Chapitre 76
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste réticent
Chapitre 76
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Ce qui me tracasse (2)
Yukia était assise sur le rebord de la fenêtre de sa résidence et contemplait le ciel nocturne de l’Empire. Un vent froid tirait sur ses vêtements, tandis que le clair de lune baignait ses pieds nus.
Cling. Cling.
Elle faisait rouler de minuscules pièces de métal dans sa main.
Assembler, désassembler, assembler de nouveau. Un cycle dénué de sens. Un rituel pour apaiser son anxiété.
Kzzzt.
Une brusque décharge d’électricité crépita dans l’artefact qu’elle portait à l’oreille.
…… Voici les documents à approuver.
Le bureau de Maximilian. C’était la voix de son aide.
Des bruits secs lui parvinrent : des pages qu’on tournait, une plume qui grattait le papier.
…… Messire chevalier. Puis-je vous poser une question ?
Un instant plus tard, après avoir reposé sa plume, l’aide prit la parole avec précaution.
…… Je me demande pourquoi vous avez précisément accepté un Yaken. La communication est difficile et, vu le climat social de l’Empire, garder une sous-espèce à vos côtés pourrait nuire à votre réputation.
…… Eh bien.
La voix de Maximilian était grave. Il parlait comme s’il se parlait à lui-même.
…… Peut-être par pitié.
Pitié.
La main de Yukia se figea. Elle serra si fort les pièces de métal qu’elles faillirent se tordre.
La rage monta en elle. Humiliée, elle se mordit la lèvre.
…… À vrai dire, ça ressemble davantage à une promesse.
Yukia releva brusquement la tête.
Une promesse ?
À qui, et pour quoi ?
…… Vous devriez donc y prêter une attention particulière, vous aussi. La tribu Yaken est manifestement une sous-espèce utile aux Aran.
…… Oui. Compris.
« Utile. Sous-espèce. »
Yukia cracha chaque mot comme si elle le broyait entre ses dents. Réprimant son souffle tremblant, elle saisit sa plume et consigna les événements du jour dans son carnet.
Les moindres gestes de Maximilian, ses habitudes de langage, jusqu’à la durée de ses silences.
Tout cela constituait des renseignements pour l’avenir, et une arme à pointer sur sa gorge.
Gratte. Gratte.
Elle haïssait les nobles. Elle les haïssait jusqu’à la moelle : ces hommes qui avaient poussé son père à la mort et avaient même recouvert ce décès de mensonges.
Pour elle, la révolution n’était qu’un autre mot pour désigner la vengeance.
Ce chevalier nommé Maximilian — non, cet homme qui se tenait au sommet même du système nobiliaire — était la cible la mieux choisie de toutes.
* * *
Je me rendis pour un bref voyage d’affaires dans l’État indépendant de Kanillan.
« Voici la rue Newrak. »
Une ville animée, et j’y étais avec Dieter. Deux hommes. Ce n’était pas l’idéal, mais le changement d’air n’était pas désagréable.
Après avoir respiré jour après jour le parfum nauséabond des nobles impériaux, même cette puanteur d’argent pourri mêlée de plaisir et de désir me paraissait étrangement fraîche.
« Kanillan abrite une grande diversité de cultures. »
Dieter conduisait et me faisait découvrir le quartier comme s’il était devenu un expert local du jour au lendemain.
« Cette rue compte de nombreux grands théâtres. On dit que leur nombre a triplé en un an. »
Des pièces classiques aux drames modernes d’avant-garde, les affiches de spectacles en tout genre couvraient les bâtiments.
« D’énormes capitaux affluent également dans l’industrie du cinéma. »
Le quartier du cinéma était tapissé d’affiches de romances, de films de guerre et de tous les autres genres. Une liquidité débordante s’accumulait partout et finissait par jaillir. Kanillan connaissait son âge d’or.
« Oh, et… »
Dieter arrêta soudain la voiture, courut jusqu’à un étal de rue et revint avec un dessert.
« Il faut que vous goûtiez ça. »
C’était un cornet gaufré croustillant, garni de glace et de chocolat, avec des biscuits en forme de bâtonnets plantés dedans.
J’en pris une bouchée.
« Hm. »
C’était sucré. Assez pour me donner le tournis, mais pas mauvais.
« Pas mal. »
« Messire chevalier, voulez-vous vous promener un peu ? »
« Volontiers. »
Je descendis en plein milieu de la rue.
Les lumières éclatantes transformaient la nuit en jour, les gens riaient autour de coupes de champagne sur les balcons des restaurants et la musique s’échappait de chaque coin de rue.
