Chapitre 857
En temps normal, le point précédent n’aurait pas vraiment été inquiétant, car, malgré tout, le style de combat de Nerissa était parfaitement adapté au niveau mortel.
On disait qu’elle « gaspillait » trop d’énergie en mobilité et en fluidité, des qualités dont elle n’avait pas besoin, sauf contre certaines cibles. Mais ce n’était qu’une observation relative : si l’on se plaçait du point de vue de son Manuel de culture, elle était parfaite.
En fait, même en ajoutant à l’équation ses manuels de type attaque et déplacement, le terme « abuser » de sa fluidité n’aurait pas vraiment décrit son état actuel. Tout au plus pouvait-on la qualifier d’« inexpérimentée », mais l’intégration des connaissances de ces manuels était déjà en bonne voie.
Nerissa ne pouvait être considérée comme « insuffisante » qu’en tenant compte de son manuel de profession, celui de « maniaque de l’épée ». Pour cette même raison, la « perfection » ne pouvait être son objectif : elle devait aller au-delà. Son escrime ne devait pas seulement intégrer de nouveaux aspects, comme elle le faisait jusque-là ; elle devait les assimiler et les transformer en quelque chose de nouveau, qui surpasserait largement les éléments dont il était issu.
C’était pourquoi elle se concentrait sur des aspects qui s’opposaient complètement à son style de combat. Il en allait de même pour Iris et Lieze, qui avaient elles aussi obtenu le même manuel de profession, celui de maniaque de l’épée.
Il fallait préciser que leurs résultats seraient radicalement différents. Leur manuel de profession était certes le même, mais leurs manuels de déplacement et d’attaque, eux, étaient complètement distincts, car ils correspondaient à leurs préférences personnelles et à leurs particularités propres.
Quoi qu’il en soit, revenons au combat. Au lieu de bondir pour mettre de la distance entre elle et son adversaire — ce qui lui aurait normalement permis d’enchaîner avec fluidité sur une charge, telle une vague furieuse s’écrasant sur le rivage —, la jeune fille aux cheveux bicolores bleus pivota sur place pour prendre de l’élan, puis abattit son épée sur l’ennemi qui arrivait.
« Quoi ! » Le vice-chef fut pris au dépourvu par ce revirement. Il avait affronté de nombreux « cultivateurs d’armes », comme on appelait ceux qui se consacraient entièrement à leur arme. Les plus courants étaient les fameux « cultivateurs de l’épée », étant donné que l’épée était aussi l’arme la plus répandue dans le monde de la cultivation.
Le vice-chef avait donc davantage d’expérience contre les cultivateurs de l’épée que contre n’importe quel autre type d’adversaire. Et, comme il l’avait dit, en créant un terrain défavorable à l’escrime — un espace exigu, par exemple —, il avait vaincu des adversaires bien plus doués que lui.
Bien sûr, le vice-chef recourait à cette tactique contre le type de cultivateurs de l’épée le plus « courant » : ceux qui maniaient de longues épées à une main, comme Iris, Nerissa et Lieze.
Leurs armes brillaient dans les combats à moyenne portée et leur permettaient aussi de se mesurer facilement aux armes à longue portée, mais elles étaient désavantagées face aux armes de courte portée.
La situation aurait été différente avec des épées courtes, comme le glaive de Nina, ou face à une combattante maniant deux armes, comme la plus jeune des trois sœurs.
Cela dit, Nerissa s’était déjà battue sous vos yeux, et son épée pouvait changer de portée, voire de style, grâce à son Attribut de glace informe. Normalement, le vice-chef aurait donc dû mourir dès l’instant où il l’avait affrontée. Mais, cette fois, aucune énergie spirituelle n’entrait en jeu. Malgré la frayeur qu’il venait d’avoir, l’ennemi parvint à esquiver en baissant sa posture, presque jusqu’à s’asseoir par terre.
Putain de salope, elle aussi fait partie de ces enfoirés au talent exceptionnel ! jura le vice-chef en son for intérieur.
Naturellement, l’expérience pouvait se révéler extrêmement efficace contre le talent naturel, mais tout dépendait des proportions : quelle quantité d’expérience face à quelle quantité de talent ? Ce mercenaire avait bel et bien tué quelques adversaires réputés, dont la renommée dépassait de loin la sienne. Pourtant, à plusieurs reprises, sa vie n’avait tenu qu’à un fil, parce que son ennemi s’était révélé bien plus impressionnant que prévu.
