Chapitre 68
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Traducteur : Coughing Baby
Relecteur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste malgré lui
Chapitre 68
──────
Prise de poste (2)
── Dix-huit heures avant le Jour des Sujets
6 h 00
Bip.
Je passai ma carte d’identité devant le lecteur de pointage de Gigantes.
[Confirmé.]
Le scanner dernier cri lut ma carte et vira au vert. Je m’étais attendu à un système analogique, comme des cartes en papier qu’on poinçonnait, mais ces salauds du palais ne lésinaient pas sur les moyens quand il s’agissait de contrôler les travailleurs.
J’entrai dans Gigantes. Des milliers de tuyaux s’entremêlaient comme des vaisseaux sanguins. Même la fine bande de ciel au-dessus de moi disparaissait derrière un épais smog gris, et tout le complexe ressemblait à un gigantesque labyrinthe.
« Quel genre de… plan, ça ? »
J’avançai en suivant la carte que je m’étais procurée à l’avance, mais Gigantes, en réalité, avait été agrandi jusqu’à devenir un endroit bien plus labyrinthique que sur le plan.
Boum, boum, boum.
Chaque fois que les presses s’abattaient en faisant trembler le sol, les ouvriers au visage émacié s’activaient comme des machines. Leurs yeux étaient éteints.
Des uniformes imbibés de graisse. Des corps engourdis qui ne tressaillaient même pas quand les contremaîtres leur lançaient des injures. On les consumait comme des pièces détachées, sans les traiter comme des êtres humains.
La révolution trouvait ici sa raison d’être.
[Salle de repos de la sécurité]
Sans m’en rendre compte, j’étais arrivé à la salle de repos de la sécurité.
Gigantes était d’une complexité inouïe, mais je ne craignais pas de m’y perdre. Je le devais au virus qui se trouvait en moi.
Je supposais qu’il enregistrait chaque détail visuel que j’observais sous forme de données de mana, puis le projetait dans mon esprit quand je le souhaitais.
Un talent bien pratique.
Pourtant, j’ignorais si le virus était de mon côté, s’il était vraiment mon ami. Il venait d’un autre monde, et son origine restait obscure.
« …… »
J’entrai dans la salle de repos et me tus. C’était beaucoup dire que d’appeler ça une salle de repos. Quelques casiers en acier cabossés, un long banc à la peinture écaillée, rien de plus. Au mur moisi était accrochée une affiche encadrée dont le slogan me piqua les yeux.
« Votre sueur forge l’acier de l’Empire pour Sa Majesté l’Empereur. »
« Ah… »
Un souffle m’échappa, presque semblable à un rire.
Quelle foutue situation.
Moi, toi, nous tous.
« … Hmm. »
Je levai les yeux vers le plafond de la salle de repos.
Avant ma régression, personne n’avait jamais révélé exactement pourquoi cet attentat avait échoué. Tout ce qui se trouvait dans Gigantes était classé secret d’État, et seuls les noms des membres de la Faction révolutionnaire capturés puis exécutés avaient été rendus publics.
Pour l’instant, je devais donc rester caché et choisir le moment opportun pour intervenir dans leur opération.
En observateur et en auxiliaire.
« Pas par ici. »
Il n’y avait aucun endroit convenable où se cacher.
Il me fallait deux choses pour trouver une cachette.
1. Qu’elle soit aussi proche que possible du cœur de Gigantes, la « source d’énergie ».
2. Qu’on ne me découvre sous aucun prétexte.
Je quittai la salle de repos de la sécurité et m’engageai dans le couloir. Puis une idée me vint.
« … Toi. »
Je murmurai ces mots en posant une main sur ma clavicule.
L’émission était l’une des propriétés d’un noyau de mana. Si le virus envoyait de petites ondes de mana comme un radar, peut-être pourrais-je repérer les espaces dissimulés au-delà de mon champ de vision grâce aux échos.
« Essaie de me transmettre les informations. »
Pour trouver une cachette, cette chose semblait plus efficace que moi.
Sssss…
Le mana se répandit sous mes pieds. Au-delà des murs de béton, à travers les interstices entre les tuyaux, des espaces cachés et des structures géométriques se dessinèrent en trois dimensions dans mon esprit.