Pour un monde au bord de la ruine, le spectacle était éblouissant.
« Dieter. Qu’en pensez-vous ? Je suis certain que tout cela va bientôt s’effondrer. »
Dieter restait difficile à cerner. Il exécutait chaque ordre à la perfection, mais son esprit était aussi calme qu’un puits profond. Pas une ride en surface, pas une en profondeur.
Il m’avait paru quelconque dès notre première rencontre, et il l’était toujours. Un homme qui ne changeait jamais.
« Je suis d’accord. Ici, de l’argent sans substance réelle circule. »
Dieter remonta ses lunettes sans monture d’un doigt.
« Les entreprises de Kanillan empruntent aux banques pour développer des technologies, puis empruntent de nouveau en les mettant en garantie. Le cycle se répète sans fin et les entreprises se livrent à un aléa moral considérable. Même si la technologie n’est jamais développée, même si le projet est irréalisable, les prêts sont accordés dès qu’on lui colle l’étiquette de technologie innovante. »
Si l’Empire devait s’effondrer sous les coups de la guerre, Kanillan, lui, tomberait sous le poids de la dette.
« Ils gonflent une bulle avec des technologies creuses, des technologies qu’ils n’ont jamais eu l’intention de mener à bien. »
Et pourtant, les cours de la Bourse atteignaient chaque jour de nouveaux sommets. Des capitaux aveugles continuaient d’affluer depuis l’Empire et les États voisins.
Voilà pourquoi, lorsque Kanillan s’effondrerait, l’onde de choc frapperait de nombreux pays, dont l’Empire.
« Mais si cet endroit explose, l’Empire subira aussi de lourds dégâts. L’économie impériale fonctionne grâce aux lettres de change. »
« Ken Steiner, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
Le chancelier impérial Ken Steiner, bourreau de travail notoire, soutenait de force l’activité économique de l’Empire à l’aide de lettres de change émises par une banque fantôme sans aucune substance réelle.
C’était la seule raison pour laquelle l’Empire donnait encore l’impression de fonctionner.
« Son objectif est probablement d’explorer de nouvelles terres et de repousser les frontières. Il se procure du matériel militaire avec des lettres de change, puis force le passage vers des contrées inexplorées. »
Les profits de l’exploration et de l’expansion serviraient à rembourser l’avenir qu’il avait emprunté à l’avance.
Mais l’Empereur voulait autre chose.
« Sa Majesté souhaite quelque chose de bien plus sûr et de bien plus certain. »
Piller des nations. Achever des conquêtes qui deviendraient ses propres hauts faits.
Voilà pourquoi la guerre était inévitable pour l’Empire. S’il ne l’emportait pas, il n’aurait aucun avenir.
« Oui. La guerre aura lieu, sans faute. »
Nous traversâmes le quartier animé et arrivâmes sur un terrain vague. Le site devait être aménagé, mais pour l’instant, les mauvaises herbes y avaient tout envahi.
« Avant cela, nous allons construire une banque ici. »
C’était la proposition de Dieter, et ma décision.
Avec le temps, les cibles dont je tiendrais les rênes grâce à l’assurance contre les risques seraient les assureurs et les banques de Kanillan. Dès que l’économie de Kanillan s’écroulerait et que sa monnaie ne vaudrait plus rien, je réclamerais des indemnités colossales et prendrais le contrôle du système financier de ce pays.
« La neutralité absolue sera la devise de la banque. »
Quand les frontières s’effondreraient sous les assauts de la guerre et que les dynasties seraient renversées, l’argent sans maître et l’argent noir en quête d’un refuge afflueraient. Je comptais bâtir le coffre-fort qui engloutirait tout cela, et je m’y mettais dès maintenant.
« Bien. Je m’en occuperai. »
Je regardai silencieusement Dieter prendre des notes dans son carnet.
« Dieter. »
« Oui. »
« Que voulez-vous ? »
Le salaire de Dieter était énorme, bien au-delà de ce que la plupart des gens auraient pu imaginer. Pourtant, il ne dépensait jamais son argent. Il possédait quelques costumes et plusieurs paires de lunettes, logeait dans les quartiers du personnel et ne s’accordait aucun luxe.
« Je me considère comme un homme extrêmement hédoniste. »
Telle fut la réponse de Dieter.
« …… Vous ? »
« Oui. »
Dieter regarda le terrain vague. Il semblait déjà voir la banque qui se dresserait bientôt là.
« Les chiffres me procurent de l’extase. Les chiffres ne mentent pas. On peut les manipuler et les falsifier à sa guise, mais cela finit toujours par se savoir. Parce que les chiffres n’existent pas indépendamment. »
Une esquisse de sourire apparut au coin de sa bouche.
