expira l'air qu'il retenait.
« Je vais bien. Mais c'était quoi, à l'instant ? »
[Un semblable.]
« Un semblable… Tu veux dire un fantôme ? »
[Ouais. C'était probablement l'esprit de quelqu'un qui est mort dans cette villa.]
Seol Jihu contracta ses épaules et baissa les yeux. Le tableau tombé — non, les morceaux absolument déchiquetés du portrait — apparurent sous ses yeux.
« Alors ils existent vraiment. »
Cette personne devait être quelqu'un qui avait été assassiné pour des raisons politiques, ou quelqu'un qui était mort en essayant de s'introduire dans la villa pour voler une fortune. L'intuition soudaine que la villa pourrait être un nid à fantômes lui serra la poitrine.
Seol Jihu ferma les yeux.
[Tu es… en colère ?]
« Attends une seconde. »
Il parla les yeux fermés.
« Je fais un contrôle mental sur moi-même. »
[Un contrôle mental ?]
« Oui. Un Hyung que je connais m'a appris ça. En gros, ça consiste à répéter "Je peux le faire, je dois le faire" dans ma tête. »
[Mais pourquoi as-tu besoin de faire ça ?]
« Parce que je suis terrifié. »
Il continua d'une voix basse.
« Les moments où j'ai peur, mais où je dois quand même faire quelque chose… les moments où je n'en ai pas envie, mais où je dois quand même… C'est juste une habitude. Laisse-moi me concentrer encore un peu. »
Flone, qui penchait la tête, confuse, murmura d'une petite voix.
[Je pense pourtant que les gens sont plus effrayants…]
Seol Jihu éclata de rire en entendant cela.
Après environ cinq minutes, Seol Jihu ouvrit les yeux en lâchant un soupir profond.
Ayant enfin retrouvé sa paix intérieure, son esprit, qui recommençait à fonctionner, passa en revue les événements de la journée écoulée.
« Quel soulagement. »
Seol Jihu esquissa un sourire amer.
Bien qu'il ait pensé être quelque peu préparé, il réalisa avec le recul qu'il aurait pu faire mieux. Puisque les annales historiques de l'Empire contenaient même des récits détaillés sur le décès de la fille d'une famille noble, il ne faisait aucun doute qu'elles auraient aussi inclus une histoire aussi célèbre que celle concernant la villa de l'empereur.
Il aurait pu trouver des informations plus utiles en feuilletant simplement quelques annales, et avec ces informations, il aurait pu créer des contre-mesures plus fiables pour terminer l'expédition.
Il aurait dû au moins expliquer sa situation et emmener un Archer de confiance avec lui. Il était venu seul parce qu'il ne voulait déranger personne, mais n'y avait-il vraiment personne qui l'aurait suivi sans poser de questions ?
« …. »
Mais tout cela n'était que théorique, et il ne servait à rien de le regretter maintenant.
Le fait important était qu'il se trouvait dans un endroit extrêmement dangereux.
Lorsqu'il réalisa qu'il était pratiquement en train de mener une expédition en solitaire, il comprit qu'il avait fait une très grosse erreur.
Ce n'était pas qu'il n'avait rien sur quoi s'appuyer. Pourtant, il savait qu'il ne pouvait pas dépendre des autres tout le temps.
« Soupir… »
Se grattant vigoureusement la tête, Seol Jihu vit soudain la perle dorée qu'il n'avait pas emballée. Après l'incident précédent, ses mains n'étaient plus très pressées de la prendre.
« Flone. La femme du portrait était-elle en colère parce que j'ai touché à ça sans permission ? »
[Non. Ce n'était pas ça.]
« Alors pourquoi m'a-t-elle regardé comme ça… »
[Parce qu'elle était heureuse.]
« Elle a souri parce qu'elle était heureuse ? »
[Un être humain vivant est entré de son plein gré.]
Remarquant ce qui inquiétait Seol Jihu, Flone expliqua calmement.
[Tous les morts ne sont pas comme ça, mais la majorité des âmes veulent instinctivement s'accrocher aux vivants quand elles les voient.]
Seol Jihu hocha la tête. Les morts étaient hostiles à tout ce qui vivait. Il en avait entendu parler durant le Tutoriel.
