Chapitre 45
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Traducteur : Coughing Baby
Relecture : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste réticent
Chapitre 45
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Tracer l’avenir à la plume (4)
Siège du Zenith Times.
Je pris rendez-vous avec la rédactrice en chef. Rien de bien difficile. Dès que mon adjudant la contacta, elle déclara qu’elle m’attendait et viendrait à ma rencontre, mais je lui répondis que je me déplacerais plutôt.
« Je vous prie de m’excuser, messire chevalier. »
La rédactrice en chef s’inclina.
« Nous n’avions pas compris que le chevalier chargé de cette affaire était messire Maximilian. »
Je l’écoutai présenter ses excuses officielles sans mot dire.
« … Comme ce journaliste appartient à la famille Stauffen, nous n’avons guère eu d’autre choix que de lui laisser une certaine liberté jusqu’à présent… »
Elle s’étendit trop pour que je suive chaque détail, mais l’essentiel était clair. Alphonse était un journaliste noble ; il avait donc largement échappé à la censure de la rédaction.
« Comme vous pouvez le constater dans l’article, il n’est jamais fait directement mention de messire Maximilian. De notre côté… »
Une tactique médiatique classique. On ménageait la conscience et les profits dans les bonnes proportions.
En clair, la conscience était rentable.
« Ce n’est rien. Je comprends le raisonnement du journaliste Alphonse. Mais ces immigrants illégaux appartenaient à la Faction révolutionnaire. »
« C’était donc la conclusion. »
« Ce n’était pas une conclusion. C’était la vérité. »
« Oui. Nous publierons un rectificatif dès que possible. Par ailleurs… »
La rédactrice en chef posa un vieux sac de voyage sur la table.
« Nous avons décidé de nous séparer du journaliste Alphonse von Stauffen. »
On aurait dit les affaires d’Alphonse. J’esquissai un sourire sec et secouai la tête.
« Non, ce n’est pas la peine. »
« Non, messire chevalier. Nous sommes responsables, alors il va de soi que nous devons… »
« Non. J’ai dit que ce n’était pas la peine. »
Je levai la main pour l’interrompre et pris un air glacial.
Alphonse était vraiment un bon journaliste.
« Le journaliste Alphonse est un noble. La famille Stauffen est une grande maison qui sert l’Empire depuis des générations. Je peux bien supporter ça. »
La rédactrice en chef me dévisagea, puis hocha la tête un instant plus tard. Elle semblait avoir compris ce qu’il fallait.
« Voilà qui me rassure. Cela dit, examinons au moins les articles écrits par le journaliste Alphonse. »
« Oui, ils sont tous dans ce sac. »
J’ouvris le sac de voyage. Il était bourré de liasses de papier. Il y avait même ma photo prise lors du grand jury. On aurait dit qu’ils lui avaient arraché le sac de force.
Je parcourus ses articles du regard, puis fronçai les sourcils devant un brouillon inédit.
« Pourquoi cet article n’a-t-il pas été publié ? »
──Le garçon de quatorze ans, Kane Romil, était-il vraiment un meurtrier ?──
Le mois dernier, à Shiltach, dans la province occidentale d’Alteo, Kane, un garçon du peuple âgé de quatorze ans, a été arrêté, soupçonné d’une série de meurtres visant des jeunes filles. Presque aussitôt désigné comme coupable, il attend désormais sa condamnation. Pourtant, selon notre enquête, des empreintes de pas d’un homme adulte non identifié ont été retrouvées sur les lieux et, hormis les aveux du garçon, aucune preuve matérielle ne l’accuse…
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« L’affaire Kane Romil. »
À ma question, la rédactrice en chef répondit à voix basse :
« Nous l’avons retenu parce qu’il reposait en grande partie sur des conjectures et que le journaliste était trop personnellement convaincu qu’un autre était le véritable coupable. »
Je soutins son regard. Je devinais la suite. Le vrai coupable était sans doute le fils d’une maison influente, ou d’une famille riche, ou bien quelqu’un lié d’une manière ou d’une autre au propriétaire du journal.
Évident. Parfaitement évident. Mais ces évidences s’accumulaient et faisaient grincer l’Empire.
« Depuis quand refusez-vous de publier ce genre de suppositions ? À mon avis, cet article mérite la une de demain. »
Elle me regarda d’un air étrange.
