Chapitre 285
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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Chapitre 285 : La lettre (3)
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La capitale de Hailand.
« J’ai entendu dire que messire Maximilian avait tenu des propos de ce genre. »
Stanley rapporta fidèlement les paroles de Maximilian.
« Maximilian a dit qu’il s’était très bien entendu avec le Premier ministre Gary Beaufort… »
Tout en veillant à ce que cela ait l’air « officieux », Stanley fit discrètement passer le mot dans les cercles mondains, les associations de mécènes et les fumoirs des clubs, autant que le lui permettaient les voies ouvertes à quelqu’un dont les canaux officiels avaient été coupés.
« Eh bien, eh bien. Mais n’est-ce pas Stanley ? »
Stanley croisa un individu déplaisant dans un bâtiment gouvernemental de son pays.
Faulkner. Ancien ambassadeur auprès de Prozen, il avait toujours eu un temps de retard sur Stanley, l’ambassadeur de Hailand dans l’Empire. Mais, après le rappel de Stanley, Faulkner avait été nommé vice-ministre des Affaires étrangères.
« J’ai entendu les banalités que vous répétez à tout le monde ces derniers temps. »
« Des banalités ? »
« Oui. Que l’Empire ne nous adressera plus la parole ? »
Faulkner eut un petit rire et passa la main dans sa chevelure épaisse.
« À quoi bon répandre de telles affirmations ? Nous n’avons jamais pu parler avec l’Empire, de toute façon. »
« C’est votre avis, Faulkner. »
La démission honteuse de Gary Beaufort, ainsi que les divers scandales de corruption impliquant des parlementaires de haut rang…
Le parti au pouvoir à Hailand était presque certain de subir une cuisante défaite aux prochaines élections.
« Non. L’Empire a trompé le continent en faisant semblant d’être prêt à négocier, puis il a dérobé des territoires à la Bolska. »
Et, loin de respecter ses promesses, il avait posté ses troupes plus au nord, au-delà de Genson, organisé chaque soir des feux d’artifice ou des beuveries pour menacer les territoires d’outre-frontière, confisqué les biens des minorités…
À mesure que Faulkner poursuivait, Stanley fronça les sourcils.
« L’ambassadeur de la Bolska discute étroitement avec celui de Yursled de leur prochaine riposte. Vous serez probablement invité bientôt, vous aussi, Stanley. En qualité de témoin. »
« … À vous entendre, on dirait que vous cherchez à provoquer l’Empire pour qu’il déclenche une guerre. »
« Vous ne sembliez pas non plus vouloir l’empêcher. »
Faulkner sortit un journal et le déplia.
Stanley et sa famille quittaient Lilac Vita. Leurs visages rougis, un fonctionnaire impérial les escortait jusqu’à une voiture.
Juste sous le titre, un paragraphe.
[ … Le prix moyen d’un repas par personne à Lilac Vita s’élève à 2 032 dollars impériaux. C’est exactement le double du salaire mensuel moyen d’un travailleur de Hailand. ]
« Après avoir bénéficié de l’hospitalité de l’Empire et séjourné constamment dans des endroits comme celui-ci… il est naturel de s’y attacher. Je comprends. »
Faulkner replia le journal et le glissa dans la poche poitrine de Stanley.
« Pourtant, l’Empire fera la guerre, que nous le voulions ou non. Et, le moment venu, les noms de Gary Beaufort et le vôtre seront évoqués. »
Stanley fixa Faulkner, puis lui demanda tranquillement :
« Si je bénéficie des faveurs de l’Empire, est-ce que vous bénéficiez de celles des Izenheim, monsieur le vice-ministre ? »
« … »
« J’ai entendu dire que vous étiez très proche de leurs banques. Non, il se murmure même largement que vous avez des origines izenheim. »
Le sourire de Faulkner se figea l’espace d’un instant, puis réapparut.
