Chapitre 88
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Traducteur : Coughing Baby
Relecteur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste malgré lui
Chapitre 88
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La fête (2)
La salle des archives de l’Inspection du Palais impérial.
Des dizaines de comptables et d’enquêteurs épluchaient des piles de documents.
Ils cherchaient le moindre indice de fraude fiscale à l’usine d’Aternum et à la mine des monts Rommilton.
Froufrou.
Le bruit des pages qu’on tournait résonnait dans la pièce.
Froufrou.
La pierre de mana était une ressource essentielle partout dans le monde. C’était le minerai qui soutenait la civilisation humaine ; dire qu’il s’agissait de la ressource la plus importante n’avait donc rien d’exagéré.
Mais il en existait plusieurs qualités.
Les Tours de magie utilisaient des pierres de mana de haute qualité pour mettre au point leurs sorts et mener leurs recherches. Nombre de technologies avancées de magitech en nécessitaient également, tout comme les artefacts de haut rang. La Garde d’aura sphérique, très en vogue ces derniers temps, allait encore plus loin : elle exigeait des pierres de mana d’une pureté exceptionnelle.
À l’inverse, les trains et les usines fonctionnaient avec des pierres de mana peu pures, des résidus pleins d’impuretés.
Froufrou.
La loi fiscale appliquait donc des taux différents aux pierres très pures et aux pierres de faible pureté. Les maisons nobles propriétaires de nombreuses mines de pierres de mana éludaient l’impôt en déclarant leurs pierres de haute qualité comme étant de basse qualité, ou en prétendant qu’elles avaient été endommagées lors de l’extraction pour les inscrire en pertes.
C’était un secret de Polichinelle parmi la noblesse impériale. Même le Palais impérial tolérait ce genre d’optimisation fiscale.
En ce sens, cette inspection était en réalité le fruit du lobbying d’autres maisons productrices de pierres de mana, qui cherchaient à tenir Maximilian en laisse.
Mais…
« … Directeur. »
L’inspecteur qui examinait le registre s’interrompit.
« C’est d’une propreté stupéfiante. »
« … Ha. »
Le directeur Ditmar laissa échapper un rire sec.
« Je n’ai jamais vu une comptabilité pareille. »
L’inspecteur agita légèrement le registre, comme pour en faire tomber la poussière. Pas une seule particule ne s’en détacha. C’en était presque ridicule.
« Qu’en pensez-vous ? »
Ditmar se tourna vers un coin de la salle des archives. Une femme aux lunettes rondes parcourait des documents avec une concentration méticuleuse.
« Dame Kandel. »
Sonnet, de la maison Kandel, leva la tête.
« … Je n’ai aucune objection. »
Tac. Elle ôta ses lunettes et les posa sur la table.
« Maximilian von Ebenholtz… »
Mâchouille, mâchouille.
Tout en faisant rouler entre ses dents le chewing-gum qu’elle mâchait toujours lorsqu’elle réfléchissait, Sonnet livra sa conclusion.
« C’est un loyaliste impérial dont les actes sont à la hauteur des paroles. »
« En effet. Les documents le prouvent. Quant à la disparition de Lutz Rozen, directeur de département, les circonstances désignent Leutern II. »
« Oui. Cela semble juste. »
Sonnet plia soigneusement un mouchoir et y cracha son chewing-gum.
« Leutern s’en est pris à l’agence avec beaucoup trop de précipitation. »
Les agences directement rattachées à l’Empereur disposaient de leurs propres systèmes, indépendants. Un simple chef de département n’aurait pas fouillé les affaires des Ebenholtz de sa propre initiative. Mais s’ils avaient une raison valable, leur pouvoir suffisait à ternir la réputation même d’une grande maison.
« Peu importe l’influence de Leutern au palais : s’il a tué un haut responsable d’une agence sans justification, il a franchi la ligne. »
À présent, l’agence surveillerait Leutern comme une bande de hyènes. L’attention ne se portait plus sur Maximilian, mais sur Leutern.
Leutern II serait mis en pièces au moment où il serait le plus vulnérable.
« Maximilian… avait-il prévu jusqu’à cela ? »
Le coin des lèvres de Sonnet se tordit légèrement.
« … Pardon ? »
Il avait fait de Leutern son allié, écarté Lutz, puis dressé l’agence contre Leutern et l’avait isolé.