« Puis-je vous demander pourquoi ? »
La raison était simple. L’Empire devait retrouver un fonctionnement normal. À tout le moins, chaque rouage de cet immense État devait remplir sa fonction. Pas forcément faire le bien, simplement ne pas faire le mal.
C’était le seul moyen de gagner la guerre qui approchait.
Le seul moyen d’éradiquer complètement de ces terres les êtres d’un autre monde qu’on appelait les Izenheim.
« Vous le savez déjà. »
… Lui expliquer tout cela m’aurait ennuyé. La convaincre m’aurait fait perdre encore plus de temps.
Il existait un moyen plus simple.
« Si vous avez commis une erreur, enterrez-la sous une histoire plus importante. »
Je sortis mon chéquier et griffonnai un montant en dollars.
« Ne vous creusez pas la tête. C’est simplement un moyen de voir si nous pouvons devenir amis. »
« … »
La rédactrice en chef fixa le montant inscrit sur le chèque. Sur son visage, jusque-là impassible, une légère fissure apparut.
* * *
Au siège du Zenith Times, Alphonse était enfermé dans un petit débarras.
Ouvrez ! Ouvrez cette porte !
« … Hé, petit morveux. Rentre chez toi et repose-toi, tu veux ? Va donc te reposer dans le bel hôtel particulier de ta famille. »
Ouvrez !
Le directeur Eddie soupira en entendant les coups redoubler contre la porte.
Alors ouvrez-la, d’abord ! J’ai dit que je m’en allais !
Au moment où les coups retentirent de nouveau, la rédactrice en chef revint.
« Ah, madame la rédactrice en chef. Vous voilà. »
Elle désigna le débarras et claqua des doigts.
« Faites-le sortir. »
« Pardon ? »
« La porte. Ouvrez-la. »
« Ah, oui, madame. »
Eddie, perplexe, ouvrit la porte. Dès qu’elle pivota, Alphonse se précipita dehors et tendit la main vers la rédactrice en chef.
« Bon, rendez-moi mon sac ! Mon sac ! Je dois aller faire mon reportage, tout de suite ! »
Elle le lui rendit sans un mot. Eddie passa une main dans ses cheveux.
« Ce petit crétin… Faire un reportage, mon œil. Tu dégages à partir d’aujourd’hui, morveux. Madame la rédactrice en chef, je vide son bureau dès demain matin. »
« Non, ce n’est pas la peine. »
« Je compr… Pardon ? »
« Publiez cet article en premier. À la une, juste sous le titre. »
──Le garçon de quatorze ans, Kane Romil, était-il vraiment un meurtrier ?──
Le mois dernier, à Shiltach, dans la province occidentale d’Alteo, Kane, un garçon du peuple âgé de quatorze ans, a été arrêté…
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Elle lui tendit l’article d’Alphonse.
« … Hein ? Ce n’est pas l’article d’Alphonse ? »
« Quoi ? Mon article ? »
Alphonse, qui s’apprêtait à partir, revint en courant et le lui arracha des mains. Il le parcourut du regard, puis demanda, stupéfait :
« … Vous allez le publier ? La rédaction l’a rejeté hier encore. »
« Exactement. Et à la une, en plus ? Aucun de ses articles n’y a jamais eu droit. »
Alphonse et le directeur Eddie se retrouvèrent soudain du même côté.
« La situation a changé. Si je dis de le publier, vous le publiez sans discuter. »
« … Ah, oui. »
« Alphonse, va faire ton reportage ou je ne sais quoi. Monsieur Eddie, retournez à votre travail. »
Toujours déconcerté, le directeur retourna à son bureau. Alphonse ne quittait pas la rédactrice en chef des yeux, puis fronça les sourcils.
« Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que le chevalier Maximilian vous a dit ? Attendez, il vous a insultée ou quelque chose comme ça ? Ça vous a enfin remis les idées en place ?! »
« C’est tout le contraire. »
« Le contraire ? Le contraire de quoi ? On parle de punaises de lit, maintenant ? »
Sans prêter attention aux absurdités d’Alphonse, elle entra dans son bureau.
« Haa… »
La rédactrice en chef, Celine Dubois, s’assit et se massa les tempes.
Elle avait rencontré Maximilian ce jour-là. L’occasion était rare. Pendant ce bref entretien, elle avait tenté de comprendre quel genre d’homme il était, en étudiant ses expressions et son état d’esprit, mais n’avait rien découvert.