Après tout, on disait que les ruses ne servaient à rien face à un écart de puissance absolu. Et puis, les mercenaires étaient souvent des gens qui n’avaient pas rempli les conditions requises pour rejoindre la force de leur choix et qui avaient fini par opter pour un mode de vie différent de celui de la plupart des cultivateurs.
Ce qui donnait des hommes comme le vice-chef, qui haïssaient profondément ceux qui étaient manifestement plus doués qu’eux. Ce n’était pas un trait propre aux mercenaires, cela dit.
Contrairement à ce que vous voyiez chaque jour à la secte des Métiers innombrables, où les disciples chevronnés prenaient soin des plus jeunes, souvent bien plus brillants qu’eux à leur arrivée — à la manière de grandes sœurs veillant sur leurs cadettes —, ce qui poussait ces dernières à admirer leurs aînées du fond du cœur, la situation était tout autre. Kana, petit monstre de talent, était choyée et protégée par presque toutes les filles de la secte, y compris celles qui lui étaient inférieures au combat. Dans le monde de la cultivation, c’était loin d’être la norme.
Dans la grande majorité des sectes, la compétition était sanglante. Les aînés ne voulaient pas se faire éclipser par les jeunes prodiges ; ils essayaient donc soit de les rallier à leur camp, soit de les écraser en secret.
Lilia et ses sœurs en avaient fait l’expérience dans leur jeunesse. Cela dit, les choses ne s’étaient absolument pas passées comme les gens l’avaient prévu. Comme je l’ai déjà dit, ces trois-là étaient un cauchemar pour les membres de leur génération, au point que la plupart considéraient comme une « malédiction » le fait d’être nés à peu près en même temps qu’elles : ils ne pourraient jamais sortir de leur ombre.
Elles inspiraient aussi la peur aux générations précédentes, car elles les rattrapaient à une vitesse folle et rien ne pouvait les en empêcher, quelles que fussent les méthodes employées.
Bien sûr, même si les sectes, les familles et les différentes forces laissaient cette féroce compétition suivre son cours, elles n’étaient pas stupides. Si un talent était trop exceptionnel, elles ne laisseraient pas les autres l’écraser avant son éclosion. Elles mettaient donc en place des moyens de protéger certaines personnes : les héritiers et autres jeunes membres prometteurs se voyaient notamment attribuer des protecteurs de haut rang.
Mais ces privilèges avaient leur revers, bien entendu. Ce qui distinguait Lilia et ses sœurs, c’était que, puisqu’elles refusaient qu’on les entrave, elles n’étaient ni particulièrement visées ni protégées : on les avait laissées se débrouiller seules, avec leurs propres moyens.
Les choses ne s’étaient pas passées comme ces anciens imbus d’eux-mêmes l’avaient espéré. Au lieu de craquer sous la pression, les trois s’en étaient servies pour se perfectionner, comme on forge un acier de qualité en le martelant sans relâche afin d’en éliminer les impuretés.
Cette expérience fut aussi l’une des principales raisons pour lesquelles elles conçurent le projet qui deviendrait plus tard la secte des Métiers innombrables : elles voulaient créer un endroit où ceux qui vivaient ensemble, partageaient leurs repas et combattaient côte à côte ne se retourneraient pas les uns contre les autres pour des ressources ou une promotion.
La compétition n’en était pas moins féroce, comme lorsque toutes ces filles se disputaient la chance d’aller à un rendez-vous avec leur Grand frère martial préféré. Mais jamais cela ne conduisait à la mort, ni même à une inimitié ordinaire.
Mais assez parlé de tout cela. Le vice-chef, qui s’était accroupi pour esquiver le changement soudain de style de Nerissa, se releva en pointant ses couteaux d’os empoisonnés vers différentes parties du corps de la jeune fille aux cheveux bicolores bleus.
Et maintenant, mademoiselle l’épéiste de talent ? songea le vice-chef en lui enfonçant un couteau dans le flanc droit, tandis qu’il lui tailladait la poitrine avec l’autre.
Les gens se méprenaient souvent sur la rivalité entre Nerissa et Iris. Ils croyaient que leurs personnalités se reflétaient dans leurs attributs, comme c’était généralement le cas chez les cultivateurs. Ceux qui avaient un attribut de feu étaient souvent énergiques, impatients, voire instables, selon les circonstances. Ceux qui avaient un attribut d’eau étaient généralement calmes. Cela ne signifiait pas qu’ils se laissaient faire : l’eau aussi pouvait causer de grands dégâts. Mais c’était un trait répandu chez eux. À titre d’exemple, les cultivateurs de l’Attribut de glace étaient réputés distants ou indifférents. C’était tout à fait le cas d’une certaine femme-tigre, mais pas d’Aria. Bien que calme et sérieuse, elle était l’une des filles les plus expressives qu’Aster connaissait ; elle n’en parlait simplement pas aussi ouvertement qu’Alice, par exemple.
