Chapitre 70
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste réticent
Chapitre 70
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Pointage (4)
Le Capitaine des Dix se déplaçait si vite qu’il laissait des images rémanentes dans son sillage. L’œil nu ne pouvait le suivre. L’écart de force pure était écrasant.
D’un seul geste, il trancha net en deux la planche volante du Masque de Lapin. Quant au Masque de Tigre, il ne résista que quelques échanges avant d’être projeté contre le mur.
« Tss, tss. Ça a dû te secouer les os. »
Eagle sourit froidement en prenant des nouvelles de ses anciens camarades.
« … Sale traître de merde. »
Le Masque de Lapin, Sensi, lui cracha dessus. Aussitôt, le Capitaine des Dix se tourna vers elle, mais Eagle leva la main pour l’arrêter.
« Je comprends que tu le voies comme ça, mais non, Sensi. Ce n’est pas de la trahison. C’est une déloyauté dictée par la nécessité. Un choix que l’inéluctable nous a imposé. »
« Va te faire foutre ! »
« Je suis sérieux. »
Eagle leva les yeux vers le filon de minerai de mana de Gigantes, qui vibrait derrière eux. Une lumière rouge projetait d’étranges ombres sur son masque.
« Au bout du compte, nous poursuivons le même but. Tu crois que Gigantes doit être détruite pour que votre cause triomphe, mais c’est faux. Vous faites fausse route. »
Il se dirigea lentement vers Tagan, étendu à terre.
« Nous préparons cette cause depuis bien plus longtemps que vous. »
Tagan se redressa sur un bras tremblant, le souffle court.
« … Nous ? »
« Oui. Depuis un endroit bien plus profond et humide que celui d’où vous venez. Alors, ne t’inquiète pas. Ce que tu souhaites arrivera. D’une manière ou d’une autre. »
Eagle posa une main sur l’épaule du Capitaine des Dix. L’armure était brûlante, traversée en permanence par un mana à haute densité, mais il n’en avait cure.
« Celui-ci deviendra le héros de l’Empire, celui qui a déjoué un attentat terroriste. Et le cancer appelé Gigantes continuera de drainer la sève vitale de l’Empire. Le scénario idéal. »
Tagan leva son épée et laissa échapper un rire creux.
« … Alors, c’était ton plan depuis le début. »
« Oui. Dommage pour toi, Tagan, mais c’est toi qui as fait ce choix. Tu as rejeté ma voie. »
Tagan secoua la tête.
« Une révolution a besoin du soutien du peuple. Et elle doit embrasser le peuple. Il fallait lui donner la force de se soulever. Faire connaître notre cause. Et Gigantes, symbole de l’exploitation impériale, devait être détruite. »
« Tu parles trop. »
La voix dépourvue d’émotion du Capitaine des Dix résonna dans son casque.
« Je vais juste te tuer. »
« Oui. Tuons-les. Ça ne sert à rien de discuter. »
Eagle acquiesça. Le Capitaine des Dix commença alors à concentrer du mana dans son gantelet blindé.
Un instant suspendu, rien ne bougea.
Un éclair silencieux descendit du ciel.
* * *
Toc.
Je quittai la rambarde. À l’instant où la gravité s’empara de mon corps, je goûtai une liberté absolue.
Un puits vertical de quatre cents mètres.
Je plongeai dans ce mélange de ténèbres et de chaleur. Le vent hurlait avec une telle violence qu’il aurait pu me déchirer les tympans, mais mon esprit s’enfonça dans le calme, comme si je me trouvais dans le vide.
Je me concentrai sur un point… et libérai mon mana.
Le monde se tut.
Le silence ralentit le monde. Des particules de mana blanc argenté s’assemblèrent autour de moi, puis formèrent une membrane transparente sous mes pieds.
Je serrai mon épée et posai le pied dessus. Aucune explosion. Même cet instant resta immobile. Ebenholtz était silencieux comme le clair de lune.
Une légère détonation suivit.
Je projetai une nouvelle poussée de mana en plein vol. Ma vitesse avait déjà dépassé les limites physiques.
Tic.
Dans le temps figé, je repérai mes cibles.
Tout au fond de Gigantes. Deux salauds, détendus, convaincus d’avoir gagné.
