Chapitre 302
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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Chapitre 302 : La foi (3)
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L’Empire marqua une pause pour reprendre son souffle.
Cet hiver s’annonçait « particulièrement » froid.
Le plan consistait donc à stabiliser Bolska et Yursled, à construire des camps, puis à attendre la prochaine occasion pendant l’hiver…
C’est du moins ce que j’avais prévu.
Agento lança d’abord l’armée de la Balkanie à l’assaut.
Bien sûr, nos lignes défensives la repoussèrent. Les soldats se retrouvèrent encerclés et des milliers d’entre eux furent faits prisonniers.
… Je ne comprenais pas ce qu’ils foutaient.
S’ils comptaient attaquer, ils auraient dû se dépêcher, avant que les troupes impériales aient eu le temps de s’installer. Au lieu de ça, ils débarquèrent juste avant l’hiver, moururent de froid sur les routes de montagne et se rendirent de leur plein gré quand ils n’en purent plus…
« Veuillez confirmer les consignes concernant les prisonniers. Bon nombre de ces salauds ont prêté serment après la dernière bataille. »
Le général de brigade Graf, commandant des forces d’occupation de la Balkanie, me demanda quoi faire des prisonniers.
« Séparez-les avec soin. Exécutez tous ceux qui sont revenus malgré leur serment. »
Quiconque revenait après avoir fait cette promesse à l’Empire mourrait. Il n’y aurait pas de seconde clémence.
« Faites prêter serment aux autres, puis renvoyez-les chez eux. Sans exception. »
« Bien. »
Le général de brigade Graf mit fin à l’appel.
Je reposai moi aussi le combiné.
L’Empire avait besoin d’une armée qui obéisse à des principes.
Autrefois, l’Empire n’avait eu aucun principe. On tuait par colère, on tuait par ennui, puis on envoyait les gens dans des camps.
Cette fois, il y avait des principes.
Les connaître pousserait les gens à se rendre. Les connaître les pousserait à déserter. Le serment lui-même justifiait un massacre. Une patrie qui forçait quelqu’un à réintégrer l’armée après qu’il avait prêté serment devenait un bourreau cherchant à le tuer…
Mais, pour l’heure, tout cela n’était qu’une affaire mineure.
« … Hum. »
Ce jour-là, un fonctionnaire de l’administration m’avait remis une proposition soumise par la Garde impériale.
[ Proposition relative à l’élimination des sous-espèces ]
Elle commençait ainsi : « Depuis l’occupation de Yursled et de Bolska, la population des sous-espèces a fortement augmenté, ce qui fait craindre que les ressources alimentaires impériales ne soient gaspillées à leur profit… »
Elle proposait différentes méthodes pour s’en débarrasser.
Chaque phrase était sèche et administrative, mais plus je lisais, plus j’avais envie de vomir.
Je connaissais le nom de la personne qui avait rédigé ce document.
« Mayf Klopfer. »
Le médecin qui avait inventé un système dont l’histoire se souviendrait.
« … »
Je serrai le document entre mes doigts.
* * *
« Même les chevaliers ne sont que des chiens rampant sur le sol ! »
Sur un aérodrome de Hailand, le commandement de l’armée de l’air venait d’achever son agrandissement. Les bombardiers de l’escadre élargie se tenaient en rangs de part et d’autre de la piste.
« Vous volez plus haut que les chevaliers ! »
Le général de l’armée de l’air Herbert Morley s’adressa à toute l’escadre alignée sur la piste : pilotes, navigateurs, artilleurs, mécaniciens…
« Les chevaliers de l’Empire bondissent, mais vous, vous montez plus haut ! Quand un chevalier tombe du ciel, il ne peut pas y remonter tout seul. Mais vous, vous restez dans les airs ! »
Parmi toutes les forces impériales, les chevaliers étaient ceux que ces soldats de Hailand redoutaient le plus.
« S’ils sont des monstres qui fondent du ciel, vous êtes ceux qui possèdent ce ciel ! Tous autant que nous sommes ! »
Le général Herbert leva le poing en les regardant.
« Nous transformerons la nuit de l’Empire en plein jour ! »
Hououou.
Le vent balaya l’aérodrome. La poussière rasait la piste gazonnée et les hélices des bombardiers se mirent à tourner.
« … Bien sûr, certains d’entre vous ne reviendront pas. Je ne vous le cacherai pas. »
Les cols des blousons de cuir des pilotes claquaient au vent. Certains déglutirent, d’autres levèrent les yeux vers le ciel.
