Chapitre 85
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste malgré lui
Chapitre 85
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À la fin de l’hiver
La République occidentale de Prozen.
Un centre d’art et de culture, séparé de l’Empire par trois pays.
À l’Université nationale de Prozen, le professeur Jean Pierre, spécialiste de sociologie politique, désigna une photographie à l’écran.
« L’affaire du meurtre d’Adeline. Un secrétaire du bureau du gouverneur général a cherché querelle dans la rue à une étudiante ordinaire de Gennen. Peut-être lui a-t-il fait des avances et s’est-elle refusée à lui. Quoi qu’il en soit, les deux groupes se sont affrontés, et le secrétaire a sorti un pistolet de sa ceinture. »
Boum.
Il imita le bruit d’un coup de feu avec la bouche.
« Ce seul coup de feu a déclenché les manifestations armées. »
Le cours du jour portait sur la répression de Gennen, un événement qui avait fait l’effet d’une bombe sur tout le continent.
Des centaines d’étudiants occupaient l’amphithéâtre en gradins et écoutaient en silence.
« Gennen s’est embrasée dans le chaos en un rien de temps. »
Le professeur traça un cercle dans l’air avec son stylo.
« Je vous le répète sans cesse : le mana est plus dangereux que les armes à feu, car il est une force humaine. Ses caractéristiques et ses attributs varient d’une personne à l’autre, mais une chose reste commune à tous : sans maîtrise des émotions, le mana se propage toujours comme un feu de forêt. »
« Les étudiants de Gennen, des mages qui vivaient dans la clandestinité et d’autres personnes qui étudiaient le mana se sont soulevés contre la garnison. La ville a sombré dans la confusion presque instantanément. »
Du mana flotta dans l’air et forma des nombres.
59 et 187.
« Selon le communiqué officiel de l’Empire, 59 militaires et policiers sont morts durant la phase initiale de la répression, et 187 personnes ont péri parmi les manifestants et les civils. Ces chiffres sont peut-être déjà sous-estimés, mais malgré tout… »
Ce n’étaient pas des chiffres négligeables.
Les étudiants de la République froncèrent les sourcils en imaginant cette journée.
« Si la situation avait perduré, Gennen aurait été réduite en cendres. La réaction incompétente de la garnison a placé le territoire autonome au-dessus d’une fournaise. Puis, juste après… »
Le regard du professeur se fit plus perçant.
« Des chars. »
Cette fois, son mana écrivit le mot en grosses lettres.
« Des centaines de chars, anciens et récents, ont été déployés à l’improviste et ont investi tout Gennen. »
Les étudiants se mirent à chuchoter.
« Avec une telle force, anéantir un territoire autonome est facile. Il suffit de mener une guerre à grande échelle. »
Les chars n’étaient pas de simples véhicules.
Ils tiraient des obus de haute performance chargés de mana et de pierres de mana ; même ceux qui savaient manier le mana n’avaient d’autre choix que de les craindre.
« Si autant de chars avaient bombardé les rues de la ville, des milliers de personnes auraient pu mourir. Un seul obus aurait pu déchiqueter des dizaines de corps. »
Les étudiants s’étaient attendus à la même chose.
Après l’attentat terroriste de Gigantes, l’Empire allait écraser Gennen pour l’exemple, peu importait le nombre de morts ou la manière de procéder.
« Pourtant, une nouvelle chose étrange s’est produite. »
Jean Pierre changea l’image à l’écran.
Il s’agissait de photos prises par Alphonse, un journaliste de l’Empire. De nombreux édifices et bâtiments avaient été détruits, mais on n’y voyait aucun corps humain mutilé.
« Bilan : aucun civil tué par les tirs des chars. En revanche, 23 militaires et policiers ont été exécutés sommairement pour insubordination. Du côté des manifestants, 103 personnes ont également été exécutées sommairement. »
Le professeur encercla le chiffre [0 mort civil].
« L’Empire a affirmé que chaque exécution sommaire concernait l’un des cas suivants : un manifestant ayant fait preuve d’une violence excessive, une force extérieure à Gennen ou une personne non identifiée. Enfin, c’est la version de l’Empire ; laissons-la de côté pour l’instant… »
Selon Jean Pierre, le chiffre nul des victimes civiles était probablement exact.