Éliminer deux obstacles d’un seul coup en se servant de la main d’un autre. C’était si bien ficelé que cela semblait mis en scène, et cette idée avait quelque chose d’inquiétant.
« Non, rien. »
Sonnet rajusta ses vêtements et quitta la salle des archives.
Dans son esprit, l’ombre nommée Maximilian s’assombrit encore d’un ton.
* * *
Fin février, alors que le printemps se faisait encore attendre, dans un penthouse de l’État indépendant de Kanillan.
J’y avais aménagé un nouveau bureau. À croire que j’allais faire de nombreux allers-retours.
« Ah, oui, monsieur. C’est Russell, le vice-président du KNSE. Vous vous souvenez de moi, n’est-ce pas ? Ces derniers temps, je n’ai rencontré que votre représentant. »
C’était Russell qui m’appelait.
« Je m’en souviens. »
« Tant mieux. Comment allez-vous ? Kanillan enchaîne les gains jour après jour ! »
Sa voix était fort agréable.
Il manquait de manières, mais il l’assumait avec tant d’aplomb que j’avais presque envie de lui donner sa chance, au moins une fois.
« Vous accepteriez de prendre la même position que moi ? »
« Ah, non, ça ira. Je passe ! Au fait, j’ai entendu dire que vous assisteriez cette fois à la présentation du Protocole des terres communautaires. Votre représentant a reçu l’invitation. »
Russell me prenait toujours pour « Ebert », un homme au service de l’Empire. Photographier des nobles impériaux hors des frontières de l’Empire était un crime grave et, comme j’étais connu pour mes cheveux blonds et mes yeux dorés, changer simplement la couleur de mes cheveux et de mes iris suffisait à me rendre méconnaissable.
« Je suis sceptique quant à cette technologie. J’envisage donc de vendre à découvert. »
« Vendre à découvert ? Pwahahaha ! »
Il éclata de rire.
Quelle voix agréable. Vraiment.
« Ah, pardon. C’est une façon de penser digne d’un prophète de malheur. »
Hahaha.
Un prophète de malheur… Pour un homme de la finance, il comprenait vite.
« Oui. Moi aussi, j’ai réfléchi à la fin du monde. »
Russell venait de me rappeler quelque chose que je devais faire. Je sortis de mon sac du papier à manuscrit et un stylo-plume, puis les posai sur le bureau.
L’une des tâches indispensables à l’accomplissement de mon objectif.
La fin d’année avait été trop chargée, mais les choses s’étaient calmées récemment. Je comptais donc me mettre sérieusement à l’écriture. C’était le premier brouillon de l’autobiographie qui devait répandre mes idées dans tout l’Empire, un texte que j’avais toujours envisagé d’écrire sans jamais parvenir à les coucher tout à fait sur le papier.
« Waouh, impressionnant. Si vous pariez à la baisse sur tout le continent, vous allez rafler la mise. »
Gratte, gratte.
La pointe du stylo-plume crissa sur le papier.
« Si vous en êtes si sûr… Très bien ! Je parie 100 dollars ! »
« Et la cote ? »
« Hmm. Peut-être mille contre un. Enfin, à bientôt, le 3 mars. Je vous donnerai vos 100 dollars à ce moment-là. »
« Très bien. »
« Oui, je raccroche ! »
Russell mit fin à l’appel et je griffonnai sur la page blanche les idées qui me venaient.
[Je suis né dans le domaine ancestral de la maison Ebenholtz, au cœur de l’Empire. Mon père est Sebestian, et ma mère, Cecilia…]
Stop.
Je me figeai à la première page.
Cecilia. La personne que j’avais le plus aimée au monde, et que j’avais perdue bien trop tôt, compte tenu de tout l’amour que je lui portais.
Penser à toi m’avait toujours fait souffrir. Ta mort m’avait laissé une profonde cicatrice, et peut-être à Sebestian aussi.
« … »
Je fermai les yeux un instant, puis repris ma plume.
Je mis mes sentiments de côté et me contentai d’aligner les mots.
De toute façon, ce manuscrit n’était qu’un brouillon. Plus tard, je comptais engager un nègre. Je connaissais quelqu’un qui deviendrait un jour tristement célèbre pour ses crimes de guerre, mais dont le talent d’écrivain n’aurait pas d’égal.
L’important, c’était le contenu.
[Les Aran sont la race dirigeante la plus pure et la force motrice de la civilisation. Nous avons donc le devoir d’apaiser le chaos du continent et d’y établir un nouvel ordre.]
