Chapitre 56
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste réticent
Chapitre 56
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Faveur (3)
Quelque part dans le territoire autonome de Gennen, je me tenais dans la ruelle derrière un bâtiment identifié comme un repaire révolutionnaire.
« Entrez. »
À peine avais-je donné l’ordre que Schatz et les enquêteurs s’engouffrèrent à l’intérieur. Rien à voir avec la fois précédente : pas de foule bruyante qui se ruait dans le bâtiment en tout saccageant. Grâce au plan des lieux que nous avions établi à l’avance, ils pénétrèrent par toutes les issues avec précision, sans laisser la moindre voie de fuite.
Bientôt, des cris retentirent, accompagnés du bruit sourd des matraques s’abattant sur la chair.
Peu après, on traîna les subversifs hors du bâtiment.
« Transférez-les. »
Je les fis conduire non pas à l’Ordre, mais au commissariat.
Parmi les preuves saisies figuraient plusieurs livres interdits, des lettres échangées avec la Faction révolutionnaire et des plans de manifestations codés.
Nous avions arrêté treize personnes en tout, mais pas un seul Izenheim. Il allait donc falloir les interroger.
« Ce sont probablement des jeunes qui rêvent désespérément de servir la Faction révolutionnaire. On les appelle les nouvelles recrues. »
J’acquiesçai aux paroles de l’enquêteur Zendo.
« Dans ce genre de situation, que faites-vous d’habitude ? »
Je posai la question en tripotant mes gants de cuir.
« … »
« … »
Ils se contentèrent de me regarder en silence.
« Parlez franchement. »
« N-nous les interrogeons… »
Zendo me jeta un regard avant de répondre.
« Vous les interrogez ? »
« Pour obtenir d’autres pistes, nous… les torturons. Peu importe les menaces, ils ne parlent jamais. Ce sont de sacrés salauds. »
Je réfléchis un instant.
« Si la torture est nécessaire, alors nous y aurons recours. »
La torture était, à vrai dire, une méthode d’interrogatoire inefficace. Le livre Techniques d’interrogatoire, écrit après l’effondrement, l’avait démontré dans une certaine mesure.
Mais les méthodes d’interrogatoire techniques prenaient du temps. Si la torture s’avérait nécessaire, nous l’utiliserions donc.
Ces jeunes idéalistes connaissaient peut-être des Izenheim.
« Cela dit… »
Je n’avais pas confiance dans les méthodes actuelles des enquêteurs.
Les treize personnes arrêtées aujourd’hui avaient entre la fin de l’adolescence et le début de la vingtaine. Leurs discussions révolutionnaires ne portaient que sur des projets de manifestations.
C’étaient, au sens propre, des jeunes abreuvés d’idéologie révolutionnaire, pas des gens à qui l’on confiait de grandes responsabilités.
« Il nous faut un nouveau manuel d’interrogatoire. »
« Un manuel… vous voulez dire ? »
« Oui. Vos méthodes sont trop brutales. »
Il fallait que ce soit efficace, sans mettre la vie des suspects en danger.
Quelqu’un me vint à l’esprit. Un criminel violent qui adorait la torture. Un fou gracié par la suite pour ce seul talent, qui avait rejoint l’armée avant d’être finalement assassiné par la Faction révolutionnaire.
Je quittai le commissariat et montai dans la voiture.
« Recherchez Yamilia Cohen dans les fichiers, puis conduisez-nous là-bas. Il est probablement en prison. »
« Oui, messire chevalier. »
L’officier d’état-major consulta son dossier sur le terminal du véhicule chevaleresque et indiqua la destination.
« Nous nous rendons à la prison de Taran. »
Je n’aurais jamais imaginé vivre assez longtemps pour écrire un manuel de torture, mais je n’avais pas le choix.
Ces jeunes recrues ne pouvaient même pas concevoir la nature de l’être que les Izenheim cherchaient désespérément à dissimuler.
…
Yamilia Cohen.
Je le rencontrai en personne. De longs cheveux bouclés. Des yeux si grands qu’ils semblaient occuper la moitié de son visage. Il avait d’emblée quelque chose de dérangeant et me dévisageait d’un air absent.
« Que me vaut la visite d’un chevalier… ? »
Je l’interrogeai au sujet de la torture, et ses yeux s’illuminèrent comme des étoiles.
« À une condition : cela ne doit jamais mettre la vie en danger. »
« Bien entendu, messire chevalier. C’est justement ma spécialité. »
« Et cela ne doit pas laisser de séquelles graves. »
Son expression s’assombrit légèrement.
