Chapitre 61
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste réticent
Chapitre 61
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Ennemi de l’Empire
Dieter Schmidt s’était rendu en République de Kanillan pour affaires. Il était chargé d’y importer clandestinement du matériel de pointe destiné aux usines d’armement du sud d’Hermes.
L’essentiel de l’opération était déjà bouclé. Ils avaient créé des sociétés-écrans dans plusieurs pays de l’ouest, réparti le matériel en commandes distinctes sous différents noms, puis embrouillé les transactions dans un réseau triangulaire passant par des pays tiers.
Aucun service de renseignement ne pouvait facilement suivre des mouvements d’argent et de marchandises aussi complexes.
« … Ha. »
Dans le salon de réception VVIP de la Bourse de Kanin.
Russell, l’un des nombreux vice-présidents de la Bourse de Kanin (BKC), laissa échapper un rire sec en faisant face à Dieter.
Le graphique posé sur la table affichait les résultats des investissements des derniers mois, qui grimpaient presque à la verticale.
« C’est forcément un record. Un nouveau record. »
Russell applaudit, abasourdi.
Les actions technologiques dans lesquelles Maximilian avait investi avaient rapporté des sommes colossales en très peu de temps. Chaque placement avait rapporté au moins des dizaines de millions, et jusqu’à plusieurs centaines de millions.
« Malgré tout, je vous recommande vivement de réinvestir. En ce moment, le marché de Kanillan connaît le plus grand essor de son histoire. On dit que c’est l’époque où les valeurs mobilières ne peuvent pas perdre. La technologie de Kanillan n’a pas de plafond et son potentiel est sans limite. C’est un pays fait pour les entreprises. »
Russell, débordant d’assurance, lui tendit la brochure d’un nouveau produit d’investissement.
« Je vous conseille donc ce produit appelé “titres adossés à des actifs d’entreprise”, ou CDO. Voyez-le comme un coffret cadeau haut de gamme réunissant des obligations de plusieurs sociétés de premier ordre, sélectionnées par notre maison. Il répartit les risques propres à chaque entreprise tout en maximisant les rendements. »
Dieter ne jeta même pas un regard au document enrobé d’un discours aguicheur.
« Même avec un capital important, un rendement minimum de trente pour cent est garanti. Ne pas acheter maintenant, c’est jeter de l’argent par les fenêtres. Votre argent se dédouble pratiquement. »
Kanillan vivait son âge d’or. L’argent coulait à flots dans les rues, et les récits de cette prospérité attiraient des capitaux de tous les pays du continent. À Kanillan, tout le monde croyait que le lendemain serait plus riche que la veille.
« Nous ne vendons pas ce produit au premier venu. Seulement à des acteurs majeurs comme notre cher M. DiMatteo… »
Mais Maximilian avait déjà révélé l’ombre derrière ce faste : une bulle qui éclaterait en un instant. À présent, Dieter voyait lui aussi les ténèbres dissimulées derrière les chiffres.
« Non. Je cherche quelque chose qui me protégerait si les titres adossés à des actifs d’entreprise commençaient à s’effondrer. »
Un pari à contre-courant. Un produit dérivé permettant de miser sur la baisse des cours, ce que les habitants de Kanillan appelaient une vente à découvert.
Russell afficha un air perplexe.
« L’effondrement des CDO ? »
« Vous n’avez rien de ce genre ? »
« Si, nous en avons. Une assurance contre les risques liés aux CDO… »
Russell sortit un autre dossier.
« Plusieurs assureurs de Kanillan vendent des produits couvrant le risque de défaut des titres adossés à des actifs d’entreprise, les CDO. »
En somme, c’était une assurance incendie pour un manoir ultraluxueux dont tout le monde était convaincu qu’il ne pourrait jamais brûler. Si l’on achetait les droits sur la police et que le manoir partait en fumée, l’indemnité reviendrait à son détenteur : Maximilian.
Ces contrats d’assurance contre les risques pouvaient même être établis pour une valeur plusieurs fois supérieure à la valeur nominale des titres.
« Il faudra probablement passer par des compagnies d’assurance. Voulez-vous que je vous mette en contact avec elles ? »
Tant qu’aucun incendie ne se déclarait, c’était une dépense. Mais dès que le feu prenait, on touchait une somme colossale.