« Mais je vous le promets : les bombes que vous larguerez deviendront les pierres fondatrices de la chute du grand mal qu’est l’Empire ! Pour la patrie ! »
« Pour la patrie ! »
Tous saluèrent d’un même geste. Derrière l’estrade où retentissaient leurs cris, le ministre de l’Armée Leonard se plongea dans ses pensées.
Un jour, les bases aériennes deviendraient la cible des chevaliers.
Bien sûr, les aérodromes étaient dispersés, mais ces salauds d’impériaux pouvaient les frapper tous en même temps et les réduire en miettes.
Cette imprévisibilité constituait la meilleure arme des chevaliers de l’Ordre des Sentinelles. Il n’y avait aucun informateur lié à l’Ordre des Sentinelles, ni à l’intérieur ni à l’extérieur de Hailand. L’Ordre ne semblait même pas échanger de messages codés. Tout se réglait au sein de l’organisation.
« Déployez les limiers en appui rapproché. »
Leonard s’adressa à la personne derrière eux, le chef de Belford, l’institution qui formait des surhommes.
Si les chevaliers attaquaient les aérodromes, il fallait les intercepter au retour, une fois leur mission accomplie.
La force physique et le mana d’un chevalier n’étaient pas illimités. Dès qu’il sautait à terre, il en dépensait de grandes quantités, et plus il se déplaçait au sol, plus il s’affaiblissait.
Un chevalier de retour de mission était donc une bête qu’on pouvait assurément chasser.
Sacrifier quelques avions comme appâts en valait largement la peine si cela permettait d’en capturer un vivant.
…
Ezel Runselot se mit en route. Elle monta dans un train et franchit la frontière orientale.
Arrivée dans un pays appelé Yursled, elle parcourut le centre-ville, son permis de voyage en guise de protection.
À première vue, tout paraissait ordinaire.
Des chars sillonnaient les rues, mais les boulangeries étaient ouvertes et des enfants riaient en jouant au ballon.
Pourtant, des « zones » étaient délimitées par des barbelés. Sur la vitrine d’un café, une pancarte indiquait : [ Sous-espèces interdites ].
« … »
Elle flânait en observant les alentours quand la nuit tomba sans qu’elle s’en aperçoive.
Clic. Clic.
Les réverbères s’éteignirent l’un après l’autre.
Ezel continua malgré tout son chemin.
« Hé ! Vous, là ! »
Une voix l’interpella derrière elle.
Des uniformes de la Garde impériale. La langue impériale. Deux membres de la Garde impériale.
« Tournez-vous lentement. »
Ezel se tourna vers eux.
« Vous êtes impériale ? »
Le membre de la Garde s’exprimait en langue impériale. Il examina d’abord l’apparence d’Ezel. L’aurait-il abattue sur-le-champ si elle avait été originaire de Yursled ?
« Le couvre-feu est en vigueur de huit heures du soir à cinq heures du matin. »
« J’ai mon livret de famille. »
Ezel sortit son livret de famille de son manteau et le leur tendit. Leurs traits se figèrent en le voyant.
« … Veuillez nous excuser. »
Ils la saluèrent et reculèrent.
Mais, dans l’obscurité derrière eux,
Pas. Pas.
Un autre homme s’avança et prit le livret de famille.
« Hum… Qui aurait cru que je rencontrerais ici une fille de la maison Runselot ? »
Ezel examina son visage. Elle le connaissait.
Rainer Wolf, une sorte de célébrité dans l’Empire. Gouverneur général par intérim de Yursled.
« Oui. Je suis heureuse de vous revoir. »
« Nous sommes actuellement sous loi martiale. »
Rainer Wolf se mit en marche. Il lui faisait signe de le suivre.
« Je vous prie donc de comprendre que vos déplacements risquent d’être quelque peu difficiles. »
« … »
Ezel suivit Rainer et s’adressa à lui alors qu’il lui tournait le dos.
« La loi martiale explique-t-elle pourquoi vous avez tué tant de gens ? »
« Eh bien… »
À peine entré en fonction, Rainer avait fait fusiller des centaines de personnes.
« Pour gouverner, il faut procéder par étapes. D’abord, il faut inspirer la peur. »
Ezel attendit en silence qu’il poursuive.
« Ensuite, toutefois, nous tendrons la carotte. Même aujourd’hui, les rations des ouvriers de Yursled sont à peine inférieures à celles de l’Empire. »
Rainer Wolf récita ces mots sans la moindre expression.
Il se considérait comme un homme qui savait faire preuve de mesure. Quelqu’un qui savait s’y prendre avec les gens.
« Tant que les usines tourneront, l’Empire ne les condamnera pas et les habitants de Yursled ne se plaindront pas. Car, au fond, eux aussi… »
Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Rainer.
« Veulent nous ressembler. »
« … Nous ? »
Ezel répéta le mot sans réfléchir.
