Chapitre 86
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ The Reluctant Imperialist
Chapitre 86
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À la fin de l’hiver (2)
Sonnet Kandel.
Elle rassemblait les fragments épars d’une affaire étalés sur son bureau.
Il s’agissait de documents sur l’incident de Gennen.
Le contrôle et le blocus avaient été si stricts qu’il ne restait presque rien qui puisse servir de document historique.
Il y avait tout de même les photos qu’Alphonse, le journaliste, avait risqué sa vie pour faire sortir clandestinement de Gennen, les informations transmises par des indicateurs sur place, ainsi que les témoignages de badauds et d’étudiants.
En rassemblant ces éléments, Sonnet reconstitua le tableau de la situation à Gennen.
« …… »
Elle ferma les yeux.
Passionnée d’archives et étudiante en histoire, elle imagina l’homme nommé Maximilian à travers les événements de Gennen.
Les yeux clos, en silence, elle se représenta son visage, ses paroles, ses actes, ses principes…
Toc, toc.
On frappa, interrompant sa concentration.
En se massant le front, Sonnet se retourna.
« Entrez. »
C’était le cabinet d’avocats qu’elle avait ouvert, baptisé « Sol ».
Cric.
La porte s’ouvrit et un homme entra. Son costume avait vieilli, mais il était soigneusement repassé. D’âge mûr, il tenait avec précaution une boîte cadeau grossièrement emballée.
« Euh… enchanté. »
Il s’attarda près de la porte, impressionné par l’élégance des lieux. Sonnet lui fit un petit signe de la main.
« Je vous en prie. Entrez. »
« Euh, je… je viens de la part de maître Setian… »
« Oui, c’est bien cela. »
L’homme s’appelait Ben Lot. C’était le père d’Adeline.
Sonnet s’inclina poliment devant lui.
« Je serai votre avocate. »
Elle avait en partie contrarié le plan de Maximilian. Elle était allée directement voir l’avocat qu’il lui avait recommandé et avait demandé elle-même le transfert du dossier.
« Ne vous inquiétez pas. Ce procès se terminera bien différemment du précédent. »
Elle ferait tout son possible pour qu’Adeline bénéficie d’un jugement équitable. Bien sûr, elle pourrait en profiter pour glaner quelques informations sur Maximilian, mais, pour l’instant, c’était tout ce qu’elle avait en tête.
* * *
…… Gennen avait été ravagée en de nombreux endroits. Les routes, les infrastructures, les boutiques, les entreprises… Des semaines de blocus avaient gelé l’économie du territoire autonome.
Les pertes de Gennen étaient considérables.
« La reconstruction avance bien. »
Mais mes entreprises s’en étaient chargées. Les sociétés de génie civil, de construction et de matériaux que j’avais acquises par avance avaient toutes été mobilisées, et les impôts détournés par les fonctionnaires corrompus du gouvernement général étaient utilisés en toute transparence.
« Les dépenses restent dans la marge d’erreur prévue et il n’y a aucune fuite. »
Les nouveaux responsables nommés au gouvernement général n’avaient aucune raison de détourner des fonds, et mes entreprises ne se réservaient qu’un bénéfice minime. Pas une pièce des impôts payés par les habitants de Gennen n’était gaspillée. Tout y retournait directement.
« Le fait que les chars aient détruit le centre-ville de Gennen s’est finalement révélé être une bénédiction déguisée. »
L’ancien centre-ville de Gennen était réputé pour son aménagement inefficace. La circulation y était particulièrement mauvaise et le flot des piétons épuisait les habitants, mais les chars avaient tout rasé. Les vieux bâtiments et les murs avaient été abattus, et les rues élargies de force.
« Les coûts de démolition et le temps nécessaire pour réaménager les îlots urbains ont considérablement diminué. »
Grâce à cela, le centre-ville de Gennen allait changer, sans aucun doute.
Il deviendrait une base militaire pouvant accueillir des centaines de chars et, dans le même temps, l’artère logistique essentielle reliant l’Empire au front de l’Est.
« … Ha. »
Dans le bureau du manoir, je parcourus le rapport et laissai échapper un rire sans joie.
« Alors, ces salauds du gouvernement général ont fait tout ça et ont quand même obtenu des aides financières de l’Empire ? »
J’avais aussi appris l’ampleur des détournements d’impôts commis jusqu’ici par le gouvernement général.
« Oui. La reconstruction devrait se poursuivre sans encombre. Nos entreprises peuvent s’occuper de presque tout ; inutile donc d’engager des frais supplémentaires, comme pour le lobbying. »
« Hum. Mais dites-moi… »
Je repoussai la pile de documents et penchai la tête.
