Chapitre 54
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Traducteur : Bébé qui tousse
Relecteur : Bébé qui tousse
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◈ L’Impérialiste réticent
Chapitre 54
──────
Faveur
Dans la prison souterraine de l’Ordre des Sentinelles, plongée dans une obscurité profonde, je regardai le monstre qui avait autrefois été Pexy.
« L’énergie cérébrale. Beaucoup de mages la considèrent comme une partie de l’âme… »
— Crac, crac, crac.
Avant que j’aie pu finir, un bruit grotesque jaillit du corps de Pexy. Sa peau blanche se fendit comme un champ de riz desséché, laissant saillir à travers les fissures une masse hideuse de muscles et de veines rouge sombre. Ses cheveux brillants avaient déjà glissé avec son cuir chevelu. Une odeur âcre et fétide se répandit dans l’air, comme une bouffée de chaleur.
« … Voilà l’effet secondaire quand on l’avale de force. »
Je pensai aux Izenheim. Pour anéantir l’humanité, cette créature avait pris la forme d’une race parfaite. Elle avait donc aussi reproduit les faiblesses humaines.
Le cerveau de Pexy était déjà détruit, ravagé par les esprits vengeurs des nombreuses victimes qu’elle avait dévorées.
« Pe… Ma Pexy, où est-elle… et cette chose répugnante… »
Jun paniquait devant la véritable apparence monstrueuse de Pexy. Il refusait d’admettre que la chose devant lui avait un jour été elle.
« Pour être honnête, Lord Kandel n’a pas tout à fait tort. Ce n’est pas la Pexy von Arzen que vous connaissiez. La vraie Pexy est morte il y a longtemps, quand cette chose lui a dévoré le cerveau. »
Jun Kandel s’affaissa, hébété, et la fixa du regard.
« Ouvrez bien les yeux et regardez attentivement. C’est une sous-espèce. »
Je désignai l’Izenheim. Sa peau s’écaillait, ses yeux sortaient de leurs orbites : sa véritable nature était à présent manifeste.
« Un monstre revêtu d’une peau humaine. »
« Ju… Jun… Professeur… »
Même dans cet état atroce, il parlait toujours comme s’il était Pexy. La scène était véritablement grotesque.
Sa voix devenait de plus en plus rauque. La peau de ses poignets se détacha et ses manchettes tombèrent. Il passa le bras entre les barreaux et agrippa Jun par le col.
« Professeur… monsieur. »
Ce n’est qu’alors que Jun reprit ses esprits.
« Lâchez-moi ! Enlevez-moi ça ! »
Il se débattit à grands coups de bras et de jambes, presque pris de convulsions. Il recula en catastrophe, à quatre pattes ou presque.
« Jun… Professeur… »
Même alors, la créature continuait d’appeler Jun, de le chercher. Finalement, Jun vomit sur le sol.
Je pris l’appareil photo suspendu au cou du journaliste que Jun avait amené.
« Cette affaire est délicate. Je vais donc vous le confisquer. »
Le journaliste déglutit et hocha la tête.
* * *
J’accompagnai Jun Kandel au bureau des chevaliers. Il s’effondra sur une chaise. Il avait toujours l’air d’un homme prisonnier de ce qu’il venait de voir.
« Lord Kandel. »
Je l’interpellai. Il releva la tête.
« … À ce stade, il est même douteux qu’on puisse encore l’appeler Pexy. »
Jun m’écouta d’un air absent.
« Quoi qu’il en soit, c’est vous qui avez offert la résidence Kerios à cette criminelle. Dès que l’enquête avancera, cela ne tardera pas à se savoir. »
Il ne semblait même pas m’écouter.
« C’est une affaire grave. Kerios est réservée aux seuls nobles impériaux, et elle n’était pas seulement une sous-espèce, mais aussi une criminelle… »
Toc, toc.
Un officier d’état-major entra après avoir frappé.
« L’avocat de la maison Kandel est arrivé. »
Je hochai la tête. Je m’attendais à voir un avocat ordinaire, mais…
Tac. Tac.
Des talons claquèrent sur le sol de marbre de l’Ordre. La porte s’ouvrit et une femme entra, ses longs cheveux bleus soigneusement attachés en arrière. Grande, elle portait un tailleur à la coupe impeccable.
« Je suis Sonnet Kandel. »
Elle se présenta et s’assit à côté de Jun. Celui-ci la regarda d’un air absent.
« Puis-je assister mon frère aîné en qualité de représentante légale ? »
« Oui, bien sûr. »
Je tendis les documents concernés à Sonnet.