Les Aran. La race suprême proclamée par l’Empereur et l’Empire.
Mais l’Empire n’avait pas clairement défini la hiérarchie au-delà de cela, et s’était fait beaucoup trop d’ennemis.
[Les habitants de Gennen sont depuis toujours les amis indissociables des Aran. Ils sont dignes de combattre à nos côtés…]
[De même, de nombreuses nations occidentales peuvent être considérées comme des branches collatérales des Aran. Un jour, elles devront donc se rassembler sous un même drapeau.]
Une phrase qui sous-entendait l’unification de l’Occident, exactement ce que l’Empereur prêchait avec tant de ferveur et désirait si ardemment.
[À l’inverse, l’Orient est inférieur. Ses habitants sont des barbares incultes et doivent être gouvernés par l’Empire…]
L’Alliance orientale, que je devrais affronter un jour, était probablement une place forte des Izenheim. Il se pourrait que je croise des Izenheim à chaque coin de rue.
[Et puis, les sous-espèces.]
Mon opinion sur les sous-espèces était arrêtée.
[Les sous-espèces sont peut-être des impuretés sur le continent. Mais les caractéristiques de chaque race diffèrent trop pour qu’on puisse les regrouper toutes sous le terme de sous-espèces.]
Je ne devais pas me les mettre toutes à dos. Il fallait garder des exceptions indispensables.
[Les Yaken, en particulier, ressemblent à des bêtes de proie. Mais si on les tient en laisse et qu’on les apprivoise, ils peuvent devenir les chiens de chasse les plus fidèles des Aran…]
Gratte, gratte.
Les lignes s’accumulaient sur la page. Mes phrases manquaient de finesse.
Je ne faisais que coucher sur le papier mes pensées, mais un professionnel pourrait ensuite les polir dans le sens que je souhaitais.
Gratte.
[Izenheim.]
Ma main s’arrêta un instant sur le nom des Izenheim, ennemis de l’humanité.
Malheureusement, je ne pouvais pas écrire la vérité : qu’ils étaient une espèce venue d’un autre monde et vouée à détruire le nôtre.
Si je le faisais, on me prendrait pour un fou.
Je devais donc plutôt les dépeindre par le prisme d’une haine qui correspondait parfaitement à l’Empereur et à l’Empire.
[Les Izenheim sont abjects. Ce sont les parasites les plus dangereux du continent. Ils ont forme humaine, mais leur essence touche au néant et à la monstruosité.]
[Kasim, criminel idéologique qui a semé le chaos à Gennen et tenté de réduire en cendres tout le territoire autonome…]
Je citai des affaires réelles en exemple et consacrai aux Izenheim la plus grande partie du texte. De tels cas ne feraient que se multiplier avec le temps.
[Ils souillent la pureté du continent, sont incapables d’être civilisés et toute compromission avec eux revient à se détruire soi-même.]
« … Souillent la pureté. »
La phrase que j’avais écrite sans réfléchir m’impressionna.
Les Izenheim venaient d’un autre monde. Ils souillaient donc bel et bien la pureté de l’humanité.
…
La nuit de Kanillan n’avait rien à voir avec celle de l’Empire. Cet État indépendant connaissait une « vraie » nuit.
Cette expression était si célèbre, même parmi la noblesse impériale, que je sortis pour me changer les idées. L’automne à Gigantes et l’hiver à Gennen m’avaient apporté leur lot de maux de tête… J’avais envie de lâcher prise, pour une fois.
« Ah, bien sûr. Il se trouve que nous avons une soirée VVIP de premier ordre ce soir. »
Je demandai à Russell s’il pouvait me recommander une bonne fête.
« C’est un endroit accessible uniquement aux VVIP aussi fortunés que vous. Je vous envoie l’invitation tout de suite. Quelle est votre adresse ? »
Russell m’envoya volontiers une invitation VVIP.
« Luminous Hall »
Le bâtiment avait une forme étrangement torsadée, comme une pâte tressée. Au sous-sol, une boîte de nuit diffusait une musique bizarre et une foule innombrable faisait la queue à l’entrée pour y accéder.
« Hé, ne doublez pas ! »
« Hé ! Vous ne contrôlez pas la situation ? C’est qui, ce type ?! »
Je les dépassai et tendis mon invitation VVIP au garde. À cet instant, celui-ci aboya sur les gens qui protestaient contre mon passage.