« Il n’existe pas de torture qui ménage sa victime… »
« Il ne s’agit pas de la ménager. Il s’agit d’efficacité. »
« Eh bien, dans ce cas, si le but n’est pas de faire souffrir, mais d’obtenir des renseignements… »
Il rapprocha une chaise et s’assit près de la table.
« D’abord, le bourreau ne doit jamais se laisser guider par ses sentiments. Dès que l’émotion s’en mêle, il ne maîtrise plus sa force et risque de mettre la vie de sa victime en danger. En outre, il faut adapter entièrement la méthode à la personne interrogée. »
Il se lécha les lèvres et poursuivit :
« Les petites natures qui ne supportent pas la douleur parleront dès qu’on les touchera. Beaucoup d’amateurs recourent donc à la torture par l’eau ou grillent leurs victimes à l’électricité. C’est d’une stupidité incroyable. Un comportement grotesque et barbare, digne de gens qui ne connaissent rien à la psychologie humaine ! »
Ses lourdes paupières brillaient d’une lueur folle.
« Pousser quelqu’un jusqu’à ses limites absolues est extrêmement inefficace. Son esprit s’embrume, sa conscience se trouble et il ne sait même plus quelle torture il subit. Les informations arrachées ainsi ne sont pas fiables non plus. Si cela lui offre la moindre échappatoire, même brève, il dira n’importe quoi, y compris des mensonges. Son cerveau peut alors lâcher, et il peut en mourir. »
« … Alors, quelle est votre conclusion ? »
« Pour obtenir des renseignements aussi efficacement que possible sans mettre la vie de la personne en danger, il ne vous faut que deux choses. »
Cohen se pencha en avant et me souffla sa réponse comme un serpent.
« D’abord, une drogue. J’en possède une formule que je suis le seul à connaître, pour l’instant. Elle décuple les sens, garde l’esprit clair et la personne éveillée. Il faut doser avec une précision extrême. Trouver le juste équilibre. Après l’injection, arrachez un ongle, d’un doigt ou d’un orteil. Un seul suffit pour produire un effet immédiat. Inutile d’en arracher deux ou plus. Parce que… »
Une expression extatique passa un instant sur son visage.
« Ah… »
« Continuez. »
« Désolé. Bref… qu’il s’agisse d’un ongle de main ou de pied, la douleur est bien plus intense une fois qu’on l’a arraché. Saupoudrez du sel sur la plaie. L’expression de la victime devient alors très… on ressent sa douleur dans ses moindres détails. Grâce à l’effet stimulant de la drogue, elle ne perdra pas conscience et ne sera pas en état de choc. Si la personne est robuste et supporte bien la douleur, il faut ensuite éprouver son endurance. La garder éveillée pendant des jours… »
« Ça suffit. »
Je lui tendis un carnet vierge et un stylo.
« Écrivez tout là-dedans. »
« Écrire quoi ? »
« Tout ce que vous savez sur la torture. Y compris les ingrédients et la formule de cette drogue. »
Cohen prit soudain un air renfrogné.
« … Je recevrai une compensation ? »
Je fronçai les sourcils.
« Vous essayez de négocier, là ? »
« Non, non, pas du tout… mais ça reste ma propriété intellectuelle… »
« Je verserai une belle somme sur votre compte de détenu. »
« … »
Il n’avait pas l’air intéressé le moins du monde. Je fronçai les sourcils, et Cohen tressaillit.
C’était agaçant, mais même ce genre de négociation demandait une approche sur mesure.
« Le jour où vous assisterez à une exécution capitale, je vous laisserai tirer vous-même le levier. Une fois. Ça vous suffit ? »
« ! »
Les yeux, le nez et la bouche de Cohen s’écarquillèrent. Même ses boucles se hérissèrent comme sous l’effet de l’électricité statique.
Il s’empara aussitôt du carnet et du stylo.
« Vous devez absolument tenir cette promesse ! »
En riant comme un fou, il se mit à coucher son savoir sur le papier.
* * *
Commissariat de Gennen.
Zendo reçut le manuel. Le livre calé sous le bras comme un manuel scolaire en bonne et due forme, il retourna dans la salle d’interrogatoire.
« … »
Une jeune recrue était attachée à la chaise.
Si possible, il aurait voulu lui fracasser le crâne, mais cette vieille rage, qui se déchaînait à coups de poing, n’était désormais plus tolérée.
Zendo prit d’abord la drogue sur le plateau.
Un liquide transparent dans une seringue : exactement 2,39 mg. La dose avait été préparée ainsi dès le départ afin d’éviter le moindre surdosage ou sous-dosage.