« Hé ! Qu’est-ce que tu fabriques ? »
Une voix retentit soudain. Je sursautai et ouvris les yeux. Un contremaître au visage porcin se tenait juste devant moi.
J’avais failli lui coller un coup de poing sans réfléchir.
« … La sécurité. »
« Je t’ai jamais vu. Montre-moi ta carte ! »
Je lui tendis ma carte. Le contremaître la scanna. Bip.
Identité valide.
« Alors t’es de la sécurité, putain. Ça, je le vois bien. Pourquoi tu traînes ici ? »
« J’ai reçu des ordres à part. Je dois patrouiller dans cette zone. »
« Ah, merde. Alors fais ton boulot correctement. Tu restais là, les yeux fermés, comme un con. Je vais laisser passer pour cette fois, vu que demain est férié. »
Le contremaître fit sauter ma casquette d’une pichenette, cracha par terre et s’éloigna.
« …… »
Je mémorisai la tête de cet enfoiré.
Je refermai les yeux.
Comme tout à l’heure, le mana se répandit depuis mes pieds et traça les espaces dans l’obscurité.
* * *
── Douze heures avant le Jour des Sujets
12 h 00
Dans la salle d’interrogatoire silencieuse à l’heure du déjeuner, Entikkan, le directeur de l’orphelinat, regardait sa nièce Yukia, assise en face de lui.
« Ne t’inquiète pas pour la boutique. Demain, c’est férié. »
« …… »
Le souffle court, Yukia balaya la pièce du regard. Elle ne voyait d’horloge nulle part.
« Quelle heure est-il ? »
« C’est le Jour des Sujets. Tu le savais, au moins ? »
Yukia répondit brièvement.
« Non. Quelle heure est-il, maintenant ? »
« … Regarde ça. »
Entikkan désigna les documents étalés sur la table. Le regard de Yukia s’y attarda un instant. Des bulletins et des récompenses reçues durant ses années à l’académie. Des dossiers couverts d’éloges la qualifiant de génie. Une feuille recouvrait le tout.
[Convocation devant le conseil de discipline — Motif : tentative de meurtre sur un camarade]
C’était un piège grotesque.
« … Pourquoi est-ce là ? »
Yukia avait un don pour les objets. À vrai dire, cela allait bien au-delà. Son pouvoir surnaturel lui permettait de saisir instinctivement la structure et l’origine d’un objet, puis d’en exploiter tout le potentiel.
Entre ses mains, même un bâton ou un simple caillou pouvait devenir une arme redoutable.
C’était justement pour cela qu’elle avait ouvert une boutique.
« Messire chevalier ne peut supporter de voir ton talent gâché. »
« Il n’est pas gâché. »
« Alors, qu’est-ce que tu es devenue ? »
Entikkan examina le corps meurtri de Yukia. Elle avait les yeux gonflés et les dents brisées, comme une bête.
« Tu veux être exilée et repartir sur les routes ? »
Depuis son enfance, Yukia avait parcouru le continent avec son père, qui travaillait comme guide.
« …… »
Yukia regarda Entikkan en silence. Il soupira et passa une main dans ses cheveux.
« Le chevalier Maximilian veut te garder à ses côtés. »
Les yeux rouges de Yukia tremblèrent.
« À ses côtés ? »
« Oui. »
Ce ne fut qu’alors qu’elle comprit le poids de ces mots.
« Il veut probablement exploiter les capacités de pistage des Yaken. Les Impériaux sont au courant, eux aussi. »
Les Yaken se croyaient choisis par les esprits et la nature et, en vérité, leurs cinq sens étaient exceptionnellement aiguisés par rapport à ceux des autres races.
« …… »
Yukia se mordit la lèvre, pensive. Entikkan ravala un soupir.
En gros, on lui demandait de devenir le chien de chasse de l’élite impériale. Avec son orgueil obstiné, elle refuserait forcément.
« Laisse tomber. Je n’aurais pas dû te demander… »
« Je pourrais le faire. »
« … Quoi ? »
Yukia regarda son oncle et hocha doucement la tête.