Le principe était le même ici. Si les titres ne faisaient jamais défaut, ils ne feraient que payer des primes d’assurance chaque année. Mais si l’économie de Kanillan s’effondrait et que ces titres ne valaient plus rien,
Maximilian toucherait des indemnités astronomiques de la part de plusieurs compagnies d’assurance.
« Oui. Je vous en prie. »
Le secteur des assurances était le pilier de l’État de Kanillan. Dans ce pays où les entreprises régnaient de fait, même les services publics comme la police et les soins médicaux étaient répartis selon le niveau d’assurance ; et, tout en haut de cette hiérarchie, trônait l’Assurance nationale de Kanillan.
Autrement dit, qui tenait les rênes de l’assurance pouvait contrôler une grande partie de Kanillan.
« Enfin, je peux le faire si vous le souhaitez, mais pourquoi ? Kanillan est déjà sur sa lancée. »
Russell semblait sincèrement incapable de comprendre.
Dieter répondit brièvement :
« C’est un ordre de mon patron. »
« Ah, la personne qui est venue l’autre fois ? Franchement, je ne vous le recommande pas. Je comprends ce que vous avez en tête, mais beaucoup de gens qui nourrissaient les mêmes soupçons ont disparu. Beaucoup, beaucoup, beaucoup. »
Ce n’était pas comme si personne n’y avait pensé avant. Ils devaient bien être des milliers.
Des Cassandre qui avaient surestimé les risques des CDO.
« Ils ont tous fini par y laisser leur peau. Il y en a même un qui s’est jeté devant un train. »
Si l’on négligeait le facteur le plus important — le moment —, c’était sa propre vie qui arrivait à son terme.
« Ce n’est pas grave. »
Maximilian s’attendait à ce que la crise de Kanillan survienne au printemps prochain. Et, du point de vue de Dieter, qui gérait les finances, cet investissement était de toute façon financé par les bénéfices excédentaires.
Même en cas d’échec, ils ne perdraient que leurs gains et leur capital. Les sommes en jeu étaient considérables, mais le risque en valait la peine.
« Hum. Quelle somme souhaitez-vous investir ? »
« Tout l’argent liquide dont nous disposons. Le plus possible. »
Russell eut un rire incrédule.
« Bien sûr. Les assureurs vont adorer. Quoi qu’il en soit, vous devrez respecter la durée du contrat et, si aucun défaut ne survient, les primes auront englouti toute votre fortune en trois ans. Vous êtes sûr de vous ? »
Dieter hocha la tête. Russell reprit aussitôt son expression de courtier et passa un appel.
Presque tous les assureurs rappelèrent en moins de cinq secondes, se disputant à grands cris pour savoir qui arriverait le premier.
« Ha ha ! Ils ont dit qu’ils seraient là dans trois minutes. Ils ont même proposé de créer des produits qui n’existent pas encore. »
Pour Russell, cet homme n’était qu’un imbécile qui se croyait malin. Un crétin qui avait gagné des centaines de millions en moins d’un an et se prenait maintenant pour un génie, persuadé que le monde entier allait se plier à ses idées.
En clair, un pigeon de plus en route vers l’enfer. Mais c’était grâce à des gens comme lui que le marché continuait de tourner.
« Quant à ma commission de courtage… eh bien, je ne prendrai que la moitié. »
Il avait touché une jolie somme grâce à lui ; il comptait donc faire preuve d’un minimum d’égards envers un ancien client.
* * *
Un après-midi tranquille, dans les bureaux de l’Ordre des Sentinelles.
« On dirait que nous pourrons réunir un nombre considérable de contrats d’ici au printemps prochain. »
Dieter rapporta de bonnes nouvelles de Kanillan.
« Bon travail. »
« Les assureurs nous ont aussi demandé si nous en achèterions davantage s’ils concevaient d’autres produits du même genre. »
« Ah, évidemment. Répondez-leur oui. »
Les assureurs essayaient de créer des produits qui n’existaient même pas, uniquement pour nous les vendre. L’appât du gain immédiat leur avait aveuglé les yeux.
« Vous êtes sûr que c’est raisonnable ? »
« Bien sûr. Faites-moi confiance. Ces derniers temps, j’ai beaucoup lu de revues spécialisées. »
Des revues universitaires étaient soigneusement disposées sur le bureau de mon cabinet. Je suivais les conseils de Freya : garder le corps et l’esprit purs. Et, sachant depuis ma régression que la lecture était le meilleur des passe-temps, je lisais presque tout ce qui me tombait sous la main.