Pourtant, Nerissa et Iris étaient à l’opposé de ce que leurs attributs laissaient attendre. Iris était effectivement directe et, au combat, submergeait ses ennemis comme le ferait le feu. Mais elle restait aussi parfaitement calme et posée en toutes circonstances. Ce n’était pas parce qu’elle se consacrait à l’épée, alors qu’elle n’était ni une princesse pure souche de la lignée Lame-Cœur ni de la lignée Cœur-de-Feu : c’était simplement sa personnalité. Son feu était d’une force écrasante, mais elle ne le laissait pas s’emballer et l’utilisait rarement comme attribut ; elle préférait l’appliquer à son épée.
Bien que son attribut soit à l’opposé de celui de l’eau, Nerissa était comme Iris. D’ordinaire, elle était peut-être calme, mais au combat, sa personnalité était… d’une férocité incroyable. Quiconque se fiait à son allure douce et à son joli visage allait passer le pire moment de sa vie. Après tout, lorsque ces deux-là s’affrontaient, c’était toujours Nerissa qui passait la première à l’offensive.
« Humph ! » Cette férocité se manifesta lorsque la jeune fille aux cheveux bicolores bleus… frappa le vice-chef au visage.
« Aïe ! » La douleur soudaine, sa vue brouillée par les larmes et le sang qui lui coulait du nez, le força à battre précipitamment en retraite. Ce n’était pas qu’il craignait la douleur, ni que c’était la première fois qu’il recevait un coup de poing au visage. Mais il avait entendu le sifflement de l’épée de Nerissa : profitant de ce que son coup avait été interrompu par le poing, elle l’abattait déjà sur le cou de l’ennemi.
« Fiuu ! » Contrairement à ce que sa personnalité laissait présager d’ordinaire, Nerissa, bien qu’elle cultivât la voie de l’énergie et de l’âme, n’était pas le moins du monde faible physiquement. Elle n’était pas une forcenée de l’entraînement corporel comme Agnes, mais elle avait tout de même entraîné son corps, même en tant que cultivatrice, pour mieux exploiter son attribut unique. Dans cet espace, elle n’avait donc rien à envier à une cultivatrice de la voie du corps de rang secondaire comme Iris lors d’un affrontement direct. Son épée siffla distinctement en fendant l’air, car l’ennemi avait bondi en arrière.
« Rrrip ! » Mais comment cette jeune fille féroce aux cheveux bicolores bleus pouvait-elle rater autant d’attaques d’affilée ? L’épée ne trancha pas le corps de l’ennemi, mais la chemise du vice-chef fut entaillée de l’épaule jusqu’au bas-ventre.
Putain, si j’avais réagi une fraction de seconde plus tard, elle m’aurait ouvert la poitrine ! jura intérieurement le vice-chef.
Avec une arme courte, sa perception de l’espace et son temps de réaction auraient dû être bien meilleurs que ceux d’un épéiste. Il avait l’habitude de combattre à la distance la plus réduite possible, et pourtant il avait failli se faire taillader, alors même qu’il se battait sur un terrain qui lui donnait l’avantage. C’était absurde, à ses yeux.
Le vice-chef n’était toutefois pas entièrement responsable. Nerissa aussi s’était affranchie du « moule » de son style de combat habituel. En temps normal, elle aurait simplement fait passer son épée dans son autre main pour parer les couteaux de l’ennemi d’un seul geste, mettant ainsi en valeur la fluidité de son style, son agilité monstrueuse et sa capacité à s’adapter à la situation.
Et cela aurait été impressionnant, à vrai dire. Nerissa maniait parfaitement son épée de ses deux mains, sans jamais laisser paraître qu’il s’agissait de sa main non dominante. Mais cela aurait été un « gaspillage » d’énergie, puisqu’elle pouvait obtenir un résultat similaire en se contentant de frapper l’ennemi du poing, comme elle venait de le faire.
Autrement dit, elle venait de montrer le résultat de son entraînement en exécutant une attaque précise, directe et simple, sans même utiliser son épée. Non pas que les coups de poing fussent absents de son style de combat habituel quand elle se battait comme cultivatrice — après tout, c’était une fille féroce —, mais jusqu’ici, tout ce qui ne relevait pas de sa fluidité, de son attribut et de son escrime servait de soutien, comme son entraînement physique.