Zendo retira le masque du membre révolutionnaire. Le jeune homme, terrorisé, sursauta et ouvrit les yeux.
« En vertu de l’article 3, clause 13, de la loi sur les mesures spéciales relatives à la sécurité impériale, les agences d’enquête peuvent recourir à une force physique limitée pour obtenir des renseignements auprès des éléments subversifs contre lesquels des preuves ont été réunies. En d’autres termes, toute force employée contre vous à partir de maintenant est légale. »
Notification de la loi impériale.
Dans le manuel, cette consigne figurait tout au début, sous la rubrique « Procédure obligatoire ».
« Il ne vous reste qu’à donner deux noms. Sans mentir. Et cet interrogatoire légal prendra fin. »
« … Même pas en rêve. »
Les jeunes recrues étaient toujours comme ça. Jeunes et fougueuses. Parfois, on avait envie de les battre à mort, mais c’était désormais interdit.
La procédure primait sur tout. Il fallait écarter toute émotion personnelle. L’agence d’enquête tout entière était désormais sous le contrôle des Ebenholtz.
« Espèce de bâtard de chien. T’aimes ça, te faire élever ? »
« Tss. »
Zendo lui banda d’abord les yeux.
Après lui avoir injecté la dose préparée, il lui arracha un ongle avec une pince.
« … Urk ! »
L’homme ligoté se plia soudain en deux et fut secoué de spasmes. Tout son corps se tordit, mais il ne parvint même pas à crier.
Après avoir arraché l’ongle, Zendo le laissa un moment sans le toucher, jusqu’à ce que la douleur s’apaise.
« … »
Quand il lui parut un peu plus calme, Zendo lui gifla la joue pour le ramener à lui.
« Hé. Deux noms, c’est tout. Sans mentir. »
« Khhh… »
S’il n’arrivait toujours pas à se redresser, c’était qu’il n’avait pas encore surmonté la douleur. Zendo lui laissa donc davantage de temps.
Zendo consulta l’heure sur le terminal.
Il n’y avait pas d’horloge dans ce commissariat et les enquêteurs n’avaient absolument pas le droit de porter une montre. Maximilian en avait donné l’ordre avec une obsession qui frisait la déraison.
« Khhhhhh… »
À cet instant, la jeune recrue laissa échapper un souffle rauque. Zendo lui demanda :
« Tu as repris tes esprits ? Je répète : deux noms, c’est… »
« Va te faire foutre ! »
Les sourcils de Zendo tressaillirent.
Ce salaud pouvait bien se débattre autant qu’il voulait, il fallait respecter des règles précises. Aucune action en dehors de la procédure n’était autorisée.
Encore un peu hésitant, Zendo prit le pot de sel et en versa presque tout le contenu sur le doigt ensanglanté, là où l’ongle avait été arraché.
« A-aaargh ! »
Zendo sursauta. L’homme se tordait comme un poisson tout juste sorti de l’eau.
« Urgh, AAAAAAH ! Ah ! Aaaah ! »
« … Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Il en resta bouche bée.
Il n’avait fait qu’arracher un ongle et saupoudrer du sel. Comparée aux tortures qu’il avait pratiquées auparavant, c’était de loin la méthode la plus douce.
« Kh, ah, AAAAA… AAAAAARGH ! »
L’effet était plus spectaculaire qu’avec n’importe quelle autre torture.
« AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH ! »
« … Voilà pourquoi il faut apprendre. »
« AAAAAAAAAAAAH ! »
Il allait finir par perdre la voix.
« Huf, huf, huf… khhhhhh ! »
Tout en écoutant les gémissements de la jeune recrue, Zendo déplia le procès-verbal.
D’après le manuel, il fallait consigner chaque étape de la procédure sans la moindre falsification. S’il enfreignait cette règle, il aurait fait un faux rapport directement à Maximilian lui-même…
« Épuration. »
Chez les Ebenholtz, nul besoin de réfléchir longtemps au sens du mot « épuration ». Où que l’on se cache sur le continent, ils vous retrouveraient.
Zendo repassa mentalement tout ce qu’il venait de faire, puis rédigea son rapport avec la plus grande exactitude possible.
* * *
La méthode était efficace. Les jeunes n’avaient même pas besoin de perdre beaucoup d’ongles. La plupart donnaient deux noms dès le deuxième, et grâce à la fonction de recherche de dossiers de l’Ordre, la véracité de leurs aveux fut rapidement vérifiée.