Même les journalistes présents à Gennen affirmaient que les chars n’avaient pas touché les civils.
« On peut dire que plusieurs centaines de personnes sont mortes dans l’incident lui-même, mais Gennen, qui était sur le point d’exploser, s’est apaisée en un instant. Une situation où il n’aurait pas été surprenant de voir des milliers, voire des dizaines de milliers de morts a été maîtrisée de cette façon. »
Le professeur changea de nouveau l’image à l’écran.
« Nous devons donc nous intéresser à celui qui a dirigé cette répression. »
[ Maximilian Albrecht von Ebenholtz ]
« Héritier de la grande maison Ebenholtz. »
Aucun portrait net de son visage, de face, n’avait jamais été diffusé hors de l’Empire.
Peut-être était-ce pour le protéger contre les tentatives d’assassinat, mais la plupart des images disponibles ne montraient que son dos.
À l’intérieur de l’Empire, bien sûr, il était déjà si célèbre qu’on disait que des portraits de lui circulaient sous le manteau.
« Il a dirigé cette immense armée avec la précision et l’efficacité d’une seule machine. Il a maîtrisé des centaines de chars et des dizaines de milliers de soldats avec une extrême précision, éteint rapidement l’incendie du territoire autonome et fait preuve d’une grande retenue dans l’usage de la force. Il n’a brisé que le noyau des manifestations et des émeutes. »
Le professeur poursuivit :
« Il n’a pas non plus hésité à tuer des militaires et des policiers. En temps de guerre, le pire ennemi, ce sont les alliés stupides. Si un soldat dérangé avait tiré à la mitrailleuse, ou si l’équipage d’un char avait pointé son canon, Gennen aurait subi bien plus de pertes. »
Maximilian avait abattu ces hommes sans hésiter.
« Il s’est servi de la peur que suscitaient les chars, tout en les maniant avec une discipline rigoureuse. Leurs mouvements semblaient presque réglés par eux-mêmes. »
Alors, si l’on devait résumer la répression de Gennen en une phrase :
« Elle fut très impériale, mais aussi, d’une certaine manière, très aristocratique. »
Un chevalier comme on en voyait rarement à cette époque où l’« Empire » comme la « noblesse » perdaient leurs anciennes lettres de noblesse.
Maximilian était un personnage très intéressant.
« Hein, il est déjà trois heures ? »
Le cours était terminé avant qu’ils s’en rendent compte.
Le professeur Jean Pierre tapota son pupitre.
« Pour le prochain cours, rédigez au moins dix mille caractères sur les causes de l’incident de Gennen, son déroulement, la répression et les répercussions qu’il aura sur les affaires du continent. »
Un chœur de gémissements emplit la salle.
Jean Pierre rit et agita la main. Les étudiants rangèrent leurs affaires et sortirent les uns après les autres.
« … Hum. »
L’amphithéâtre fut bientôt vide.
Le professeur Jean Pierre contempla l’écran en silence.
Il fixa le dos de Maximilian.
La rumeur disait qu’il s’agissait d’un chevalier au physique remarquable, aux cheveux blonds et aux yeux dorés.
Mais Jean Pierre ne l’avait jamais vu en personne.
Pourtant, en tant que professeur qui partait de l’individu pour embrasser l’histoire dans son ensemble, il connaissait Sebestian.
« Le fils de Sebestian. »
Le commandant en chef impérial Sebestian était déjà âgé.
Autrefois, il avait dominé le continent et laissé derrière lui une impression féroce.
À présent, il n’était plus qu’une épée au service de l’Empereur.
Un vassal loyal qui ne défiait jamais la volonté de l’Empereur et se contentait de l’exécuter.
C’était aussi une forme de déchéance.
La maison Ebenholtz avait toujours été ainsi, mais un homme prévisible n’avait rien d’intéressant sur le plan universitaire.
Son fils pouvait-il être différent ?
« Ah… »
Jean Pierre poussa un léger soupir.