Cette fois, pourtant, son coup de poing avait joué un rôle vraiment important : interrompre l’attaque ennemie et créer une ouverture pour qu’elle puisse l’achever avec son épée. Elle accordait encore inconsciemment trop de poids à son escrime, mais bon : mieux valait avancer que viser la perfection. C’était d’ailleurs tout naturel, puisqu’elle avait pour profession maniaque de l’épée.
Le visage habituellement impassible d’Iris changerait sûrement si elle me voyait me battre comme elle. Nerissa songea avec amusement à ce mouvement direct, simple, mais écrasant qu’elle venait d’exécuter. C’était la marque de fabrique de la disciple principale du noyau de la faction de l’Épée rouge, la rousse.
« Ptooah ! » Le vice-chef se frotta les yeux et cracha le sang qui s’était accumulé dans sa bouche après le coup de poing qu’il avait reçu. Son nez n’était pas cassé, mais il l’avait échappé belle. S’il n’avait pas réduit l’impact en bondissant en arrière dès que le poing de Nerissa avait touché son visage, son nez aurait été écrasé sur-le-champ.
Cette salope, c’est quoi au juste ? Elle a clairement l’allure de ces enfoirés obsédés par l’épée, mais au lieu d’essayer de me bloquer avec son arme, ce qui m’aurait laissé une belle ouverture, elle m’a collé un coup de poing ! Merde ! songea l’ennemi.
Il regarda autour de lui comme s’il cherchait quelque chose, mais Nerissa lui lança directement :
« Inutile de chercher. Il n’y a aucun moyen de sortir de cette pièce, à moins de me vaincre, bien sûr. »
C’est exact : le vice-chef cherchait une issue, car il ne comprenait pas son adversaire. Pour quelqu’un comme lui, qui ne se battait qu’après avoir préparé un terrain à son avantage, c’était le pire scénario possible.
Malheureusement pour lui, Nerissa se tenait juste devant l’unique sortie. Elle pouvait reculer si elle le voulait, mais l’ennemi devrait passer par elle pour faire de même.
Le cas était assez amusant : un combattant de courte portée se retrouvait piégé dans un espace exigu avec une combattante de moyenne portée, au lieu que ce soit l’inverse, comme cela aurait dû être.
« Merde ! » jura le vice-chef en fonçant sur Nerissa. En chemin, il lui lança un de ses couteaux d’os au visage, puis bondit pour lui asséner un coup avec l’autre au niveau du cou. Nerissa esquiva le premier couteau et bloqua le second avec son épée.
« Crac ! » Un couteau d’os ne faisait naturellement pas le poids face à une épée d’acier — du moins, pas un couteau ordinaire contre une épée forgée par Aster. Sous la violence du choc, la lame du couteau se fendit sur place. Sans compter qu’il avait déjà lancé l’autre.
Il avait aussi bondi. Même si cela avait pu sembler impressionnant, c’était stupide, car ce mouvement ouvrait des brèches dans sa charge. Par exemple, il ne pouvait pas esquiver en plein vol, contrairement à la princesse à la foudre violette ou à Agnes, qui pouvaient tordre leur corps sans aucun appui au sol pour modifier légèrement leur trajectoire par rapport à leurs mouvements habituels.
Mais tout cela répondait à une stratégie. En se débarrassant d’un couteau, le vice-chef avait libéré une main. Puis il avait bondi, mouvement qui l’exposait largement et ne pouvait manquer d’attirer l’attention de son adversaire, tandis que l’autre couteau visait un point vital comme le cou de Nerissa. Tout cela devait empêcher la jeune fille aux cheveux bicolores bleus de surveiller la main qu’il venait de libérer et qui s’était glissée dans sa poche.
Crève… ! Alors que le vice-chef s’apprêtait à projeter le contenu d’une petite fiole au visage de Nerissa, la jeune fille aux cheveux bicolores bleus bougea son bras droit comme l’éclair, saisit férocement l’ennemi à la gorge, puis… le fracassa contre le sol.
« Boum ! » Contrairement aux maisons du camp d’Aster, les abris de ce camp avaient un sol en terre. Les membres ordinaires se couchaient sur un tas d’herbe, tandis que les plus gradés y ajoutaient une couverture. Le bruit sourd du corps du vice-chef plaqué au sol résonna tout de même assez fort.
Qui plus est, sa tête heurta le sol avant son corps. Le choc fit rouler ses yeux en arrière et il s’évanouit sur-le-champ. La petite fiole qu’il tenait dissimulée glissa alors de sa main.