Le Capitaine des Dix sembla sentir le danger et leva brusquement la tête, mais il était trop tard.
Flash !
Un éclair argenté fusa droit vers le sol. Ma lame frappa avec une précision glaciale et trancha d’un seul coup le casque et le cou du Capitaine des Dix. Son armure de mana se fendit net.
Cette présence glaciale fit tourner la tête au Masque d’Aigle. Mon épée ne s’arrêta pas. Je prolongeai le mouvement, relevai ma lame et tranchai à son tour le cou d’Eagle.
Boum. Boum.
Deux têtes heurtèrent le sol presque au même instant.
Un silence pesant écrasa la caverne souterraine.
« … »
Les membres de la Faction révolutionnaire me dévisagèrent, hébétés. Je les examinai un à un. Quelques-uns respiraient encore, mais la plupart étaient au-delà de tout secours.
Inutile de leur porter le coup de grâce. Il suffisait de les laisser partir avec Gigantes.
« Qui… êtes-vous ? »
Le Masque de Lapin, relativement épargné, venait de me poser la question.
Boum…
Mon cœur réagit.
Je fis volte-face.
Grincement. Crac. Craquement.
Le cadavre du Capitaine des Dix se contorsionna dans des angles grotesques, puis se releva en titubant. Une vapeur noire s’échappait de son cou tranché, et son corps sans tête tâtonnait dans le vide, comme s’il cherchait ses repères.
Voilà la véritable nature des Izenheim.
Je raffermis ma prise sur mon épée longue.
Il chargea comme une bête.
BOUM !
Ce n’était qu’un coup de poing, pourtant son impact dépassait celui de la plupart des obus. Je parai avec mon épée, mais la force du choc me projeta loin en arrière.
Il me poursuivit et déchaîna un déluge de coups.
Clang ! Clang !
Je parvenais à peine à me défendre. L’écart de force brute était considérable, et le cadavre sans tête fonçait sur moi sans se soucier de se protéger.
Fracas ! Craquement ! Boum !
C’était dangereux. Si je continuais à reculer et que je heurtais le mur, j’étais mort. Une seule respiration mal synchronisée, et mon corps entier serait broyé.
L’avertissement me brûla l’esprit.
Fouet !
Le Masque de Lapin tira un câble. La créature vacilla, ne serait-ce qu’un peu. Aussitôt, le Masque de Tigre se rua au ras du sol et frappa derrière son genou.
Le coup était net : n’importe quel être vivant y aurait perdu une jambe. Mais la créature balaya négligemment l’espace d’un bras et les envoya tous deux valser.
Je profitai de cette brève ouverture pour reprendre mon souffle.
Et je compris comment la combattre.
Elle n’était pas vivante. Ce n’était pas un organisme vivant. La vapeur noire qui s’échappait de ses blessures le prouvait. Ce n’était qu’une machine, qui forçait un corps à bouger grâce au mana qu’elle gardait en réserve. Autrement dit, une fois son mana épuisé, elle s’arrêterait.
Il n’y avait donc aucune raison de l’affronter de front.
Je modifiai ma posture. Je remplis mes poumons d’une inspiration limpide et laissai tout mon corps s’apaiser.
« Hoo… »
La respiration de mana Ebenholtz.
Sans bouger de place, je traçai une ligne invisible sur le sol.
Je me rappelai les paroles de Freya.
L’épée des Ebenholtz était, par essence, celle d’un noble.
Elle ne se livrait pas à de grossières prises et ne roulait pas dans la poussière. Elle se contentait d’écarter avec élégance les misérables qui osaient pénétrer sur son territoire.
RUGISSEMENT !
Le monstre sans tête chargea de nouveau. Son gantelet noir fonça vers mon plexus, mais je ne reculai pas. Je fis simplement décrire à mon épée un arc souple et fluide.
Frrt.
Il ne s’agissait pas d’opposer la force à la force. J’accueillis son attaque sur le plat de ma lame, déviai légèrement sa trajectoire, puis exécutai un large mouvement pour le repousser. Il tenta de revenir à la charge, mais la ligne tracée par mon épée
se dédoubla. Puis les deux lignes devinrent quatre.
Des arcs argentés s’épanouirent comme des bourgeons.