L’incident de Gennen avait rendu une chose évidente.
La guerre était désormais inévitable.
Alors la République de Prozen, cette université, et même moi, qui faisais cours sur un simple « personnage » en croyant l’Empire bien loin,
pourrions un jour nous retrouver face aux yeux dorés du chevalier nommé Maximilian.
… S’il n’était pas assassiné avant.
* * *
Nouvel An.
Les rues de l’Empire étaient baignées de couleurs festives.
Des feux d’artifice brodaient le ciel nocturne, et les sujets accueillaient la nouvelle année dans la brise, en échangeant leurs vœux.
En cette saison où tout le monde était en liesse, j’appris que le père de Yukia, Eric, avait été retrouvé mort.
Je m’envolai aussitôt vers la frontière occidentale.
« … Par ici. »
Ce n’était pas vraiment une morgue, mais simplement une chambre froide où des pierres de mana réfrigérantes maintenaient une basse température.
Mes assistants s’y trouvaient avec les guides qui les avaient aidés.
« Il ne reste que ses os, mais ses effets personnels sont intacts. »
Un assistant me tendit un plateau.
Parmi les quelques objets, j’en pris un.
Un collier fabriqué dans du bois finement taillé.
Un objet caractéristique du peuple Yaken.
« … »
Cela suffisait.
Je glissai le collier dans mon manteau et donnai un ordre.
« Récupérez le reste et enterrez-le dans l’endroit le plus ensoleillé de l’Empire. »
« Oui, monsieur. »
Je repris ensuite l’avion pour rentrer et m’apprêtais à me reposer.
Un visiteur inattendu vint me voir.
« B-bonsoir, messire chevalier. Veuillez m’excuser de venir si tard. »
C’était l’agent Yosef, du Bureau central de la police impériale.
Il entra, le visage très tendu.
Peut-être parce que les rumeurs sur Gennen s’étaient répandues, mais depuis quelque temps, beaucoup de gens avaient excessivement peur de moi.
« De quoi s’agit-il ? »
« Eh bien… un étrange meurtrier sévit récemment dans notre juridiction. »
Yosef me tendit un dossier.
« C’est trop personnel pour parler de terrorisme et va bien au-delà d’un simple meurtre… Il laisse sa propre marque. »
J’ouvris le dossier.
Il était rempli de photos des scènes de crime.
La poitrine de chaque victime avait été ouverte en forme de croix, et une marque nette [†] avait été tracée avec du sang au milieu du front.
Un tueur en série qui laissait sa marque.
Un tueur en série qui affirmait sa propre identité.
« Il y a aussi des résidus de mana, mais il est si méticuleux… Je suis désolé, mais cette affaire dépasse nos compétences. »
Les policiers observèrent ma réaction.
« Vous êtes le chevalier qui a résolu l’affaire du Mangeur de têtes, et on dit que vous êtes l’un des meilleurs de l’Empire dans l’analyse des résidus activés… »
« On dit vraiment tout ça de moi ? »
« Ah, oui ! Bien sûr ! Vous êtes une sommité, une sommité ! »
Je n’avais fait que m’occuper des affaires qui s’étaient accumulées, mais il semblait que je m’étais forgé une réputation convenable.
Grâce au virus.
« Si vous êtes trop occupé par vos affaires publiques et privées… »
« Non. »
Je refermai le dossier et secouai la tête.
« Je m’en charge. »
Le visage de Yosef s’éclaira.
Je tapotai la date de l’incident inscrite sur la couverture du dossier.
Un meurtrier qui dessinait des croix.
Cette affaire remontait à avant ma régression, et je m’en souvenais.
Une mission qui valait la peine d’être acceptée.
* * *
Un jour, à la mi-janvier.
Les nouvelles nominations à Gennen furent annoncées comme prévu.
Je plaçai personnellement les personnes de mon choix aux postes laissés vacants par les directeurs exécutés.
Le critère était simple.
Roturier ou noble, peu importait.
L’origine et le milieu familial n’entraient pas en ligne de compte.