« Humph. Je ne peux peut-être pas détecter les toxines avec une précision absolue comme Vivian, mais même en étant mortelle, où pourrais-je mettre mon visage si je ne repérais pas un liquide qui s’échappe ? » dit Nerissa avec un petit reniflement méprisant.
Oui, elle pouvait détecter à peu près tous les liquides autour d’elle. Pas directement : c’était plutôt une sorte d’instinct, moins précis que celui de Vivian, qui pouvait repérer les toxines quelle que soit leur forme et même en connaître les effets principaux sans les avoir vues.
Mais c’était parce que Nerissa pouvait détecter une plus grande variété de choses. Vivian était limitée à tout ce qui était toxique, tandis que, pour la jeune fille aux cheveux bicolores, il suffisait que la chose soit à l’état liquide. Pas besoin que ce soit de l’eau : elle percevait aussi les poisons, la sève des arbres et même le sang. La zone couverte par ce sens particulier était bien plus réduite que celle de Vivian, mais, comme on pouvait le voir, chacune avait ses propres avantages.
De plus, Nerissa était bien plus limitée par sa condition de mortelle que Vivian. En temps normal, la jeune fille aux cheveux bicolores bleus aurait aussi pu détecter les choses à l’état gazeux et solide, puisque son Attribut de glace informe pouvait prendre ces formes également.
Vivian était sans conteste la fille dotée de la plus grande « puissance naturelle » qu’Aster eût rencontrée, même sans entraînement ni rien. Cela ne signifiait pas pour autant qu’elle surpassait Nerissa en talent. C’était sa constitution, incontrôlable tant sa puissance était grande, qui en était la cause. Elle avait connu les difficultés qu’Aster aurait dû affronter s’il avait été un Drage ordinaire doté de la lignée draconique qu’il avait éveillée, ou s’il ne s’était pas concentré sur le concept de « contrôle ». Lilia et Alice avaient prouvé qu’elles aussi pouvaient connaître des périodes d’excitation, alors que leurs lignées draconiques n’avaient rien à envier à la sienne.
Pour l’instant, on ignorait si le pouvoir de Nerissa venait d’une constitution ou d’une lignée, car le seul indice était ce cristal bleu sur son front, où était conservé son manuel. Mais une chose était claire : en matière de Talent inné, elle n’avait absolument rien à envier à la fille aux cheveux blancs.
« Mmm, ça fait un peu bizarre, mais ça a marché : j’ai déclenché ma mission unique avec ça~ », dit joyeusement Nerissa.
Si vous vous demandiez comment elle avait pu y parvenir en battant un ennemi qui n’était même pas particulièrement fort, c’était à cause de la manière dont elle s’y était prise.
Réfléchissez un instant : avec quoi avait-elle assommé son adversaire ? Eh oui, pas avec son épée, mais avec sa main, en le fracassant au sol pour vaincre le vice-chef.
Bien sûr, si c’était aussi simple, elle aurait déclenché sa mission unique depuis longtemps. Et, à vrai dire, ce ne serait pas une mission unique, réputée si difficile à déclencher.
Pour que cela fonctionne, Nerissa devait inconsciemment reléguer son épée au second plan, puis vaincre un ennemi d’une façon qui ne lui était pas habituelle. Et c’était précisément ce qui venait de se passer : elle avait bloqué l’attaque avec son épée, occupée à parer le couteau d’os, et n’avait donc pas pu s’en servir pour attaquer l’ennemi.
Elle l’avait fait par réflexe, sans rien préméditer, preuve qu’elle progressait et s’affranchissait de son style habituel. Il fallait préciser que cela s’était produit parce que Nerissa se retenait.
Si elle ne l’avait pas fait, elle aurait pu pousser brutalement son épée vers l’avant et frapper l’ennemi au visage avec le tranchant non affûté de la lame, tout en parant son attaque. Pour le démontrer, la jeune fille aux cheveux bicolores bleus sortit tranquillement le récipient en bois d’un mètre que le vice-chef avait déterré, le cala sous son bras, puis saisit par le col le vice-chef inconscient avec la main du même bras. Après avoir effacé les traces du combat laissées au sol, elle quitta cet abri.
Comme vous le voyez, elle aurait pu dominer le vice-chef de front grâce à sa force, briser son couteau d’os, puis le frapper à la tête avec le tranchant non affûté de son épée. Mais elle avait préféré se servir de son autre main pour le plaquer au sol et le vaincre.