[Parce qu'ils sont envieux, parce qu'ils veulent que les gens connaissent leurs regrets… C'est pour ça qu'ils approchent les gens et les harcèlent. Pour les forcer à réaliser leurs souhaits.]
« Je devrai être prudent, alors. »
[Tu devrais. Mais tu n'as pas besoin de trop t'inquiéter.]
Flone posa ses mains sur ses hanches.
[Tant que je suis là, je ne les laisserai pas toucher un seul de tes cheveux !]
Voir Flone piétiner les morceaux de papier déchiquetés et prendre une pose pleine d'assurance fit presque crier Seol Jihu : « Quelle classe ! », mais il le cacha derrière un petit sourire.
« Tout ça, c'est parce que tu penses que je veux faire demi-tour ? »
[!]
« Ne t'inquiète pas. Puisque tu te donnes autant de mal, que puis-je faire d'autre que te croire ? »
[Ce n'est pas exactement comme ça mais… Ouais. Crois en moi !]
Quoi qu'il en soit, la conclusion était qu'il pouvait prendre les ornements au-dessus de l'étagère. Le sourire grotesque de la dame du portrait était encore vif dans son esprit, mais les objets étaient trop précieux pour être laissés là.
C'est ainsi que Seol Jihu récupéra 12 pépites d'or de la taille de raisins, une large coupe en émeraude et un bougeoir en cristal. Après les avoir emballés, il réfléchit un moment avant de demander.
« Flone. »
[Oui ?]
« Annulons le plan de faire demi-tour au bout d'une heure. »
[Pourquoi tout d'un coup… Aha !]
Flone sourit en plissant ses yeux blancs.
[Les ornements t'ont fait changer d'avis ?]
« Non. »
Seol Jihu secoua la tête.
« Tu n'es pas là pour jouer, mais pour un but précis. »
Flone hocha la tête en entendant cette remarque soudaine.
« Les gens ont tendance à se précipiter quand ils ne peuvent pas tout finir à temps. J'ai été comme ça aussi. »
[Eh bien, c'est…]
« C'est pour ça que je voulais annuler le plan. Prenons notre temps. »
Ne pas se laisser contraindre par le temps, mais s'assurer de faire les choses avec certitude et minutie.
Flone n'était pas assez stupide pour ne pas comprendre ce qu'il voulait dire, alors un sourire chaleureux s'épanouit sur son visage.
[Ouais !]
Elle s'était sentie coupable envers Seol Jihu, pensant l'avoir entraîné de force, alors l'entendre dire cela allégea son cœur.
[Je t'aime bien !]
« A-attends une minute. »
[Je t'aime bien ! Je t'aime beaucoup !]
« Flone ! »
Non seulement Flone enlaça étroitement son cou, mais elle frotta aussi ses joues contre son visage, faisant paniquer Seol Jihu une fois de plus.
*
L'exploration se poursuivit sans aucun problème. Il n'y avait pas une fourmi en vue après avoir fouillé les premier et deuxième étages.
Contrairement à leurs inquiétudes, ils ne rencontrèrent rien, donc bien qu'il fût naturel pour eux de se sentir plus détendus, Seol Jihu garda ses pensées fixées et ne relâcha pas sa vigilance. Il savait que tout s'était déroulé sans accroc uniquement grâce à Flone.
Mais cela ne signifiait pas non plus qu'il allait prendre les devants et montrer le chemin.
Comme le dit le vieil adage, on peut aller loin en restant tranquille.
Si vous ne restez pas assis à votre place et que vous faites des bêtises dans un bus, comme appuyer au hasard sur le bouton d'arrêt ou tenter de vous échapper par la fenêtre, le chauffeur aura du mal à conduire.
Alors, Seol Jihu décida d'être alerte à tout moment et de se déplacer avec une extrême prudence pendant l'expédition. Après tout, il fallait du talent pour bien voyager en bus.
Après avoir exploré le deuxième étage en toute sécurité, Seol Jihu passa au troisième étage où il trouva d'autres objets de luxe. Pour être précis, il trouva une poupée à taille humaine vêtue d'une armure complète et d'un casque, tenant une lance.