« … Pour enterrer son propre article, qui n’avait paru qu’en page deux, il propulse en une l’affaire d’un autre noble. »
S’il s’agissait d’une obsession pour la propreté morale, pourquoi protéger Alphonse, qui l’avait attaqué de front, sous prétexte qu’il était noble ?
« Est-il calculateur ou simplement étrange ? »
Celine prit son terminal et appela aussitôt quelqu’un.
« Lady Margaret. »
« Oui. Je vous écoute. »
Margaret était la véritable propriétaire du journal. Celine, la rédactrice en chef, n’en était que la représentante par intérim.
« J’ai un message du chevalier Maximilian von Ebenholtz… »
Elle lui rapporta tout ce qui s’était passé dans la journée, y compris la proposition de Maximilian.
« … Je vois. »
Margaret s’interrompit pour réfléchir.
Dans l’affaire Kane Romil, il existait bel et bien un autre suspect plausible, dont les parents étaient des nobles solidement implantés dans les milieux médiatiques et judiciaires. C’était précisément à cause de ces pressions extérieures que la rédaction avait écarté l’article.
Mais à présent, leur adversaire n’était pas un journal. C’était la maison Ebenholtz.
En tant que propriétaire du Zenith Times, Margaret savait parfaitement évaluer le rang des maisons et le poids de leurs soutiens.
« Faites-le. »
« Oui. »
Margaret donna son ordre. Après avoir reposé le terminal, Celine prit son stylo-plume. Le menton appuyé dans la main, elle réfléchit un instant, puis posa la plume sur une feuille blanche.
Tac. Tac. Grattement.
Elle dessina quelque chose et créa un chiffre.
Un chiffre ainsi conçu deviendrait un message secret et serait livré quelque part.
À un groupe animé d’une ambition grandiose et inébranlable, un groupe qui rêvait de révolution.
* * *
Alphonse avait enquêté près d’un mois sur l’affaire Kane Romil. Un jour, le garçon avait été soudainement désigné comme meurtrier et, malgré d’autres éléments prouvant qu’il n’était pas coupable, les enquêteurs avaient tout ignoré.
Mais dès que l’article parut à la une, tout bascula.
Le tribunal local, qui avait condamné le garçon à mort quarante jours à peine après le début de l’affaire, revint sur son jugement dès le lendemain. La police centrale arriva directement de la capitale. Elle recueillit de nouveau les éléments qui avaient été négligés et identifia rapidement le véritable suspect.
« Merci… merci infiniment, monsieur le journaliste. »
Après la libération du garçon, ses parents remercièrent Alphonse en pleurant. De pauvres gens sans instruction. Alphonse secoua la tête. Il refusa même les cadeaux qu’ils tentèrent de lui offrir.
Alphonse se tourna vers le policier de la police centrale qui avait repris l’affaire. Comment s’appelait-il, déjà ? Quoi qu’il en soit, l’homme s’approcha et haussa les épaules.
« … C’est ça, le pouvoir de la plume, non ? »
« Le pouvoir de la plume ? »
Le policier moustachu fronça les sourcils, puis esquissa un sourire en coin.
« Eh bien, ce n’est pas faux. Mais, journaliste, ce n’est pas grâce à vous. »
« Quoi ? Alors pourquoi êtes-vous ici ? »
« Je vous ai dit que ce n’était pas grâce à vous. »
« Alors, grâce à qui ? »
« … Si vous êtes curieux, lisez ça vous-même. »
Le policier lui lança une feuille. Alphonse la ramassa.
Quelques lignes étaient inscrites sur un document à moitié vierge.
─[Lettre officielle de l’Ordre des Sentinelles]─
Expéditeur : Ordre des Sentinelles
Destinataire : Tribunal local de l’Empire, province occidentale d’Alteo
Objet : Suspension immédiate de l’exécution de Kane Romil et ordre de mener une nouvelle enquête impartiale.
En tant que membre de l’Ordre des Sentinelles, notre bureau émet de graves réserves quant au verdict de culpabilité rendu avec une rapidité alarmante par votre tribunal dans l’affaire Kane Romil, relevant de votre juridiction.