« … Pourquoi ai-je autant d’argent, Dieter ? »
Le solde de mon compte personnel ne baissait pas. Non, il augmentait, en fait.
Les pierres de mana, évidemment. La mine de mana de la région de Rommilton était particulièrement profonde.
Et l’efficacité de l’extraction s’était considérablement améliorée grâce à A-Kkaengi, l’outil inventé par Arman.
Mais j’avais aussi dépensé des sommes colossales.
« La structure des bénéfices s’est considérablement améliorée. L’achat massif de mines de matières premières et de forêts y a notamment beaucoup contribué. »
Des minerais métalliques comme le fer et le cuivre au bois d’œuvre spécial, en passant par le caoutchouc et les matières premières chimiques. Dieter avait reçu mon ordre — « Achetez pratiquement tout ce qui touche aux matières premières » — et l’avait transformé en acquisitions concrètes.
Autrement dit, je faisais tourner une machine à imprimer de l’argent sans fin, jusqu’au déclenchement de la guerre.
« Hum… Bien. Beau travail. »
« Oui. »
Dieter était vraiment irremplaçable. Voilà pourquoi je l’avais protégé par plusieurs couches de sécurité, dont des artefacts défensifs de premier ordre.
« J’ai un autre rapport à vous faire. »
Dieter ajusta ses lunettes.
« Une enquête a été ouverte sur les obligations au porteur. »
« Plus tôt que prévu. »
« Ils semblent également perdre patience. »
Lutz Rozen, le chef du Département d’inspection des affaires spéciales de l’agence directe du palais.
Il avait commencé à retracer mes mouvements de fonds.
« Comme prévu, ils soupçonnent la création d’une caisse noire ou un détournement de fonds. »
L’accusation portait sur le détournement d’argent des usines militaires, un projet stratégique national de l’Empire.
Si c’était vrai, même la maison Ebenholtz serait en danger. On pourrait fermer les yeux jusqu’à un certain point sur un détournement, mais les déclarations que j’avais faites publiquement finiraient par se retourner contre moi.
« Très bien. Bon travail. »
Mais il ne s’agissait pas d’un détournement. J’avais versé mes biens personnels à Aternum sous forme d’avances, puis je les avais fait ressortir par des voies légales, sous couvert d’investissements à l’étranger.
En somme, l’argent ne faisait que transiter par une société.
De l’extérieur, les mouvements de fonds paraissaient extrêmement complexes, mais quiconque connaissait leur point de départ pouvait facilement le démontrer.
Je n’avais fait qu’y déposer mon argent, puis le retirer. Le procédé ne ressemblait à un blanchiment de caisse noire convaincant que parce que les fonds étaient destinés aux obligations au porteur que posséderait Leutern II.
« Vous pouvez aller vous reposer. »
« Oui. »
Je n’avais pas besoin de m’en mêler.
Dès que Lutz serait convaincu de la véracité de ces accusations et passerait à l’attaque, il se retrouverait face à Leutern II, pas à moi.
Ensuite, Leutern réglerait lui-même l’affaire.
« … Leo ? »
Après le départ de Dieter, j’appelai Leo, qui bâillait sur le seuil.
« Ouaf ! »
Leo accourut en remuant la queue. Il avait déjà beaucoup grandi, sans doute grâce à la grande quantité d’élixirs qu’il avait digérés. Ses muscles étaient durs comme une armure et son pelage brillait.
« Tu as bien grandi. Mais bâiller ne sied pas à ta dignité. Garde ça pour toi. »
« Ouaf ! »
Il comprenait vraiment ce qu’on lui disait. S’il pouvait aussi parler, ce serait le jackpot.
Je lui frottai la crinière.
« … Ça va, tant qu’on est juste tous les deux. »
« Ouaf ! »
Leo, mon chiot à dix millions de dollars, deviendrait le chien adulte le plus puissant du monde.
« À table. »
Je sortis le repas spécial préparé par le cuisinier. Du bœuf de première qualité mêlé à des herbes de mana : un menu conçu pour être aussi savoureux que bon pour la santé. J’avais engagé un cuisinier rien que pour Leo.
— Miam, miam.
Leo mangea.
— Miam, miam.
Je l’observai attentivement. Il gardait sa dignité et mangeait sans se mettre la moindre tache sur le pelage, puis, tout à coup…
« … Hum. »
Dans la voiture qui m’emmenait travailler à l’Ordre, j’observai le visage de Yukia dans le rétroviseur.
Pour une raison ou une autre, cette femme ressemblait à Leo.