« Oui. Les Aran. Aujourd’hui, tout le continent reconnaît la pureté et la supériorité des Aran. »
« … »
« Ils sont inférieurs parce qu’ils ne sont pas nés Aran, et ils nous envient. Mais s’ils travaillent dur, ils peuvent accéder à un statut de lignée quasi équivalent. »
Toc.
Ezel donna un coup de pied dans un caillou au bord du chemin.
« Alors, si nous les récompensons en fonction de leur travail et leur laissons espérer qu’ils pourront atteindre ce statut, ils chercheront d’eux-mêmes à se soumettre à nous. »
Rainer Wolf ne ralentit pas.
« Le problème, bien sûr, ce sont les Izenheim. »
Ce mot. Izenheim.
« Les Izenheim sont-ils les seuls à être irrécupérables ? »
C’était la question d’Ezel.
Le profil de Rainer Wolf s’immobilisa sous un réverbère.
« … Messire Maximilian le pense. »
Maximilian. La mention soudaine du nom de son vieil ami sembla peser sur le cœur d’Ezel.
Me considérait-il encore comme une amie ?
« Qui peut mesurer à quel point quelqu’un est irrécupérable ? Personnellement, je trouve que presque toutes les sous-espèces se valent. Mais la haine de messire Maximilian… Tout le monde la connaît. »
Maximilian était le visage de l’Empire.
Comme il haïssait les Izenheim, chacun rivaliserait pour prouver sa loyauté.
Tout le monde tenterait de tuer des Izenheim.
« Savez-vous quels documents sont soumis à la Garde impériale ? Même moi, il m’arrive de trouver certains d’entre eux terrifiants à lire. »
Rainer laissa échapper un petit rire.
Ezel resserra le col de son manteau.
« Pour l’instant, reposez-vous ici cette nuit. Même une fille de la maison Runselot ne peut échapper au couvre-feu. »
L’ancienne résidence officielle du Premier ministre, désormais demeure du gouverneur général.
Rainer Wolf adressa un signe aux domestiques du regard.
« Prenez bien soin d’elle. C’est une invitée de marque. »
Ils prirent le manteau et le sac d’Ezel.
Ezel déambula librement dans les couloirs.
Ils avaient effacé toute trace de l’histoire de Yursled et rempli les lieux à profusion de décorations inutiles…
Un espace écœurant, dépourvu du moindre goût.
* * *
Ce continent décernait un prix appelé le prix Erpel.
Un magnat des mines du pays neutre de Selbia l’avait créé par testament. Il récompensait la personne ayant le plus contribué à l’humanité.
Avant ma régression, l’inventeur de la pénicilline avait reçu ce prix après la guerre.
Était-ce moi qui le lui volais, cette fois-ci ?
La question me vint soudain à l’esprit.
Quelqu’un comme moi pouvait-il recevoir une telle récompense ? La pénicilline sauverait sans aucun doute d’innombrables vies et prolongerait l’espérance de vie de l’humanité.
Mais je causerais la mort d’innombrables personnes…
Je n’en savais rien.
De toute façon, un prix n’avait aucune importance.
Froufrou. Froufrou.
L’hiver était de nouveau arrivé sur le continent.
Alors que les flocons commençaient à se poser, j’observai le quartier général de l’Armée régulière impériale depuis le bureau de quelqu’un et pris la parole.
« Cet hiver sera particulièrement rude. »
Cette période avait été marquée par un froid record.
Mieux valait éviter la plupart des opérations militaires.
« Comment faites-vous pour prévoir ce genre de choses ? »
À cette voix, je me tournai vers lui.
Le lieutenant-général Schweitzer pencha la tête ; une carte était étalée sur la longue table devant lui.
« Il fait déjà si froid, non ? »
« Eh bien… C’est vrai. Bref, qu’en pensez-vous ? »
Il posa le doigt sur un point de la carte.
Les monts Macken.
Les monts Macken étaient une région extrêmement dangereuse. Des monstres, des anomalies et des êtres dépassant l’entendement humain y rôdaient.
« Alors, en fin de compte, vous voulez traverser les monts Macken ? »
« C’est ça. On parle d’une chaîne de montagnes, mais c’est plutôt un sentier forestier. »
Avant ma régression, Schweitzer avait lui aussi traversé les monts Macken, mais il y avait perdu une grande partie de sa division.
« Pourtant, il existe des passages. Nous pouvons d’abord envoyer de l’infanterie légère explorer l’intérieur et dresser une carte, puis faire avancer les chars. »
Et puis…
Schweitzer sourit, les yeux écarquillés.
« Nous avons les Yaken. »
Les Yaken. J’acquiesçai.