Pas seulement l’économie. J’étudiais aussi les travaux du professeur Arnold en magie, ceux du professeur Emilen en histoire, et même plusieurs langues de l’Alliance orientale.
« Kanillan s’effondrera au plus tard au printemps prochain. »
Si la société phare, Keystone, connaissait une défaillance technologique,
alors, dans un État dirigé par les entreprises, la confiance et les investissements s’effondreraient comme des dominos dès que le progrès des sociétés serait compromis, et Kanillan tout entier finirait par nous supplier.
« Revenez sain et sauf. »
« Oui. »
Toc, toc.
À cet instant, un officier d’état-major entra.
« Messire chevalier. »
Il me tendit une lettre, l’air grave.
« Une lettre d’une agence rattachée directement au Bureau du renseignement du palais impérial. »
Je la pris sans un mot.
……
L’Agence, comme on l’appelait communément, était un service de renseignement situé dans les sous-sols du palais. Les enquêtes de terrain, les opérations et les interrogatoires mineurs se déroulaient à l’extérieur, mais les témoins clés et les nobles étaient toujours interrogés dans ce quartier général. L’entrée était séparée de celle du palais, mais ils exploitaient pleinement la pression psychologique qu’exerçait le palais impérial.
Ils m’avaient convoqué.
« Messire Maximilian, par ici. »
Était-ce pour m’interroger ou pour une autre raison ?
Quoi qu’il en soit, en tant que membre de la maison Ebenholtz, je n’avais aucune raison de reculer. Je ne le pouvais absolument pas.
L’Agence avait l’habitude des hyènes : elle s’acharnait sur quiconque semblait faible.
« Cela ne prendra pas longtemps. »
Un majordome impérial s’inclina et m’ouvrit la porte. Une plaque indiquait : [Salle de réception].
J’entrai.
La pièce était un bureau impeccable. Deux enquêteurs étaient assis l’un en face de l’autre, derrière un bureau. Ils avaient l’air ordinaires, mais s’ils me recevaient, moi, un Ebenholtz, leur rang devait être assez élevé.
Dans l’armée, ils auraient au moins eu le rang de colonel.
« Ah, bienvenue, messire chevalier Maximilian. »
L’un des enquêteurs désigna une chaise vide.
« Je vous en prie, asseyez-vous. »
Je m’assis sans bruit.
« C’est au sujet de l’affaire du Mangeur de têtes. Le Bureau du renseignement et la Maison impériale ont été très impressionnés par vous, messire chevalier Maximilian. »
Comme toujours, il commença par des paroles respectueuses.
« Ainsi, en tant que chef de service à l’Agence, j’ai une requête à vous soumettre. »
« S’il s’agit d’une requête, vous auriez dû vous adresser à l’Ordre. »
« … Ah, veuillez m’excuser. Nous l’aurions voulu, mais nous craignions que des informations ne filtrent. »
« Des informations filtrent depuis les Sentinelles ? »
À ma réponse, le chef de service esquissa un sourire amer.
« Presque tout est transmis à l’Ordre. Les chevaliers des Sentinelles, en particulier, sont autorisés à consulter la quasi-totalité des dossiers. Nous ne pouvons nous empêcher d’avoir des soupçons. »
« Vous pensez donc qu’il y a une taupe parmi les chevaliers. C’est bien cela ? »
« Je n’irais pas jusque-là. »
« Si. C’est exactement ce que vous dites. »
Il ne fallait pas se laisser prendre par l’habitude de l’Agence de brouiller les pistes et de déplacer le sujet.
Avec ces gens-là, mieux valait ne jamais leur céder l’initiative.
« L’Agence soupçonne l’Ordre. Intéressant. »
Le sourcil du chef de service tressaillit à ma remarque directe.
« Pour parler franchement, oui. Et c’est précisément pour cela que nous vous avons fait venir, messire Maximilian. »
Il me tendit un dossier. Il contenait le profil d’un homme nommé Arnold von Essenbach.
« Le mage Arnold comparaîtra devant l’armée. Les militaires ont placé l’un de ses disciples en détention. »
Arnold.
Je connaissais son nom. Toute personne un tant soit peu instruite dans l’Empire le connaissait.
« Nous vous demandons d’assister à l’audience en tant qu’observateur. »
Je regardai le chef de service. Il soutint mon regard et déclara :
« Son idéologie est dangereuse. »
« Dangereuse ? »
« Oui. Il est manifestement appelé à devenir un ennemi. Je vous prie de lire ces documents. »
Je tournai la page.