Il ne pouvait pas passer.
Frrt.
Ma lame effleura son corps, le tailladant par endroits.
Frrt.
Pas besoin de frapper profondément. Il me suffisait d’ouvrir des brèches par lesquelles le mana pourrait s’échapper.
Frrt.
Il se jetait toujours sur moi comme un monstre, mais ne pouvait avancer d’un seul pas dans ma ligne.
Comme le clair de lune sur un lac, mon épée reflétait paisiblement sa violence.
Sifflement. Entaille. Craquement.
À chaque coupure, le mana sifflait hors de ses plaies. Cuisse, flanc, poignet. À mesure que les petites entailles s’accumulaient, ses mouvements ralentissaient à vue d’œil.
Grincement.
Bientôt, un bruit de ferraille grotesque s’échappa de ce torse dépourvu de cordes vocales. Comme un pantin dont le ressort était cassé, son poing se figea en plein vol.
Je baissai mon épée. Plus besoin de frapper.
Grincement. Grincement.
L’armure tomba à genoux, puis s’affala en avant. Je contemplai la chose, qui n’était plus qu’un tas de ferraille, avant de rengainer mon épée.
Menace neutralisée.
Le silence retomba sur nous.
« … Vous aussi, vous faites partie de la Faction révolutionnaire ? »
Le Masque de Tigre releva péniblement la tête pour me poser la question. À côté de lui, le Masque de Lapin avait déjà perdu connaissance, et tous leurs autres camarades étaient des cadavres froids.
Le Masque de Tigre reprit la parole.
« Désolé. Nous avons échoué. »
J’examinai son état. Outre les blessures écrasantes que lui avait infligées l’Izenheim, il souffrait d’une grave intoxication au mana. Ses veines, gonflées et bleues, saignaient à chaque respiration.
Il était déjà pratiquement mort.
« Vous n’avez pas à vous excuser. »
« Alors, laissez-moi faire au moins une chose qui mérite des excuses. Sensi, celle qui porte le masque de lapin, est toujours en vie. J’ai ici une carte où est indiqué l’emplacement du tunnel souterrain… »
Le Masque de Tigre, audacieux jusqu’au bout, me lança la carte. Je la rattrapai.
« Emmenez Sensi et partez avec elle. Je vous en prie. »
« … »
Je l’observai un instant, puis désignai le filon de minerai de mana d’un mouvement du menton.
« Vous voulez le détruire ? »
Le cœur de Gigantes pulsait comme un être vivant, crachant une lueur rouge et bleue.
« … Oui. »
Les yeux du Masque de Tigre s’embrasèrent un instant.
« Pourquoi ? »
« … Mon père est mort ici. »
Le Masque de Tigre cracha du sang.
« Parce qu’il s’est soumis. Parce qu’il a tout accepté, même ce qui le détruisait. »
Il haleta, comme s’il cherchait à exhumer de lointains souvenirs.
« Même devant son propre enfant… il n’a pas résisté une seule fois… et ils l’ont battu à mort. »
La voix du Masque de Tigre se chargea de colère.
Tic.
Mon âme sentit le temps absolu.
J’avais encore un peu de temps pour lui parler.
« Mon père est mort parce qu’il a accepté ses chaînes. »
Je le regardai.
Comme s’il s’effaçait peu à peu, le Masque de Tigre continua de réciter ses convictions sans s’interrompre.
« Il faut lutter. Il faut lutter. Nous ne devons pas accepter. Il faut se révolter, encore et encore. »
Même la noble cause de la révolution était née, en fin de compte, d’un tout petit souhait personnel.
Peut-être était-ce précisément pour cela qu’elle avait tant d’importance.
« Même si nous échouons… il faut brûler jusqu’au bout. Sinon, nous ne ferons que pourrir lentement. »
Je baissai les yeux vers lui.
Soudain, une douleur sèche comme la cendre monta en moi.
« … Désolé, mais nous sommes tous enchaînés. Nous ne pouvons jamais briser ces chaînes, ni même les refuser. »
Je répondis dans un souffle et lui lançai la bombe que je portais sur l’épaule.
« Parce que ces chaînes s’appellent la vie. »
Le Masque de Tigre la rattrapa par réflexe. Son poids lourd s’abattit dans ses bras.