Je fouillai mes souvenirs d’avant ma régression et sélectionnai des personnes qui s’étaient particulièrement distinguées au sein du nouveau cabinet, ainsi que des gens talentueux que les échelons supérieurs avaient empêchés de faire leurs preuves. Pour les finances, je suivis les recommandations de Dieter.
« Nous allons maintenant procéder à la cérémonie d’investiture des nouveaux fonctionnaires du territoire autonome de Gennen. »
Dans le grand auditorium du bâtiment du gouverneur général, bondé de monde, le gouverneur Fabian monta sur scène.
Je me tenais deux ou trois marches derrière lui, légèrement sur le côté.
« Nouveau directeur des Affaires intérieures, Hermann Kraus. »
À l’appel de son nom, un homme de petite stature s’avança d’un pas tremblant.
Il était sorti deuxième de sa promotion du département d’administration publique de l’Université impériale, mais comme il venait d’un district défavorisé, il n’était resté qu’un fonctionnaire de district dans la zone des trente.
Par hasard, il avait terminé ses études grâce à une bourse de la Fondation Ebenholtz.
Il avait les compétences nécessaires pour reconstruire le réseau administratif de Gennen.
« Je vous nomme directeur des Affaires intérieures du bureau du gouverneur général de Gennen. »
Le gouverneur lui tendit la main.
Hermann la serra.
Après avoir reçu son acte de nomination et sa plaque d’investiture, il s’approcha de moi.
Je lui adressai un regard et un léger signe de tête.
Je voyais ses jambes trembler.
« J-je m’appelle Hermann Kraus. »
« Je sais. Vous avez reçu le soutien d’Ebenholtz. »
« O-oui. Grâce à cela, j’ai pu terminer l’université… sans encombre. »
Je lui tapotai l’épaule à quelques reprises, et il descendit de scène, le visage prêt à fondre.
« Nouvelle directrice des Terres, Erica Giono. »
Erica Giono.
Dieter l’avait recommandée. Cela signifiait qu’il lui faisait plutôt confiance.
« Nouveau directeur de l’Industrie, Harman Hein… »
Les postes clés furent pourvus les uns après les autres.
L’atmosphère dans l’assistance était étrange.
Les journalistes, en particulier, semblaient complètement déconcertés.
La raison était simple.
Ils ne savaient pas qui étaient ces gens.
Les nominations se poursuivirent ainsi, et enfin :
« Secrétaire en second. »
Le poste de secrétaire en second.
Celui qu’avait occupé le salaud qui avait assassiné Adeline, à l’origine de toute cette affaire. Un titre proche de celui du gouverneur, juste en dessous des directeurs.
« … »
Le gouverneur marqua une pause.
Il connaissait le nom inscrit sur le papier.
Cette nomination ferait probablement beaucoup parler.
Mais il prit la parole.
« Elias Walter. »
La salle s’agita aussitôt.
L’ancien président du conseil des élèves, pendant les manifestations de Gennen.
L’homme qui avait ordonné une dispersion pacifique, puis avait été abattu par un criminel idéologique insubordonné.
Elias revint dans un costume impeccable.
Un pas.
Un pas.
Il avançait avec assurance.
Le bandage sur sa poitrine se voyait même à travers sa chemise, et sa démarche ne trahissait aucune hésitation.
Le voyant sur scène, le gouverneur déclara :
« Elias Walter. Je vous nomme secrétaire en second du bureau du gouverneur général de Gennen. »
Une poignée de main sans chaleur.
Il reçut son acte de nomination et sa plaque d’investiture, puis fit quelques pas avant de s’arrêter devant moi.
Elias me regarda.
Je le regardai à mon tour.
Des yeux froidement aguerris, le regard de quelqu’un qui avait affronté la réalité.
J’aimais assez cela.
« Tu es sorti de prison plus vite que je ne le pensais. »
« … Grâce à toi. »
Cette courte réponse en disait long.
« Garde aussi le collier sur toi désormais. Il n’est pas à usage unique. »
« Oui. »
Elias baissa la tête en souriant.
Je lui tendis la main.
« Félicitations, Elias Walter, secrétaire de Gennen. »
Il me serra la main avec plaisir.
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