« Taisez-vous ! Surveillez votre ton ! »
Puis il se tourna vers moi avec un grand sourire.
« Veuillez me suivre. »
À Kanillan, le statut, c’était donc vraiment l’argent.
« Prenez cet ascenseur. Passez une bonne soirée. »
Le toit, où l’ascenseur réservé aux VVIP me conduisit, était
somptueux.
Des milliers de lustres en pierre de mana serpentaient au plafond comme une galaxie, et le sol était en cristal transparent. Des hommes et des femmes en tenue décontractée riaient, une coupe de champagne à la main.
Quand un homme et une femme s’entendaient bien, ils partaient ensemble dans une chambre. Certains jouaient aux cartes, d’autres dansaient sur scène.
Glouglou. On remplissait les verres d’alcool. Parfois, d’étranges bulles s’élevaient dans les airs.
Tout le monde profitait ainsi de la fête, comme si demain n’existait pas, ou comme si cette journée devait durer éternellement.
« … »
Je n’y trouvais rien de drôle. Je n’avais le droit de rire de rien.
Moi aussi, j’avais autrefois vécu dans le plaisir, autant qu’eux, non, davantage encore.
Mais à présent, un poids plus lourd semblait m’écraser de tout son poids.
La fin du monde.
Ce fait que j’étais le seul à connaître, et auquel personne d’autre au monde ne croirait…
« Hein ? J’ai l’impression de vous avoir déjà vu quelque part. »
À cet instant, quelqu’un s’approcha en titubant. Une bouffée d’alcool me frappa.
Je tournai la tête. Des cheveux rouge feu. Une femme solidement bâtie, vêtue d’une veste en cuir, se tenait là. Une coupe de champagne à la main, les yeux légèrement vitreux, elle me détailla de la tête aux pieds.
Si c’était bien elle, elle risquait de reconnaître mon visage déguisé, avec mes cheveux noirs et mes yeux bruns. Je me demandai si je devais m’éloigner.
« Oh, vous êtes beau gosse, non ? »
Inquiétude inutile.
« … Enchanté. »
« Mmm, vous me connaissez ? »
« Oui. Vous êtes Ren, commandant du corps de mercenaires Akarius. »
« Je suis si célèbre que ça ? »
« J’ai une bonne mémoire des visages. »
Avec ce virus, même si je voulais oublier un visage aperçu une fois, j’en étais incapable.
« Je vois. Comment vous appelez-vous ? »
Sa voix pâteuse trahissait l’alcool. Ces derniers temps, elle semblait d’excellente humeur. Eh bien, ses gains immédiats devaient être astronomiques.
« Ebert. »
Dieter me l’avait appris. Tous les contrats et les droits sur les revenus du corps de mercenaires Akarius avaient été mis en gage auprès de ma banque.
De mon point de vue, c’était regrettable.
Ces pertes étaient dues à la cupidité de Ren, mais avant ma régression, le corps de mercenaires Akarius n’avait jamais été hypothéqué.
« Je gère un petit fonds. »
« Ebert… Hein ? Ebert ? »
Elle ne reconnaissait pas mon visage, mais le nom d’Ebert lui disait quelque chose.
« Russell m’a parlé de vous ! Hé, c’est formidable, vraiment formidable. Je voulais vous rencontrer au moins une fois. »
Quoi qu’il en soit, nos chemins s’étaient croisés d’une façon étrangement intéressante.
« … Je suis honoré, alors. »
« Eh bien, j’ai entendu dire que vous pariez sur la chute de Kanillan. »
« Oui. Vous voulez vous joindre à moi ? »
À ces mots, elle eut un bref rire et secoua la tête. Comme si elle avait retrouvé sa sobriété d’un coup, elle se redressa et me scruta d’un regard acéré.
« Mais vous avez vraiment l’air d’un noble. »
Sa voix empâtée par l’alcool venait de se corriger en un instant.
« N’importe qui verrait que vous êtes un noble impérial. Et pas un nobliau quelconque. »
À vrai dire, c’était pareil pour elle. Même lorsqu’elle s’efforçait d’afficher une allure rude et endurcie, des traces de l’élégance de la noblesse impériale transparaissaient par endroits. Sa prononciation impériale et sa manière de parler la trahissaient déjà.
Mais…
« Vraiment ? »
J’esquissai un sourire amer.