En conséquence, jusqu’à ce que toute la vérité sur cette affaire soit établie avec certitude, nous ordonnons la suspension immédiate de l’exécution du suspect et la reprise intégrale de l’enquête depuis le début, sous le commandement de la police centrale impériale.
Le présent ordre s’appuie sur l’autorité inhérente aux chevaliers de protéger la justice de l’Empire. Nous vous rappelons que toute responsabilité judiciaire ou administrative résultant d’un refus de vous y conformer incombera entièrement au tribunal local de la province occidentale d’Alteo.
───
Et tout en bas figurait la signature.
[Maximilian Albrecht von Ebenholtz]
« Maximilian… »
« Alors ? »
Alphonse tressaillit et leva les yeux. Le policier caressa sa moustache et releva un coin de la bouche.
« Le poids de la plume est bien différent, n’est-ce pas ? »
* * *
──Le véritable meurtrier des jeunes filles enfin arrêté──
: Alphonse von Stauffen
À la suite de l’ordre avisé et prompt de réexaminer l’affaire, émis par le chevalier Maximilian von Ebenholtz de l’Ordre des Sentinelles, la police centrale impériale a repris l’affaire Kane Romil depuis le début.
Le véritable coupable a ainsi été identifié : Marcus von Baum, second fils de la maison Baum. Sans la perspicacité du chevalier Maximilian, nous n’aurions pas empêché la mort injuste d’un garçon innocent. Le tribunal de la province occidentale d’Alteo versera des dommages et intérêts…
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Un jour, un nouvel article fit la une.
À en juger par les éloges maladroits de Maximilian, glissés ici et là, la rédaction l’avait manifestement soumis à une censure particulière.
« Bien. »
C’était nécessaire.
Avant mon retour dans le passé, les Izenheim s’étaient infiltrés dans les fissures de la société impériale, au milieu du peuple, qui représentait plus de 97 % de la population. Ils avaient touché le cœur des gens des classes inférieures, incapables même de mener une vie digne. Ils avaient exacerbé la méfiance et l’hostilité envers un Empire déjà à bout de forces, puis l’avaient renversé de fond en comble, de bas en haut et de l’extérieur vers l’intérieur, en faisant tomber son système et son régime.
Il fallait donc préserver au moins un minimum de confiance envers l’Empire.
Pour cela, je comptais exploiter le Zenith Times autant que possible.
La plupart des articles d’Alphonse ne seraient plus censurés. La justice qu’il défendait deviendrait un réconfort discret et un outil de propagande pour le peuple impérial.
À l’exception des articles qui portaient atteinte à mon honneur.
Bien sûr, Alphonse tenterait de ne pas faire d’exception pour la maison Ebenholtz, mais la rédaction saurait le maîtriser.
« Alphonse von Stauffen. »
Je me remémorai son nom.
Autrefois comme aujourd’hui, il dénonçait la corruption de l’Empire. Après l’arrivée du Nouveau Cabinet, il en dénonça également l’hypocrisie.
Cela signifiait qu’il n’appartenait pas à la Faction révolutionnaire. C’était simplement un homme bon jusqu’au bout des os, qui prenait le parti des pauvres.
Toc, toc.
La porte de mon bureau s’ouvrit. C’était Tiana.
« Max. On parle beaucoup de toi dans les journaux, ces derniers temps. »
« La preuve que les médias fonctionnent correctement. »
« Mais de quoi tu parles ? »
Je posai le journal et lui demandai :
« Qu’est-ce qui t’amène ? »
« On nous a affectés à une opération commune. »
« Une opération commune ? »
Alors que j’allais lui demander ce qu’elle voulait dire, un traumatisme surgit des profondeurs de ma mémoire.
La pire mission de ma carrière de chevalier. Celle qui avait presque brisé celui que j’étais autrefois. Une mission qui, aujourd’hui encore, m’inspirait une peur instinctive.
« Je ne sais pas encore de quoi il s’agit, moi non plus. Viens avec moi. Le chevalier Yulian t’appelle. »
Tiana me fit signe et sortit.
« … »
Je réprimai ce vieux cauchemar et inspirai lentement. Mon cœur battait à tout rompre, mais je souris de nouveau.
Il n’y avait aucune raison d’avoir peur. Je n’étais plus celui que j’avais été. À vrai dire, c’était une occasion à saisir. Un moment dont je devais me réjouir.
Car j’avais de nouveau la chance de changer l’un des pires moments de mon passé.
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