Les Yaken savaient s’orienter. Ils pouvaient détecter les anomalies à l’odeur avant de les rencontrer et seraient donc d’une grande aide dans cette guerre.
« Très bien. »
« … Vraiment ? »
J’acquiesçai sans la moindre hésitation.
Schweitzer parut décontenancé par mon approbation.
« Comme ça ? Vraiment ? »
À en juger par ses questions déconcertées, il avait déjà proposé quelque chose de semblable à plusieurs supérieurs.
Ils l’avaient sans doute pris pour un fou dès qu’il avait prononcé le mot « Macken ».
« Oui. J’ai confiance en vos talents de stratège. »
Le talent de Schweitzer était exceptionnel.
Il aurait pu être un héros si sa personnalité n’avait pas été aussi tordue. D’un autre côté, sans cette personnalité tordue, il n’aurait probablement pas acquis ses capacités actuelles.
« Nous nous préparerons pendant l’hiver, puis nous irons à leur rencontre au printemps. »
« … Ha ! Ça me va ! »
Schweitzer se passa la main dans les cheveux, satisfait.
À vrai dire, il se frottait le crâne. Il ne lui restait presque plus de cheveux.
« Au fait, ce nouveau médicament qui vient de sortir… J’ai entendu dire qu’il pouvait même ressouder des bras et des jambes… Alors, peut-être… »
Je devinais ce qu’espérait Schweitzer.
Probablement quelque chose qui resterait impossible, même dans un avenir lointain.
« Est-ce que ça pourrait faire repousser les cheve… »
Boum !
La porte s’ouvrit à la volée. Le visage de Schweitzer se gonfla de mécontentement devant cette interruption.
Un soldat des transmissions lui tendit une feuille en précisant qu’il s’agissait d’un rapport urgent.
Schweitzer la prit et la lut.
« Ils ont bombardé un port de l’ouest ? »
Il parut un peu surpris, mais je gardai mon calme.
« Je vois. »
« … Vous n’êtes même pas surpris ? »
Schweitzer fronça les sourcils et froissa la feuille.
« Leurs manœuvres sont prévisibles. À partir de maintenant, nous intercepterons les bombardiers ennemis avec des chasseurs. »
La doctrine de l’armée de l’air. C’était pour cela que j’avais formé des pilotes capables de piloter des chasseurs de nuit.
Mes investissements soutenaient aussi bien l’armée de l’air que la marine et l’armée de terre.
Je prévoyais ce que tu prévoyais, et je prévoyais que tu prévoirais ce que je prévoyais…
Enfin, plutôt que tout cela, c’était simplement le privilège de connaître l’avenir.
« … Maximilian. Vous savez… »
Mais ceux qui ignoraient ce que je savais…
« Vous agissez toujours comme si vous saviez tout. »
Ils me regardaient parfois d’un drôle d’air.
Avec admiration, respect et crainte.
Comme s’ils se tenaient devant un esprit tout-puissant.
« … »
Je fixai Schweitzer sans ciller.
« Si j’avais l’air effrayé, comme si je ne comprenais rien à ce qui se passe… »
Je tordis les lèvres.
« Est-ce que vous me feriez confiance et me suivriez ? »
Schweitzer médita un instant mes paroles, puis éclata d’un rire sonore.
Il applaudit et hocha la tête à plusieurs reprises.
« Ha ! Vous marquez un point… »
Puis, soudain, son visage redevint grave et il se tut.
« Fiou… »
Il poussa un long soupir.
Il claqua doucement des lèvres.
Adossé à sa chaise, il regarda dehors la neige qui tombait.
« … Puis-je vous demander une faveur ? »
Il prit la parole d’un ton étrangement abattu.
Je ne l’avais jamais entendu parler ainsi.
« Restez toujours comme vous êtes. »
Il parlait en contemplant le paysage hivernal.
Au-delà, le palais impérial brillait faiblement.
« Ne devenez pas corrompu. Ne vous enivrez pas de votre pouvoir. Ne cédez pas… »
Un désir ardent traversa ses yeux d’aigle, qui avaient vu tant de gens changer.
« Même si vous remportez le plus grand succès. »
Attendait-il avec impatience le jour où il franchirait les monts Macken, piétinerait le territoire ennemi et tuerait d’innombrables soldats ?
« Ou subissez l’échec le plus écrasant. »
Ou bien…
« Restez un homme de fer qui ne s’abaisse jamais… »
Me demandait-il simplement de préserver sa foi ?
« … »
Schweitzer n’ajouta rien.
Il garda la bouche close et contempla la neige qui tombait sur le continent.
Je lui répondis du regard.
Je regardai le même paysage que lui.
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