Il s’agissait d’un texte inédit d’Arnold, ainsi que de lettres qui semblaient avoir été récupérées quelque part.
Dans son texte inédit, Arnold dénonçait le mensonge de la pureté du sang aran, que l’Empire tenait pour sacré, et soutenait que les différences biologiques entre les races étaient, en pratique, dépourvues de sens.
Les lettres critiquaient avec virulence la manière dont les systèmes rigides faisaient obstacle au progrès.
« Messire chevalier, qu’en pensez-vous ? »
Avant ma régression, Arnold avait été l’un des sages que l’Empire avait détruits.
Un génie qui avait cherché à ouvrir de nouveaux horizons à l’intellect humain en abolissant les frontières entre la science, la magie et l’ingénierie du mana. Il avait étudié une ingénierie du mana qui reconstruisait les particules de mana, et ses travaux avaient été reconnus comme une philosophie sondant les racines mêmes du monde, bien au-delà du simple domaine universitaire.
Mais une intelligence trop en avance sur son temps n’avait pas été comprise par un système archaïque ; on l’avait au contraire considérée comme une menace…
« De mon point de vue, c’est profondément regrettable. »
Et voilà qu’un simple enquêteur de l’Agence le jugeait « regrettable ».
Je rassemblai les papiers et répondis :
« … C’est vrai. »
Le palais impérial avait des oreilles partout. Cela signifiait que toute cette conversation pouvait parvenir jusqu’à l’Empereur.
« Comme vous le savez, cet homme jouit d’une immense influence dans le milieu universitaire et d’un large soutien populaire. Nous ne pouvons donc pas faire grand-chose. »
Le chef de service sourit et se pencha vers moi.
Même l’Agence ne pouvait s’en prendre librement à Arnold, un noble orthodoxe solidement implanté dans le monde universitaire.
Même les révolutionnaires avaient appris auprès d’Arnold ; il devait y avoir de nombreux membres de la Faction révolutionnaire qui avaient déjà étudié la magie sous sa direction.
« Bien au-dessus d’un simple mage… »
Je fixai l’enquêteur qui me demandait de l’aide.
« Nous avons besoin de la volonté de la maison Ebenholtz. »
On aurait dit qu’une grande purge interne était sur le point de commencer.
* * *
« … Qu’avez-vous dit ?! »
Anton releva brusquement la tête et demanda à nouveau. La chevalière supérieure Adria se mordit la lèvre avant de répondre :
« Maximilian s’est présenté devant l’armée. »
Maximilian s’était rendu devant l’armée pour interroger Arnold.
C’était tout ce qu’ils avaient pu confirmer jusque-là, mais Anton, étrangement pressé, quitta aussitôt son bureau. Il dévala le couloir et croisa Kairon, qui buvait un café.
« Hum ? Commandant adjoint Anton, où allez-vous d’un pas si… »
« Désolé ! »
Il passa devant lui en trombe, descendit au parking et monta dans la voiture.
Arnold était l’ami d’enfance d’Anton sur le plan universitaire, un homme avec qui il partageait ses idées et, en même temps, sa plus grande source d’inquiétude.
Il avait un esprit résolument progressiste. Son regard perçait les limites de son époque. Il avait le courage d’exprimer librement ses idées et pouvait compter sur le solide soutien d’une puissante maison.
Anton l’avait autrefois admiré, mais les temps avaient changé.
Chacune des paroles d’Arnold pouvait se retourner contre lui et devenir le couteau qui lui trancherait la gorge, sous l’accusation de crime idéologique.
« Je conduis. »
Adria, qui l’avait suivi de près, prit place au volant. Anton se jeta sur le siège passager et passa brutalement la main dans ses cheveux.
Arnold était un homme fort, mais cette fois, son adversaire était mal choisi.
Maximilian, héritier direct de la maison Ebenholtz.
Il n’en était qu’à sa première année, et pourtant, il était plus impérialiste pur et dur que quiconque. Parce qu’on s’était dressé contre lui, il avait anéanti un major de la Garde impériale et toute la faction de celui-ci. C’était un noble autoritaire qui avait fait pression sur un juge et fait fusiller deux immigrés innocents au nom de la loi.
Si Arnold commettait la moindre erreur de langage devant lui…
Une seule phrase pouvait le mener à sa perte.
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