« … J’espère que vous continuerez à vivre ainsi, messire Stanley. Avec l’attitude si étroite d’esprit et discriminatoire de l’Empire. »
Faulkner s’en alla, et Stanley regarda de nouveau le journal.
Sur la photo, Stanley avait l’air véritablement heureux.
* * *
Un bâtiment de pierre grise dans le dix-septième district de la capitale. Le lieu que la Garde impériale appelait son quartier général. Les figures de proue de la Garde impériale s’y étaient réunies.
« Ah, tout le monde est là. »
Ils se considéraient comme le cœur de l’Empire, le bouclier de la famille impériale et le centre du pouvoir. Ils se retrouvèrent face à des visages familiers.
Ils étaient de la même trempe. Rien que de se retrouver ensemble leur gonflait la poitrine de fierté…
« On dit que cette personne vient aujourd’hui. »
Martin Himler, Alfred, Hagmunt Goring et plusieurs directeurs de bureau.
Une étoile d’argent ornait l’épaule de chacun lorsqu’ils prirent place dans la salle de conférence.
« Messire Hagmunt. J’ai entendu dire que vous aviez repris une nouvelle affaire, cette fois ? »
« Les affaires des Mer étaient saines. Une fois la société reprise, j’ai constaté que les comptes étaient remarquablement propres. »
« Ha ha ! Ces salauds savent vraiment faire de l’argent. »
« J’ai entendu dire que messire Martin en avait reçu une aussi. Dans le textile ? »
« Eh bien, on ne peut pas refuser ce que l’Empire nous donne… Ha ha ha ! »
Qui avait reçu quoi. Qui avait reçu davantage. Et s’ils pouvaient obtenir une réservation à Lilac Vita.
Après avoir échangé des regards méfiants et quelques mots, ils se serrèrent la main et s’installèrent autour de la table ronde.
Crîîîc.
La porte s’ouvrit peu après.
Celui qui entra était Kurt Grossmann, le Secrétaire général de l’Empereur.
Tous les officiers de la Garde impériale se levèrent et saluèrent.
Pour eux, Grossmann était « cette personne ».
On disait que certains appelaient ainsi un simple blanc-bec, mais du moins, personne ne le faisait dans cette salle.
« Asseyez-vous. »
Grossmann parla en prenant lui-même place.
« … Sa Majesté. »
Ces premiers mots tendirent l’atmosphère de la salle de conférence.
« Sa Majesté se soucie de l’ordre sur le continent. »
« Oui, tout à fait ! »
Martin Himler fut le premier à étaler des journaux sur la table.
« Pendant que ce morveux fait traîner les choses, le prestige de l’Empire est en lambeaux. »
Des journaux de Hailand, de Prozen, de Kanillan et de la Balkanie. Des articles comme des lettres adressées à l’Empire.
[ L’Empire confisque les biens de ses citoyens en raison de leur ascendance. ]
[ Au nom de la civilisation, nous demandons : comment cela peut-il être conforme au droit continental ? ]
[ Où mène le nouvel escalier de l’Empire ? ]
[ Qui sera le prochain après la Bolska ? Un cri lancé au continent silencieux. ]
« La situation est particulièrement mauvaise en Balkanie. C’est sûrement ce morveux qui a fait de la Balkanie notre ennemie en proposant d’aider un pays faible appelé Mekerel, non ? »
Ayant beaucoup souffert des manœuvres de Maximilian, Martin Himler se laissa aller à des propos particulièrement excessifs. Les autres dirigeants échangèrent des regards en silence.
« Malgré tout ça, ce morveux se contente de remuer des papiers. »
Aux paroles de Himler, Grossmann parcourut les journaux l’un après l’autre.
« Secrétaire général. L’opération est déjà entièrement préparée. »
Maximilian serait écarté de cette opération. Les rumeurs selon lesquelles l’Empereur souhaitait la guerre s’étaient déjà largement répandues.