Ou peut-être était-ce Leo qui lui ressemblait.
La tribu Yaken avait vraiment des airs de bêtes.
Je me frottai la nuque. Le collier en bois de la tribu Yaken. Il me gênait, mais je le portais pour l’instant. Sans en faire trop. Il me serait forcément utile un jour.
« Nous sommes arrivés. »
Je descendis et parcourus les couloirs de l’Ordre. Le regard des chevaliers sur moi avait changé. Ils se montraient un peu plus méfiants, un peu plus tendus.
L’incident de Gennen avait vraiment été d’une ampleur considérable.
« Max ! »
Au bout du couloir, mon camarade Leon me fit signe et s’approcha. Contrairement aux autres chevaliers, lui n’avait pas changé. Un léger sourire me vint aux lèvres.
Leon était un cinglé. Vérité éternelle : ces types décharnés qui sourient toujours comme des idiots cachent généralement une force terrifiante.
« Ça tombe bien. Tu veux venir voir notre club de recherche aérienne ? »
« … Un club de recherche aérienne ? »
« Ouais. On vient de le créer. On étudie les manœuvres aériennes. »
Tiana, qui venait d’arriver derrière lui, un casque sous le bras, intervint à son tour.
« Les Ailes de mana. On se débrouille plutôt bien maintenant. Alors on organise aussi une compétition. On notera des choses comme l’originalité et l’efficacité. »
Les sourcils de Tiana tressaillirent quand elle me regarda.
« Au fait, ça te dirait d’être juge ? Si c’est toi, tout le monde acceptera. »
Ils voulaient donc reconnaître l’autorité du pionnier.
« Ah, vraiment ? Alors… »
Je n’avais pas le temps d’assister à leur compétition ni de juger qui que ce soit.
« Mettez ça en jeu comme prix. »
Des bons de réservation pour l’achat de pierres de mana de première qualité. Des billets que même les nobles du palais suppliaient de m’acheter, les bras chargés d’argent. Il y en avait deux.
« … »
« … »
Leurs deux visages se figèrent.
Je déposai les billets dans leurs mains inertes, qui clignaient des yeux.
« … »
« … »
Ils fixèrent les billets apparus de nulle part, clignant des yeux à plusieurs reprises.
« J’y vais. »
Je gagnai mon bureau.
« … Je suis épuisé, épuisé. »
J’avais trop de travail ces derniers temps. Ah… Je poussai un léger soupir et m’adossai près de la fenêtre.
— Froufrou.
La neige tombait du ciel. L’aube bleutée éclairait encore le matin.
La saison où le monde blanchissait. Quand la neige aurait fondu, je gagnerais encore plus d’argent.
Et durant cet hiver, puis le suivant, et celui d’après…
Combien d’hivers me restait-il à vivre ?
Jusqu’où irais-je ?
Combien de temps survivrions-nous ?
« …… »
Je me laissai gagner un instant par cette humeur, puis m’assis dans mon fauteuil. Je pris un dossier assez épais.
[Dossier d’enquête : le Tueur à la croix]
Ce monde regorgeait de cinglés en tous genres. Il y avait des illuminés obsédés par des religions dévoyées, des monstres devenus fous après avoir grillé leur cerveau avec du mana qu’ils ne pouvaient maîtriser, et des groupes armés comme Gentra, qui organisaient et perpétraient des attentats contre l’Empire.
Mais ce malade-là… était particulièrement étrange.
Bzzzz.
À cet instant, le terminal vibra. C’était l’agent Yosef.
« Messire chevalier. Un autre meurtre vient d’avoir lieu. C’est encore ce salaud de tueur en série à la croix. »
« Où ça ? »
« Dans un atelier de menuiserie du vingt-troisième district. Nous avons sécurisé les lieux. »
« Bien. J’arrive. »
Je me levai. J’enfilai mon manteau et sortis.
……
Je traversai la neige et arrivai au vingt-troisième district.
Juste à côté de la grande rue, un cordon de sécurité avait été installé devant un atelier au charme désuet.
« Loyauté. Je suis heureux que vous soyez venu, monsieur. »
L’agent Yosef m’accueillit.
« Par ici, monsieur. Nous n’avons pas touché aux lieux. »
« Bien. Regardons ça. »
J’entrai avec mon adjudante Yukia.
« …… »
L’intérieur était couvert de sang. Les murs, le sol, même le plafond. Des éclaboussures étaient projetées partout, comme dans un tableau abstrait.
La victime avait été allongée sur une table d’atelier.
La cage thoracique avait été écartée de part et d’autre et l’abdomen fendu de haut en bas. Une ouverture en forme de croix. Les organes s’en échappaient.