Une expression indéchiffrable se dessina sur son visage, derrière le masque à moitié brisé.
« Comme l’ont dit les hommes qui vous ont trahis, la destruction totale de Gigantes pourrait en réalité profiter à l’Empire. Ce serait peut-être l’occasion de jeter l’ancien monde et de le remplacer par du neuf. »
Je hissai le Masque de Lapin inconscient sur mon épaule.
« Mais malgré tout, si vous voulez encore vous révolter… »
Je me retournai vers le Masque de Tigre. Désignant la bombe dans ses bras, je lui dis :
« Alors, faites ce que vous désirez. »
Je lui laissai le choix.
Je tournai les talons et m’éloignai de ce lieu souterrain calciné.
Il m’interpella de nouveau.
« Dites-moi votre nom. »
Le Masque de Tigre avait fini par retirer son masque et le jeter. Son visage était celui d’un jeune homme ordinaire, maculé de sang et d’huile, mais son regard était d’une clarté incomparable.
« Je m’appelle Thomas Wagner. Je travaille à l’imprimerie Zepheltron. »
Son nom comme son métier étaient ordinaires, ceux d’un simple roturier. Pourtant, son talent et son esprit sortaient du lot. Si ce monde avait fonctionné comme il l’aurait dû, il serait assurément devenu un homme accompli.
« … »
Je le dévisageai un moment, puis repoussai mes cheveux noirs factices. Ils reprirent leur couleur blonde.
« Maximilian. »
Je lui donnai mon véritable nom.
« Maximilian Ebenholtz. »
Les yeux de Thomas s’écarquillèrent un instant, puis un large sourire lumineux s’épanouit sur son visage.
Je lui tournai silencieusement le dos.
* * *
Je m’échappai par le tunnel souterrain de la Faction révolutionnaire et débouchai dans leur repaire. C’était une grotte habilement dissimulée dans une fissure entre des rochers, non loin de Gigantes.
Boum. Je déposai le Masque de Lapin à terre.
« … »
Son masque avait déjà disparu. Quand je vis son visage, je laissai échapper un rire sans joie.
Celine Dubois.
Rédactrice en chef du Jemion Daily.
Je croyais qu’elle ne savait manier que la plume. J’avais tort.
Je l’allongeai sur un lit dans le repaire. Elle souffrait elle aussi d’une intoxication au mana, et sa respiration était saccadée.
« … J’ai fait une promesse. »
Je sortis de mon manteau un super-stimulant. Une dose entière pouvait provoquer un choc mortel ; je lui en injectai donc exactement un cinquième.
L’accélération brutale de la circulation du mana l’aiderait à éliminer les toxines.
Ses chances de survie étaient probablement d’environ 60 %.
Je remontai à la surface depuis leur repaire.
Depuis une colline éloignée, je contemplai Gigantes.
Un smog si épais qu’il cachait jusqu’à la lumière des étoiles la recouvrait comme un linceul.
Flash !
L’éclair précéda le reste.
Le bruit arriva ensuite.
GRONDEMENT !
Le sol se fendit. L’énergie jaillit tandis que le cœur de Gigantes — le filon de minerai de mana — s’effondrait, faisant trembler le socle rocheux. D’immenses usines s’écroulèrent comme du papier et furent aspirées au-delà de la faille.
Effondrement total.
Thomas Wagner disparut avec Gigantes.
« … »
J’essayai d’imaginer ce qu’il avait pensé dans ses derniers instants.
Il avait souri en entendant mon nom. Il m’avait peut-être pris pour un camarade de la Faction révolutionnaire, ou pour quelqu’un d’encore plus profondément caché. Peut-être s’était-il raccroché à l’espoir grandissant que sa mort n’était pas vaine et que la grande cause triompherait forcément.
Quoi qu’il en soit.
Thomas Wagner était un homme de conviction. Un homme qui méritait le respect.
J’espérai donc qu’il était mort de la manière qui lui convenait le mieux.
La vie n’était que souffrance. J’espérai qu’il avait échappé à ces chaînes infernales et qu’il rêvait, là-bas, d’un monde meilleur.
« Allons-y… »
Cette fois, en chevalier de l’Empire.
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