« Empiler ces chiffres avec efficacité, créer un flux parfait, consommer sans gaspiller… Parvenir à une logique pure, débarrassée de tout jugement de valeur. Voilà ce qui me procure du plaisir. »
Je laissai échapper un petit rire. Dieter n’était pas un homme qui désirait l’argent.
Il semblait plutôt être un drôle de personnage qui aimait l’ordre produit par le flux de liquidités lui-même.
« Et vous, que désirez-vous, messire chevalier ? »
Cette question me surprit. Dieter aussi voulait savoir certaines choses à mon sujet.
« Je… »
Soudain, l’avenir dévasté et le paysage d’un monde détruit me traversèrent l’esprit.
« …… Je veux que l’Empire l’emporte. C’est la seule façon pour notre monde de se relever. »
Dieter réajusta ses lunettes et répondit avec calme.
« Bien. Compris. »
* * *
En plein hiver, sous une neige épaisse et abondante, j’entraînais mon berger d’Aran, Leo, dans la cour enneigée du manoir.
« Écoute bien. Au fond, tout est une question de territoire. »
Maximilian, qui imitait Freya à l’instant même.
« Tu es un chien d’Ebenholtz. Autrement dit, le chien le plus noble qui soit. »
Je ne savais pas s’il me comprenait, mais il était assis bien sagement et m’écoutait.
« Alors tiens-toi toujours droit et garde ton pelage en ordre. »
Il se tenait remarquablement droit. Il avait assurément un potentiel hors du commun.
« Ne jappe pas à tort et à travers, ne remue pas la queue et ne déchois pas de ta dignité… »
Après lui avoir inculqué en détail l’idéologie Ebenholtz, je dégainai mon épée longue et traçai dans la neige un cercle de deux mètres de diamètre autour de lui.
« Imagine une clôture circulaire. Sens tout ce qui la franchit : le vent, les sons, même l’intention meurtrière d’un ennemi. »
Je faisais entrer et sortir mon pied du cercle, à la limite de son périmètre.
« Dès que quelque chose entre… »
Tap.
À l’instant où mon pied toucha la ligne, Leo bondit comme un ressort comprimé. Aussi rapide qu’une balle. Il maîtrisa parfaitement son freinage et s’arrêta juste avant de me mordre l’avant-bras.
« Bien. Tu fonces à la gorge d’un seul coup. Réponds. »
« Ouaf ! »
« …… Tu es vraiment intelligent. »
Non, il comprenait tout ce que je disais. Ça se voyait à son expression.
« Encore. Mais cette fois, ferme les yeux. »
Leo ferma docilement les deux yeux.
« Non, tu me comprends vraiment ? »
Leo les rouvrit.
« …… Referme-les. »
Il les referma.
Comme prévu, c’était une véritable bête spirituelle, qui valait jusqu’au dernier dollar de ce chèque en blanc.
Je ramassai une petite pierre par terre.
« Cette fois, une pierre. »
Fouish. Plouf.
La pierre s’enfonça dans la neige. À cet instant, Leo s’élança les yeux toujours fermés et se précipita exactement à l’endroit où elle avait atterri.
Il avait réagi grâce à ses sens, et non à sa vue.
« Bien. Encore… »
Plouf. Plouf. Plouf.
L’entraînement, commencé avec des pierres, passa ensuite aux feuilles, qui ne faisaient presque aucun bruit.
Après la séance, je pris Leo dans mes bras.
« Bon travail. Bois. »
Je lui mis un élixir dans la gueule.
Par précaution, j’avais également demandé son avis à Lorenzo.
« Les élixirs sont de la mana pure cristallisée, pas des composés chimiques. Ils agissent donc de la même façon sur les humains et les bêtes. Mais pourquoi cette question ? »
En clair, personne d’autre n’avait jamais été assez fou pour donner des élixirs à des bêtes.
Slurp, slurp, slurp, slurp.
Leo remua la queue et engloutit un élixir qui valait plusieurs millions. On aurait même dit que son pelage devenait plus soyeux à vue d’œil.
« Grandis bien. »
Une bête bien élevée vaut mieux que dix personnes.
Au moins, un chien ne trahit pas son maître.
« Messire chevalier, vous avez de la visite. »
À cet instant, le majordome annonça l’arrivée des visiteurs.
« Ah. Faites-les entrer. »
« Bien. »
Une équipe de reportage du Jemion Daily apparut dans la cour.
Alphonse et la rédactrice en chef, Celine Dubois.