« Je pourrais le faire. »
Ce n’était pas une capitulation. Son aspiration à la révolution et sa rage après la mort de son père s’étaient aiguisées au fond de son cœur.
Sa haine visait le cœur le plus profond de l’Empire.
Le palais impérial.
« Transmets-lui ma réponse. »
Si elle pouvait rester aux côtés de ce chevalier nommé Maximilian, elle aurait peut-être accès à ce cœur du pouvoir.
Tel était son calcul.
* * *
── Six heures avant le Jour des Sujets
18 h 00
Je trouvai un espace vide dissimulé sous terre, entre les tuyaux de Gigantes et son mur extérieur. Je n’avais aucune idée de la façon dont il s’était formé, mais on aurait dit une vieille cachette aménagée par les ouvriers, des années auparavant.
Quelqu’un avait apporté une caisse en bois et, dans un coin, un vieux sac de couchage formait un tas pourri, prêt à tomber en poussière. Des graffitis défraîchis laissés par des ouvriers d’une autre époque couvraient encore le mur.
Je les effleurai du bout des doigts.
« Ah, j’ai le dos en miettes. »
« Tiens bon. Les gosses t’attendent à la maison~ »
« Espèce de taré. S’ils nous surprennent à glander ici, on se fait tous virer. »
« Putain… J’ai perdu les trente dollars gagnés hier. J’en ai l’estomac en feu. »
« Quelqu’un peut prendre mon service du week-end ? Je vous donne un paquet de clopes. »
Une écriture grossière, vulgaire. Pleine d’injures, mais imprégnée d’une énergie étrange et d’une odeur de vie qui n’existait plus dans le Gigantes d’aujourd’hui.
Un sourire se dessina tout seul sur mes lèvres.
J’avais l’impression de découvrir un trésor inattendu.
« On dirait vraiment une chasse au trésor. »
L’argent ne m’émouvait plus beaucoup. J’en avais trop, et je savais déjà que ces choses prétendument précieuses ne signifiaient rien, au bout du compte. Les traces de vies comme celles-ci avaient davantage de valeur à mes yeux.
Grincement.
J’ouvris la caisse en bois couverte de poussière.
Des boîtes de conserve rouillées, dont les étiquettes étaient trop corrodées pour être lues, de vieux journaux jaunis par le temps, un jeu d’échecs lisse, usé par les mains, des cartes à jouer aux coins élimés.
Je parvins à lire la date sur l’un des journaux. Il datait de plus de soixante ans.
À l’époque, on pouvait au moins respirer à Gigantes.
Les ouvriers pouvaient échapper aux contremaîtres, se rassembler, jouer aux cartes ou aux échecs dans la fumée des cigarettes. Il leur restait encore un peu de temps pour les loisirs et la chaleur humaine.
Comment avait-on pu en arriver là ?
Chercher la raison, même maintenant, ne servait à rien.
Tout ce qui est ancien finit par se briser, et l’eau stagnante finit toujours par croupir.
Tic.
Quoi qu’il en soit, j’avais trouvé une cachette.
Je m’assis en silence dans ce terrier et écoutai le tic-tac au plus profond de mon cœur.
Tic.
L’écoulement inexorable du temps.
Tic.
C’était peut-être le pouls de mon âme.
* * *
── Trente minutes avant le Jour des Sujets
23 h 30
Tic. Tic.
Le temps passa.
Tandis que les installations de Gigantes cessaient peu à peu de respirer, les membres de la Faction révolutionnaire s’infiltrèrent un à un dans les ténèbres souterraines.
Le nom de l’opération était [Taupe d’acier].
Unis par la seule cause révolutionnaire, ils avançaient en cellules cloisonnées. Même si l’opération échouait, les racines de la Faction révolutionnaire n’en seraient pas ébranlées.
« Les charges sont en place. »
Après avoir posé des explosifs à chaque point prévu, leur chef, Masque de Tigre, suivit le plan du doigt et passa l’opération en revue.
« Aucun ouvrier ne doit se retrouver pris là-dedans. »
Le plan était déjà établi.