Sebestian avait exterminé sa maison.
Et j’étais sur le point de ruiner tout ce qu’elle avait bâti de ses propres mains.
* * *
Pendant ce temps, dans le 42ᵉ district impérial, Yukia rendit visite à l’orphelinat d’Entikkan.
« … Ça a beaucoup changé. »
Le sol, autrefois glacé faute de chauffage, était désormais tiède. Le plafond taché, abîmé par les fuites, avait été réparé proprement. Les vêtements des enfants étaient plus épais et, surtout, l’odeur de viande qui venait de la cantine ne lui était pas familière.
Entikkan la regarda et fit la même remarque.
« Toi aussi, tu as beaucoup changé. »
« … »
Dans le bureau du directeur, ils échangèrent longuement des regards en silence.
Entikkan était le frère cadet d’Eric, et Yukia la fille d’Eric. Ils étaient liés par le sang, mais les conversations chaleureuses ne leur venaient jamais facilement.
C’était dans la nature des Yaken.
« Hum. Qu’est-ce qui t’amène ? »
Entikkan demanda d’un ton hésitant, après une toux forcée.
« … Mon salaire. »
C’était l’argent qu’elle avait mis de côté sans dépenser un seul sou de sa solde et des primes reçues de Maximilian.
« Garde-le pour toi. Les enfants et moi avons maintenant tout ce qu’il nous faut. »
« Ça ne servirait à rien. Tu le sais. »
Yukia répondit sans détour.
C’était vrai. Elle prenait son petit-déjeuner et son déjeuner à la cantine de l’Ordre des chevaliers, puis dînait des repas livrés à son logement. Quelques tailleurs pour son travail de secrétaire et des lunettes de soleil suffisaient pour s’habiller, et elle dormait dans un logement fourni.
« Alors, construis les machines qui te plaisent. Sers-toi de tes talents. Ne reste pas figée sur place. »
« … Toujours à me faire la morale. »
« Tu parles aussi de façon aussi familière à messire chevalier Maximilian ? »
« Un peu. »
« Ha ! »
Entikkan claqua la langue, incrédule. On aurait dit qu’une nouvelle tirade moralisatrice se préparait. Avant qu’elle ne commence, Yukia baissa les oreilles et parla plus bas.
« Il est bizarre. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Il avait une sculpture yaken. Un collier en bois. »
Yukia fronça les sourcils, essayant de se rappeler à quoi elle ressemblait.
« Je ne sais pas à qui elle appartenait, mais… »
Elle ne l’avait aperçue qu’un bref instant et ne pouvait pas en être certaine, mais le style yaken lui était familier. Et, plus étrange encore…
« Et… il a dit qu’il avait une dette envers moi. »
À cet instant, le visage d’Entikkan se figea.
« … »
Il se mordit silencieusement la lèvre inférieure un moment. Puis il glissa sa main sous le bureau pour en cacher les tremblements.
Les paroles que Maximilian lui avait adressées autrefois lui revinrent à l’esprit.
« Les Yaken fabriquent toujours ce genre de choses. »
« Est-ce qu’ils les offrent parfois en cadeau ? »
Un cadeau…
Le mécénat de Maximilian. La raison pour laquelle il gardait Yukia auprès de lui. Sa bienveillance envers les Yaken. Et Eric Tarik.
Ces paroles s’assemblèrent d’elles-mêmes et une possibilité prit forme dans l’esprit d’Entikkan.
Il réfléchit longuement, puis finit par baisser la tête. Un profond soupir lui échappa.
« … Je m’en doutais. Alors, c’était ça. »
Ses soupçons s’étaient déjà changés en certitude.
« Yukia. »
Il plongea son regard dans les yeux de sa nièce.
« Nourris-tu encore de la haine au fond de toi ? »
« … Tu vas encore me faire la morale— »
« Tous les nobles ne se ressemblent pas. Ceux qui ont causé la mort de ton père et le chevalier nommé Maximilian sont différents. »
Yukia se leva, comme si elle ne voulait pas entendre la suite.
Alors qu’elle tendait la main vers la poignée de la porte, Entikkan la retint.
« Yukia. Écoute-moi bien. »
Sa voix avait une gravité nouvelle.
« Le chevalier nommé Maximilian… »
Il choisit lentement ses mots, puis poursuivit.
« Il semble éprouver des sentiments particuliers pour ton père. »
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