Leurs regards restèrent fixés sur la pointe de la longue lance, qui semblait tachée de noir par du sang séché.
Seol Jihu se tourna lentement vers Flone qui secoua la tête.
[Je pense qu'il vaut mieux ne pas toucher à ça.]
« Pourquoi ? »
[C'est étrange. Ça déborde d'un sentiment sinistre… Non, je suppose que c'est du ressentiment ?]
« Tu ne peux rien y faire ? »
[Je ne pense pas que ce soit possédé par un fantôme ou quoi que ce soit. Plutôt, la lance elle-même semble maudite. Rien de bon ne sortira de prendre ça.]
En entendant cela, l'idée de Seol Jihu de prendre la lance s'évanouit immédiatement. Il valait mieux ne pas toucher aux choses qui lui semblaient douteuses.
« Combien ont été tués avec cette lance pour que… même l'armure… »
D'un autre côté, il y avait des traces d'une équipe d'expédition ayant pillé tout ce qui était à portée de vue ; alors, pensant qu'il devait y avoir une raison pour laquelle l'armure avait été laissée seule, il décida d'abandonner.
Ce n'était pas qu'il n'avait aucun regret, mais après que Flone l'eut apaisé avec les bijoux qu'elle avait récupérés sur les lustres au plafond, les deux montèrent joyeusement les escaliers.
Maintenant que l'inspection du troisième étage était terminée, il ne restait plus que le quatrième.
[Il y a moins de choses que j'imaginais. Je pensais que ce serait rempli d'or.]
« C'est parce qu'il y a eu des gens avant nous. Qui laisserait quoi que ce soit derrière soi s'il y avait des trésors juste devant ses yeux ? »
[Argh ! Tu crois qu'ils ont fouillé la chambre de l'empereur ou son coffre-fort personnel ?]
Sachant pourquoi Flone portait tant d'intérêt à trouver des objets de valeur, Seol Jihu dit avec un sourire amer.
« C'est bon. Je suis content de ce qu'on a trouvé jusqu'ici. Il y a un dicton qui dit qu'avoir trop, c'est comme ne pas avoir assez. »
[Trop, c'est comme pas assez… c'est un bon dicton.]
« N'est-ce pas ? »
Et au moment où il posa le pied sur l'escalier menant au quatrième étage.
« Je vais vraiment bien, alors tu devrais — ? »
Un tintement aigu lui transperça les tympans.
Bien qu'il ne s'agisse que d'un stimulus mineur, Seol Jihu arrêta ses pas « intuitivement ». C'était parce que tout son corps était enveloppé par un sentiment de danger.
C'était une sensation inexplicable, mais il eut l'impression d'avoir franchi une limite au moment où il posa le pied sur l'escalier.
[Ah… !]
Flone se plaça précipitamment devant Seol Jihu et regarda en haut des escaliers.
« Flone ? »
[Ne regarde pas.]
Seol Jihu, qui était sur le point de lever les yeux, stoppa immédiatement son action.
[Ferme les yeux.]
« Hein ? »
[Tu pourrais tomber en transe dès que tu regarderas, alors ferme les yeux, maintenant !]
Parce que la voix de Flone semblait extrêmement urgente, Seol Jihu fit ce qu'on lui disait et ferma les yeux.
Bien que son rythme cardiaque ait commencé à s'accélérer rapidement à cause de la situation soudaine, il put se calmer après avoir senti l'air froid émanant de sa lance de glace.
[Pour qui te prends-tu ?]
Flone éleva la voix brusquement.
[Pourquoi te caches-tu là ? C'est quoi tous ces tours ?]
« Des tours ? »
[…Tu veux que je te le donne ?]
[Et si je ne veux pas ? Il est à moi.]
Sa voix résonna comme si elle parlait à quelqu'un.
Il ne savait pas quoi penser de la situation, alors que Flone, qui attaquait toujours en premier lorsqu'elle sentait une mauvaise intention, essayait de discuter avec l'autre entité.
[Quoi ? Tu me le diras si je te le livre ? Arrête tes conneries, ou je t'arrache la gueule.]
[Hein ? Dégage pendant que je suis gentille.]
Et tandis que la conversation inconnue se poursuivait.