« Lord Jun Kandel a offert la résidence Kerios à Pexy. Il a également vivement recommandé sa promotion au sixième rang de mage. Si l’enquête se poursuit, l’affaire pourrait prendre des proportions considérables. »
Sonnet parcourut attentivement les documents, bien qu’elle n’en eût pas besoin.
« Dans une affaire de ce genre, je ne chercherai pas à engager sa responsabilité. »
Sonnet leva les yeux. Je fis un geste en direction de Jun.
« Lord Kandel, vous m’écoutez ? »
« Adressez-vous à moi. Mon frère n’est clairement pas en état de parler pour l’instant. »
« … Pas en état ? »
Jun se pencha brusquement en avant, visiblement irrité.
« En effet. Je préférerais aussi m’entretenir directement avec Lord Kandel, si possible. »
Je lui tendis un document.
« Jun Kandel a été une victime innocente, trompée par Pexy, et n’a nullement cherché à entraver l’enquête ou à la cacher. Certes, Lord Kandel a activement fait obstacle à mon enquête et s’est servi des médias pour faire pression sur l’Ordre, mais je suis prêt à passer là-dessus. »
« … »
Jun me fixa sans mot dire.
« Pour le reste, si nous présentons correctement les faits, l’opinion publique l’acceptera d’elle-même. »
Les Kandel et les Ebenholtz étaient de grandes maisons. Si les deux s’accordaient sur quelque chose, la plupart des gens le tenaient pour vrai.
« C’est le maximum que je puisse faire pour vous. Tout comme Lord Kandel a fait preuve de considération dans l’affaire Rodriguez en offrant une simple pièce de porcelaine blanche. »
Jun déglutit. Puis il baissa les yeux et ferma fortement les paupières.
Il avait du sang sur le col.
« Cette chose répugnante m’a touché. J’en ai la nausée, Sonnet. »
« Oui. Je m’occuperai du reste. »
Jun Kandel se leva en chancelant. Je me levai à mon tour et le raccompagnai jusqu’à la porte.
« Reposez-vous aujourd’hui. Nous pourrons discuter des détails quand vous aurez récupéré. »
« … Maximilian. »
Sur le seuil, Jun se retourna vers moi. Il porta une main à son front, comme s’il s’apprêtait à dire quelque chose qu’il ne voulait vraiment pas dire. Il hésita longuement, chaque seconde semblant lui coûter.
« Qu’y a-t-il ? »
« … Je vous présente mes sincères excuses pour mes paroles et mon comportement déplacés. »
Jun laissa échapper ces mots comme un soupir et me tendit la main.
« Très bien. Je comprends. »
Je lui serrai la main.
Les Ebenholtz et les Kandel n’avaient toujours aucune raison de croiser le fer. Notre véritable ennemi se trouvait ailleurs et, dans quelques années, la guerre éclaterait.
Après le départ de Jun, je regagnai ma place. Sonnet relut les détails du document, puis demanda :
« Devons-nous régler les détails à présent ? »
« Allons-y. »
L’affaire du Dévoreur de Têtes n’était qu’un incident parmi d’autres. Mais plus les personnes impliquées dans un incident étaient nombreuses, plus j’avais l’occasion de leur accorder des faveurs.
« Pour commencer, cette histoire de résidence Kerios et la relation entre mon frère et Pexy seront sans doute au cœur de l’affaire. »
Sonnet Ensiela von Kandel.
La véritable tête pensante de la maison Kandel, une figure de proue de la cité souterraine et une mage au talent exceptionnel.
« Cela me va. Nous pourrons construire le récit au fur et à mesure. »
* * *
Ces derniers temps, le chevalier sentinelle Kairon était d’excellente humeur. Des preuves circonstancielles avaient établi que Pexy était le Dévoreur de Têtes, et la Tour de magie Sentio était profondément déçue par Anton.
Rien d’étonnant à cela. Sa dernière entrevue avait été très efficace. Tandis qu’Anton restait impuissant sur place, lui s’était personnellement déméné pour renouer les liens avec la Tour.
« Messire chevalier, nous sommes arrivés. »
Il devait également rencontrer une seconde fois le maître de la Tour de magie, Nicolaus, ce jour-là.
Cette entrevue avait été organisée directement par la Tour.
Il était convaincu que la discussion se passerait à merveille.
[Aurea]
Le rendez-vous avait lieu à Aurea, le restaurant le plus difficile à réserver de tout l’Empire.
« Attendez ici. »
« Oui, bien compris. »
Kairon sortit de la voiture et entra par l’arrière du restaurant. C’était un accès réservé aux VVIP, où des serveurs attendaient dès l’entrée.