Je m’adressai à mon adjudante.
« Yukia. Tu ne sens rien ? Cette odeur habituelle d’eau croupie et de poisson ? »
« … Pas d’eau croupie ni de poisson. Je sens du mana. »
Elle me parlait sans aucune formalité.
J’aurais voulu le lui faire remarquer, mais je me retins. Cette garce le faisait exprès. Si je m’énervais, j’aurais perdu.
« Je vois. »
Je fixai la croix sur le cadavre. Inutile même de chercher des résidus d’activation. Au fond de la plaie, à l’endroit où aurait dû se trouver le cœur, une masse de mana rouge sombre avait coagulé.
Un cercle magique de haute densité.
— Tic.
Mon âme pulsa.
Le temps ralentit.
Mes pensées s’étirèrent.
— Tic.
La nouvelle s’était répandue : j’avais repris cette affaire. Qu’il s’agisse des Izenheim ou de la Faction révolutionnaire, ils avaient trouvé les lieux avant nous et posé une sorte de bombe magique en utilisant le cadavre comme vecteur.
— Tic.
Je vis le mana s’élever du cadavre. Des étincelles d’activation crépitaient.
Je décalai légèrement le regard.
Yukia.
Tu as probablement divulgué des informations sur moi. Mes ennemis ont dû se servir de ce que tu leur as donné sans que tu le saches.
Pourtant, je te le pardonnerai.
J’avais décidé de porter ce fardeau. Si je voulais m’approprier quelqu’un, je devais accepter ce genre de risque.
Tu ne le sais pas, mais tu ressembles à ce qu’il y a de plus important en moi.
Si je voulais obtenir davantage de quelqu’un, il fallait d’abord que je m’implique plus profondément.
Tic.
Je me retournai et saisis le bras de Yukia. Je l’attirai contre moi comme pour l’enlacer, tout en faisant monter le mana dans mon corps.
Viiiiii.
Centrée sur moi, une aura protectrice translucide — la « Garde d’aura sphérique » — se déploya et nous enveloppa tous les deux.
Kwooooum !
La magie contenue dans le cadavre explosa. L’atelier exigu fut instantanément inondé de mana.
* * *
Dans une salle à manger privée du palais impérial, Leutern II découpait son steak, de fort bonne humeur, tandis qu’une musique majestueuse emplissait la pièce.
Hum hum, hum hum. Il allait même jusqu’à fredonner. C’était le jour de la paie.
Tranche, coupe.
La viande lui semblait particulièrement tendre aujourd’hui. Elle se découpait d’un seul geste.
« Mmm… »
Au moment où il porta à sa bouche un morceau de viande de première qualité, ruisselant de jus…
Bzzzz.
Le terminal posé sur la table vibra.
C’était un appel de l’employé chargé des collectes.
« Ouais. Quoi ? »
Leutern répondit en faisant tourner son verre de vin. Cette fois, il comptait se rendre lui-même à Kanillan, encaisser l’argent en personne et profiter de vacances sur place.
« … Quoi ? »
Des paroles tendues lui parvinrent par le terminal.
La main de Leutern s’immobilisa. Le morceau de viande, au bout de sa fourchette, trembla dans les airs.
« Q-quoi ? Répétez. »
Quelques mots lui parvinrent : agence directe, Lutz.
« … Très bien. D’abord… d’accord. Raccrochez pour le moment. »
Il mit fin à l’appel.
« …… »
Il fixa le terminal d’un air hébété. Son cerveau sembla s’arrêter un instant. Les paroles de l’employé résonnaient encore à ses oreilles.
Si les choses tournaient mal, ses comptes pouvaient être gelés et le Bureau du renseignement ouvrir une enquête.
Mon argent. Mon salaire. Mes vacances à Kanillan.
« Non, ce… ce fils de pute ! »
Bam !
Leutern frappa la table. Les assiettes sautèrent et un verre de vin bascula.
Il bondit sur ses pieds. Boum, boum : il se précipita hors de la salle à manger.
Il avait les yeux injectés de sang et ne se souciait plus le moins du monde de la dignité d’un noble du palais.
Il dévala le couloir presque en courant et atteignit la résidence d’un autre palais. Il y entra en trombe et cria à pleins poumons :
« Papa ! »
Les serviteurs de la résidence descendirent comme s’ils en avaient l’habitude et accueillirent Leutern.
« Papa ! »
Malgré sa fureur, son comportement avait quelque chose d’étonnamment mignon.
« Il est où, mon père ?! »
Leutern II n’avait jamais été aussi sérieux.
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