« … Vous êtes sûr que c’est la bonne chose à faire, messire chevalier ? »
Dans le couloir du commissariat, Schatz me posa la question.
« À quel sujet ? »
« Vous allez les libérer simplement parce qu’ils ont donné deux noms. »
Sa question avait une légère arrière-pensée. Peut-être me faisais-je des idées, mais j’avais l’impression qu’elle cherchait à sonder mes intentions.
Avant ma régression, Schatz avait fait partie de la Faction révolutionnaire.
« Le fait d’être lié à la Faction révolutionnaire ne signifie pas qu’ils méritent tous l’exécution. La plupart n’en font même pas vraiment partie. Ils sont seulement enivrés par l’idéologie. Plus ils sont jeunes et se croient exceptionnels, plus les meneurs peuvent facilement les endoctriner en exploitant ce sentiment. »
Daniel avait été un terroriste extrêmement radical, et les deux autres étaient des Izenheim. Leur position et leur situation n’avaient rien à voir avec celles de ces jeunes recrues.
« Surtout, ce ne sont pas des sous-espèces. »
Les habitants de Gennen étaient considérés comme une lignée racialement proche des Impériaux.
Bien sûr, cette distinction était profondément politique et sociale, mais je n’avais aucune envie de les discriminer.
Mon seul ennemi était les Izenheim.
« Et s’ils sont libérés et reprennent leurs activités au sein de la Faction révolutionnaire ? »
« Alors ils se feront de nouveau arrêter. Ils sont déjà fichés. Même au sein de la Faction révolutionnaire, on ne leur fera plus confiance et on les abandonnera. »
L’idéologie révolutionnaire s’était répandue dans tout l’Empire comme une toile, mais il ne s’agissait souvent que de militantisme étudiant. Ceux qui méritaient vraiment d’être appelés membres de la Faction révolutionnaire ne se dévoilaient pas facilement.
« Le noyau de la Faction révolutionnaire est profondément enfoui. La torture sert à le débusquer, pas à punir. »
Par la fenêtre, je regardai les jeunes hommes escortés hors du commissariat.
« S’ils continuent à se faire arrêter puis libérer, ils finiront un jour par comprendre ce que cette révolution cherche vraiment à accomplir. »
Bien sûr, ils ne seraient pas libérés tout de suite. Je comptais les garder en détention au moins trois mois, le temps qu’ils réfléchissent.
C’était ce que j’avais en tête pour le manuel.
« Mais cette clémence ne s’applique qu’aux gens de ce niveau. »
Le véritable noyau de la Faction révolutionnaire n’opérait probablement pas dans un endroit aussi modeste que Gennen, mais la ville était à l’évidence l’une de ses bases principales.
« Les factions indépendantistes les plus radicales comptent surtout des sous-espèces. Quand nous en capturerons, je compte les tuer sans faute. »
« Oui. Je m’en souviendrai. »
Je regardai Schatz.
Ses cheveux étaient d’un noir de jais, et ses yeux l’étaient encore davantage. Pas la moindre émotion ne transparaissait sur son visage. Elle semblait parfaitement imperturbable. C’était sans doute grâce à l’entraînement au devoir qu’elle avait reçu au domaine principal des Ebenholtz.
Pourtant, je ne pouvais pas être certain de la profondeur de la loyauté de Schatz. Tout ce que j’avais fait, c’était la sortir de prison, et elle n’était encore qu’une condamnée bénéficiant d’une grâce partielle.
Elle était devenue l’une des miennes, qu’elle le veuille ou non.
C’était justement pour cette raison que je devais moi aussi faire un effort.
D’une manière ou d’une autre, il fallait que je gagne cette femme impénétrable, ce monstre qui deviendrait un jour assez puissant pour tenir tête au duc Sebestian. Je devais l’empêcher de s’intéresser, ne serait-ce qu’un instant, à la révolution et faire en sorte qu’elle ne me soit fidèle qu’à moi…
« Schatz. »
« Oui, messire chevalier. »
« Y a-t-il quelque chose dont vous ayez envie, ces derniers temps ? »
« … ? »
Schatz pencha la tête d’un air absent.
« Vous avez beaucoup travaillé, alors je pensais à une prime… »
« Pardon ? »
« … Laissez tomber. Rien. »
« Ah. D’accord. »
« … Un sac, peut-être. »
« Pardon ? »
« Hum… Non. Je voulais simplement dire que vous aviez beaucoup travaillé. »
« Ah. Merci. »
… À bien y réfléchir, c’était beaucoup plus difficile que je ne l’avais imaginé.
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