« Par ici. »
À ces mots du serveur, Kairon rajusta ses vêtements. Houlà. Il prit une grande inspiration, puis ouvrit la porte du salon privé.
« Heureux de vous voir… ? »
Quelqu’un qu’il ne s’attendait pas à trouver se tenait à l’intérieur.
Le chevalier Maximilian était assis avec Nicolaus, le maître de la Tour de magie Sentio.
……
J’avais reçu un message de la Tour de magie Sentio. Le maître souhaitait me rencontrer pour discuter de l’affaire en profondeur.
[Aurea]
Un salon privé dans un restaurant haut de gamme réputé pour être presque impossible à réserver dans l’Empire.
Nicolaus, le maître de la Tour de magie Sentio, était assis là, vêtu de robes de mage.
« Heureux de vous revoir, chevalier Maximilian. Est-ce la première fois que nous nous rencontrons depuis notre entrevue au jardin Ebenholtz ? »
J’avais l’impression de l’avoir déjà rencontré.
Ce n’était pas étonnant. Une foule innombrable passait par la résidence principale des Ebenholtz.
« Oui, probablement. Heureux de vous revoir. »
« Haha. Asseyez-vous. »
L’avocat de la Tour était assis à côté de lui.
Nicolaus jeta un coup d’œil à sa montre.
« Hum, nous discuterons des détails dans un instant. Un autre invité ne devrait pas tarder. »
« Très bien. »
Tic-tac. Tic-tac.
Je bus un peu d’eau.
Tic-tac. Tic-tac.
Le mouvement de la trotteuse d’une montre continuait de m’agacer.
Toc, toc.
À cet instant, la porte du salon privé s’ouvrit après qu’on eut frappé.
« Heureux de vous voir… ? »
Un invité inattendu se tenait sur le seuil : Kairon.
« … Maximilian ? »
Kairon avait l’air décontenancé, comme si personne ne l’avait prévenu de ma présence.
« Entrez, chevalier Kairon. »
« Ah… oui. »
Il s’assit raide à côté de moi. Nicolaus sourit et nous regarda tour à tour, Kairon et moi.
« Hum, à vrai dire, c’est le chevalier Kairon qui a joué les médiateurs cette fois. Il m’a dit que vous n’aviez aucune rancune personnelle contre la Tour de magie, Maximilian ? »
J’avais beau chercher, je n’avais jamais dit ça à Kairon.
« … »
Je tournai discrètement la tête vers Kairon. De la sueur perlait sur son front.
Nicolaus haussa les sourcils.
« Il a dit que si nous faisions simplement preuve d’un peu de patience dans cette affaire, nous pourrions tout régler à l’amiable, sans causer de dégâts majeurs à la Tour de magie Sentio… »
Je comprenais à peu près ce qui se passait.
Kairon avait essayé, à sa manière, de tirer profit de la situation. Malheureusement pour lui, le maître Nicolaus connaissait parfaitement ce genre de manœuvres politiques.
« Chevalier Kairon, c’est bien ce que vous nous avez dit, n’est-ce pas ? »
Kairon esquissa un sourire crispé.
« Haha… »
Avant ma régression, Kairon s’était en partie appuyé sur la Garde impériale parce que sa faction était faible, mais, au bout du compte, ses origines manquaient de poids. Sa maison, récemment anoblie, avait connu une ascension fulgurante en deux générations à peine : c’étaient des parvenus, en somme. Les nobles de vieille souche le méprisaient à demi-mot.
Le maître Nicolaus, lui, était un noble de vieille souche jusqu’au bout des ongles. Dès que Kairon était venu jouer les médiateurs, Nicolaus n’avait eu aucune intention de le traiter avec un véritable respect.
À vrai dire, il avait probablement été furieux. Furieux devant cette pitoyable tentative de se servir de lui.
« Hum ? Pourquoi cette réaction ? »
Je connaissais bien ce genre de politique mesquine.
Pas une politique visant un gain concret, mais une politique qui attaquait la dignité de l’autre camp et prenait plaisir à le voir écrasé.
« Se pourrait-il que votre point de vue diffère de ce que le chevalier Kairon nous a rapporté ? »
demanda Nicolaus, l’air surpris.
Kairon évita mon regard et se mordit la lèvre. Le silence envahit la pièce.
Tic-tac, tic-tac.
Ce silence m’agaçait.
Pour être exact, c’étaient les montres aux poignets de Nicolaus et de Kairon qui m’agaçaient.
« Haa… »
Je laissai échapper un soupir. Un sourire entendu se dessina au coin des lèvres du maître.