D’abord, les bombes adhésives placées sur les installations extérieures exploseraient, provoquant l’effondrement des structures extérieures de Gigantes vers l’intérieur. Les débris d’acier formeraient le terrain et limiteraient les voies d’accès à Gigantes. La Faction révolutionnaire y dresserait des barricades, tiendrait la ligne et retarderait l’entrée de l’armée impériale.
Des mines et des bombes avaient également été enfouies sous les principales routes menant à Gigantes, afin de gagner du temps avant l’arrivée des renforts extérieurs.
Durant cette fenêtre idéale, la Faction révolutionnaire détruirait définitivement le filon de minerai de mana situé dans le cœur souterrain de Gigantes.
« Préparez-vous. »
C’est alors que cela se produisit.
Ding ding ding ding—
La sonnerie annonçant l’arrêt de Gigantes retentit.
Ding ding ding ding—
C’était le glas de la révolution.
* * *
── Vingt-cinq minutes avant le Jour des Sujets
23 h 35
Ding ding ding ding—
Je sortis un instant de mon terrier pour pointer à l’heure de la fin du service.
« Fin du service ! Demain, c’est férié ! »
Au cri du contremaître, les grilles de fer de l’atelier s’ouvrirent et des dizaines de milliers d’ouvriers se déversèrent dehors.
Je les observai, ma casquette de sécurité enfoncée sur le front. Leurs vêtements étaient trempés de sueur et de graisse, mais leurs visages rayonnaient à l’idée de se reposer le lendemain.
« Le Jour des Sujets, hein. »
« Putain, ils ont de la chance. Nous, on est de service. »
« Ils ont la belle vie. On pourra souffler quand, nous ? »
« On bosse par roulement, abruti. »
Les gardes à côté de moi claquèrent la langue et maugréèrent.
À ce moment-là, un ordre urgent arriva par radio.
« Ah. Ils arrivent. Tenez-vous droits ! »
En un instant, l’atmosphère changea dans les rangs de la sécurité. Les voix se turent, la discipline se resserra.
« En rang ! Dégagez le passage ! »
Le contremaître les plaça en formation stricte, de part et d’autre de la route menant à la porte principale. Ils attendaient « leur » arrivée.
Boum. Boum.
Des pas lourds firent trembler le sol. Les gardes déglutirent et se mirent à transpirer sous l’effet de la tension.
Boum. Boum.
Bientôt, se découpant sur les ténèbres, l’élite de l’Empire arriva au pas, pleine d’une assurance hautaine. Une unité de la Garde royale, vêtue d’armures d’un noir de jais. Même le Jour des Sujets, elle ne prenait pas de repos : elle était les mains et les pieds de l’Empereur.
« …… »
Les gardes royaux étaient d’une arrogance écrasante. Menton haut, regard droit devant eux, ils avançaient comme si la suffisance leur collait à la peau.
Avais-je eu l’air pareil, moi aussi, autrefois ?
Feignant de garder la tête baissée, je les observai attentivement sous le bord de ma casquette.
« Bien. La sécurité reprend son service ! Rotation des équipes ! »
Le contremaître fit sonner une cloche pour annoncer le début de la garde.
Je retournai dans mon terrier afin d’attendre le signal convenu.
* * *
── Jour des Sujets, le même jour
00 h 33
Bip.
Un léger signal électronique retentit quelque part.
Cette faible impulsion réveilla les détonateurs qui dormaient depuis longtemps.
Booom—!
Une gerbe de flammes s’éleva comme une fusée, puis les autres charges explosèrent en chaîne, telles des dominos qui tombent. Les flammes s’enroulèrent autour de l’anneau extérieur de Gigantes.
Kraaaash—!
L’immense charpente d’acier, qui avait résisté pendant des siècles, s’effondra comme de la pâte à mâcher, et les installations rafistolées volèrent en éclats.
Grrrrrr—!
Les structures extérieures s’écroulèrent vers l’intérieur. Des piliers tordus se dressèrent tout autour et encerclèrent Gigantes.
Sssssss—
Dans Gigantes dévasté, les conduites arrachées emplirent le chaos d’une épaisse vapeur.
Du cœur de cette confusion, un homme sortit des souterrains.
« Pour la cause. »
Masque de Tigre tira son épée. Des dizaines de silhouettes se ruèrent derrière lui.
La bataille avait commencé.
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