[Tu sembles grandement mal comprendre quelque chose.]
Flone baissa la voix.
[…Bien. Tu veux essayer, hein ?]
L'instant d'après…
Kaduduk- ! Paduduk !
Le bruit de dents grinçant violemment résonna juste à côté de lui, le faisant frissonner involontairement.
C'était un son familier. Ce n'était pas un bruit fait par la chose inconnue en haut des escaliers.
La fumée autrefois duveteuse ressemblait soudain à des centaines de milliers d'aiguilles qui semblaient poignarder sa peau. C'était le signe que Flone était extrêmement en colère.
[Je vais te tuer…]
Au moment où cette déclaration de mort remplie d'intention meurtrière résonna.
[….]
Le bruit de grincement s'arrêta, et la sensation de piqûre s'évanouit.
[…Il s'est enfui.]
« Je peux ouvrir les yeux maintenant ? »
[Ouais. Tu peux les ouvrir.]
En ouvrant les yeux, Seol Jihu constata que le décor restait inchangé. Seulement, le sentiment de danger avait disparu comme par enchantement.
« C'était quoi ? »
[Un semblable.]
Flone répondit avec la même réponse qu'elle avait donnée au premier étage. Sa voix contenait un peu d'embarras.
[…Il venait probablement de la même époque que moi. La quantité de ressentiment qu'il contenait n'était pas normale.]
En clair, c'était un fantôme qui avait au moins quelques centaines d'années.
« Tu peux le battre ? »
[Ce n'est rien de difficile.]
Flone répondit avec assurance.
[Il y avait quelque chose que je voulais savoir, alors j'ai essayé de demander s'il savait…]
« Savait quoi ? »
[Les souvenirs qu'il avait quand il est mort. Bref, il n'arrêtait pas de radoter des trucs stupides.]
Seol Jihu avait une idée de ce qu'étaient ces « trucs stupides », alors il ne demanda pas.
[Alors, juste au moment où j'allais devenir sérieuse, il a immédiatement rentré sa queue et s'est enfui.]
« Alors ça signifie qu'il y a une possibilité que ton grand-père soit vraiment quelque part ici. »
[Honnêtement, j'avais presque abandonné… Mais il y a une petite étincelle d'espoir maintenant.]
En d'autres termes, Flone voulait fouiller rapidement le reste de la villa.
Seol Jihu jeta un coup d'œil en haut de l'escalier. Voyant qu'il ne semblait plus rien y avoir, l'être inconnu avait dû vraiment s'enfuir. Il ne semblait pas non plus que Flone ait menti.
« Alors montons. »
Après avoir soigneusement observé avec ses Neuf Yeux, Seol Jihu commença à monter les escaliers avec audace.
Juste avant de faire le dernier pas vers le quatrième étage, il se retourna au cas où.
« …. »
Les escaliers étaient toujours là.
Pensant qu'il devrait prendre soin de se souvenir du chemin qu'il avait emprunté, Seol Jihu posa enfin le pied sur le dernier étage.
Le quatrième étage semblait particulièrement plus sombre que les autres.
En regardant autour de lui sous la lumière des pierres illuminantes, Seol Jihu arrêta réflexivement de respirer.
« Cette odeur… »
Ses yeux devinrent sérieux.
[Ça pue le sang.]
La voix de Flone résonna.
[Très fortement, même.]
Seol Jihu hocha la tête. L'odeur de sang était si forte qu'elle avait rempli ses poumons dès qu'il avait pris une petite inspiration.
Cela semblait être relativement récent.
« Se pourrait-il que l'équipe d'expédition… ? »
Une odeur particulièrement forte provenait d'une certaine direction.
Seol Jihu essuya légèrement le sang sur le sol. Le sang coula de son pied alors qu'il levait la jambe.
« Peut-être. »
Le fait que le sang ne se soit pas encore solidifié signifiait…
« Il pourrait y avoir des gens qui sont encore en vie… »
Avalant la salive qui s'accumulait sous sa langue, Seol Jihu observa attentivement les environs.
La tache de sang continuait à travers le sol et dans le couloir.
Après avoir suivi la trace pendant un moment, l'expression de Seol Jihu se crispa soudainement.