« Ravi de vous voir, messire chevalier. »
Celine s’inclina poliment. L’officier de la Faction révolutionnaire qui avait autrefois porté le Masque de Lapin se tenait maintenant devant moi, vêtue d’un élégant manteau.
« Je ne m’attendais pas à ce que la rédactrice en chef elle-même se déplace. Et avec cet homme, en plus. »
Je lançai à Alphonse un regard en coin, accompagné d’un léger sourire. Celine haussa les épaules.
« Il a dit qu’il voulait venir en personne. »
Alphonse bâilla et leva son appareil photo.
« Messire chevalier, qu’est-ce que vous voulez ? Une idée de la composition ? »
« Prends simplement quelques photos de moi de dos avec ce petit gars. »
« Ouais, bien sûr. »
Clic. Clic.
Il continua d’appuyer sur le déclencheur. Celine nous observait, les bras croisés.
« “Un chevalier élève un berger d’Aran”… Quelque chose comme ça, ce serait bien. »
« Ah, ouais. »
Alphonse acquiesça mollement et me tendit une lettre froissée.
« Qu’est-ce que c’est, cette fois ? »
« Rien d’important. Le représentant des travailleurs de la sécurité à Gigantes… ce roturier l’a écrite. Il m’a demandé de veiller à ce qu’elle vous parvienne. »
Je pris la lettre et l’ouvris. Dès la première ligne, je sentis à quel point il avait appuyé sur sa plume, comme si le papier risquait de se déchirer.
────
À l’honorable messire chevalier Maximilian von Ebenholtz……
Nous étions des gens déjà condamnés à mort. Quand Gigantes s’est effondrée, on nous a enfermés derrière des barreaux de fer, comme des victimes sacrificielles. Ces nuits glaciales où nous attendions l’exécution, ces jours où nos mains et nos pieds ne parvenaient pas à se réchauffer, ces moments où nous désespérions de ne jamais revoir nos familles… nous nous en souvenons……
Vous avez dit que ce n’était pas aux roturiers de porter ce fardeau. À nos yeux, c’était une grâce infinie. Aujourd’hui, un enfant de sept ans se tient devant moi. Il mange de la soupe, les yeux brillants et limpides……
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Je la pliai sans un mot et la glissai dans ma poche intérieure. Alphonse me regarda gravement.
« Cette fois, je le reconnais. Vous avez sauvé ces gens, messire chevalier. Comme vous l’avez dit, ce n’était pas à de simples roturiers d’en assumer la responsabilité. Mais je garderai l’œil sur les conditions de travail dans la nouvelle usine. »
« Faites comme bon vous semble. »
Je caressai la tête de Leo et répondis à voix basse.
« Profitez de votre plume tant que vous le pouvez encore. »
Quand la guerre éclaterait, les plumes seraient les premières à se briser.
Bzzzt.
Un message apparut sur mon terminal.
[Nous avons réussi à identifier les restes d’Eric Tarik. Leur récupération demandera toutefois encore un peu de temps.]
Un sourire se dessina sur mon visage.
Bzzzt.
Un autre message suivit aussitôt.
[L’agence directe a commencé à enquêter sur les sociétés de Leutern.]
On dit que les bonnes nouvelles arrivent toujours ensemble.
La personne dont j’avais le plus besoin et le salaud qui lui était lié venaient tous deux de mordre à l’hameçon en même temps.
« Alors, une bonne nouvelle ? »
Alphonse posa la question avec un sourire en coin.
« Vous restez manger ? »
« Non, pas vraiment… »
« Mais si, mais si. »
Clap, clap. J’appelai le personnel en applaudissant.
« Restez dîner. »
Celine Dubois aussi. Je voulais la mettre un peu à l’épreuve.
« Mon chef cuisinier a travaillé au Mepungi. Vous ne serez pas déçus. »
Mepungi. Un restaurant particulièrement réputé, même à Atica, le royaume de l’ouest connu pour sa culture culinaire.
J’avais engagé ce chef à prix d’or et faisais livrer chaque jour avant l’aube des ingrédients de première qualité.
« On ne sait jamais quand on va mourir. On pourrait mourir demain. »
Je poussai Celine et Alphonse en direction du manoir.
« Alors, même si ce ne sont que trois repas par jour, autant qu’ils soient bons. Pas vrai ? »
Je luttais pour empêcher la fin du monde. Ce luxe-là était aussi nécessaire à ma santé mentale.
Dans un monde aussi étouffant que celui-ci, la bonne cuisine était l’un des meilleurs appâts pour me donner envie d’affronter le lendemain.
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