Puis,
« Si vos intentions diffèrent de celles de Kairon… »
« Non. Ses intentions sont les mêmes que les miennes. »
À ces mots, l’expression du maître se figea et Kairon tressaillit avant de me regarder. Il s’efforçait de cacher sa surprise.
« Je suis reconnaissant au chevalier Kairon. Alors que je ne pouvais pas agir à la légère… »
Je croisai le regard de Kairon un instant, puis poursuivis :
« Il est venu vous voir de lui-même, maître, et a ouvert la voie à cette discussion en mon nom. »
J’avais vingt et un ans. Quand la guerre éclaterait, j’aurais tout au plus entre vingt-cinq et vingt-neuf ans. Quoi que je fasse, un homme aussi jeune ne pourrait jamais devenir commandant de l’Ordre.
Mais l’Ordre des Sentinelles devait devenir mien.
Anton n’avait pas sa place à la tête de l’Ordre. Il était trop honnête, trop tendre pour survivre dans un monde infernal comme celui-là.
« Grâce au chevalier Kairon. »
Autrement dit, il me fallait une figure de proue.
Je devais encore l’observer, mais Kairon pourrait faire l’affaire.
Pour lui aussi, devenir ma figure de proue vaudrait bien mieux que de redevenir, comme avant ma régression, le pantin de la Garde impériale.
« Grâce à lui, je peux vous rencontrer dans un cadre pareil, maître. Je vous en remercie. »
« Hahahaha ! »
« Max, vous me prêtez bien trop de mérite. Je n’ai fait que ce qu’il fallait. »
« … Haha. »
Nicolaus esquissa lui aussi un sourire forcé.
Quoi qu’il en soit, c’était une bonne chose. Je n’avais pas non plus l’intention de faire de la Tour de magie Sentio une ennemie.
« Maître, nous détenons actuellement Pexy, mais nous avons besoin de l’aide de la Tour de magie pour réunir des preuves irréfutables. »
Cette chose était toujours enfermée dans la prison souterraine de l’Ordre des Sentinelles, sous cette forme grotesque.
« Bien sûr, je pourrais solliciter une autre Tour, comme Novus, plutôt que Sentio, mais je préfère éviter. Cette affaire doit être vérifiée par la meilleure Tour de magie de l’Empire. »
Nicolaus jeta un coup d’œil à son avocat. Après un bref échange de regards, celui-ci sourit et hocha la tête.
« Très bien. Nous mettrons à votre disposition toutes les installations et tous les mages de la Tour. Je n’aurais jamais imaginé qu’une créature aussi atroce se cachait parmi nous. »
« Par ailleurs, nous sommes sur le point de parvenir à un accord avec Lord Jun Kandel. »
« Hum. Vraiment ? Déjà ? »
« Oui. Vous pourrez en entendre les détails directement de la bouche du professeur Jun. La Tour de magie Sentio ne subira aucun préjudice. »
À cet instant, Kairon se leva brusquement.
« Ah, un instant. Veuillez patienter un moment. »
Il sortit, puis revint avec une bouteille d’alcool de grande qualité.
[Snow Feric 50]
Un alcool réputé, préparé en infusant du mana dans l’eau issue de la fonte des glaciers des montagnes du nord.
Il était assez rare pour surprendre même le maître.
« Oh ho, chevalier Kairon, quelle bouteille précieuse… »
« Haha, je l’avais réservée pour une occasion comme celle-ci. »
Kairon semblait d’excellente humeur.
Pop.
Il déboucha le Snow Feric et en versa dans les verres du maître, du mien et même de l’avocat.
« C’est fait pour être bu lors d’une belle journée comme celle-ci. À quoi bon l’acheter si c’est pour la laisser prendre la poussière ? »
« Quelle audace. Voilà qui est chevaleresque, tout à fait chevaleresque… »
« … »
Je les regardai sourire et bavarder.
Faire de la politique, c’est éviter de se faire des ennemis trop facilement. C’est accorder des faveurs avec discernement. C’est aussi accepter les conséquences imprévues de ses actes et savoir en tirer parti.
Quand le monde est au bord de l’effondrement, la politique peut sembler étouffante. Mais c’est justement pour cela qu’elle est nécessaire.
La politique… non, seule la politique pouvait rassembler les lames de l’Empire en un même lieu.
De ce point de vue, j’avais un avantage indéniable. Comparé aux efforts artificiels de Kairon, qui s’agitait dans tous les sens, le poids d’un seul mot et d’un seul geste de ma part était des dizaines, voire des centaines de fois supérieur…
« Alors, on trinque, Max ? »
Kairon leva soudain son verre vers moi.
« Avec plaisir. »
Je levai le mien à mon tour.
Tchin.
Les verres frémirent en tintant d’un son clair.
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