« J’ai sous mes ordres un ami nommé Rainer Wolf. Il est grand, aussi séduisant que Maximilian, avec des cheveux blonds et des yeux dorés. Un homme d’un zèle discret, mais ardent. »
« … De quelle opération s’agit-il ? »
Grossmann posa la question. Himler s’approcha, se pencha vers lui et lui souffla les détails à l’oreille. Seul Grossmann entendit sa voix ; Himler se contenta de donner la conclusion.
Les sourcils de Grossmann se haussèrent légèrement, puis retombèrent.
« Ce n’est pas mal. »
« … Merci. »
Un sourire s’étendit sur les lèvres de Himler.
« Faites tout préparer. Ainsi, l’opération pourra être lancée dès que Sa Majesté en donnera l’ordre. »
* * *
Boum. Boum. Boum.
Les tapis roulants et les grues suspendues ne s’arrêtaient jamais. Quand les laminoirs crachaient des plaques d’acier rouge vif, les presses les estampillaient pour en faire des blindages de char.
Boum. Boum. Boum.
Dans le bâtiment voisin, d’innombrables ouvriers alignés devant de longs établis assemblaient des fusils. Canons, culasses, crosses. Chacun ne s’occupait que d’une pièce avant de la passer au suivant.
C’était une chaîne de montage où brillait pleinement la « normalisation et standardisation uniformes » prônée par Maximilian, désormais enseignée dans les universités impériales.
Bzzzz.
Quand la cloche retentit, ce fut l’heure de la pause. À midi, tout le monde cessa le travail et descendit à la cantine du rez-de-chaussée. Les ouvriers étaient très nombreux, mais l’ordre y régnait avec une rigueur absolue.
Des soldats patrouillaient dans les bâtiments, fusils en bandoulière, et veillaient strictement au maintien de l’ordre. Les ouvriers mangeaient de la viande, des pommes de terre, du pain et de la soupe. Leurs repas étaient nutritifs et délicieux. Ils pouvaient également choisir du poisson, de la viande et d’autres plats selon leurs goûts.
Pendant les trente à quarante minutes qui leur restaient après le repas, tous s’adonnaient à un passe-temps. Cartes, jeux de plateau, sieste, tout ce qu’ils voulaient. Il leur suffisait de ne rien dire ni faire de « suspect ».
Aternum était le meilleur lieu de travail du sud, un emploi qui permettait aux ouvriers de nourrir convenablement leur famille.
Un rapport leur coûterait tout. Ils n’avaient donc d’autre choix que de se dévouer à l’Empire.
Ainsi, Aternum était devenue la plus grande zone militaro-industrielle du continent. La population du sud augmentait de jour en jour, et les usines tournaient nuit et jour.
« Nous avons rassemblé les ressources nécessaires pour faire la guerre. »
Au dernier étage d’Aternum, dans le penthouse préparé pour moi seul, Dieter prit la parole.
« La pierre de mana liquide à température ambiante s’est révélée extrêmement efficace. »
La production alimentaire avait augmenté grâce à la pierre de mana liquide de Zerpa. Nous avions transformé les récoltes en conserves et en rations déshydratées, puis les avions stockées.
« Même maintenant, nous avons de quoi tenir cinq ou six ans. »
Même si la guerre s’éternisait et prenait la tournure la plus désastreuse qui soit.
« Toutefois, le moment idéal, l’occasion parfaite, se présentera dans un an. Dans un an, nous pourrons faire la guerre avec des ressources abondantes. »
Un an.
Je faisais confiance à Dieter. Ces calculs n’étaient pas les siens seulement. Ils venaient aussi des centaines de comptables et d’ingénieurs de son équipe, qui s’y étaient penchés nuit après nuit.
C’était justement pour cela que je me méfiais.
« Dieter. Que pensez-vous de la possibilité d’une fuite d’informations ? »
Pourquoi les Izenheim avaient-ils précipité la chute de Gary Beaufort, puis orchestré une campagne d’opinion à l’échelle du continent pour faire connaître le péril que représentait l’Empire ?
Et s’ils cherchaient à pousser l’Empire à faire la guerre bien plus vite qu’avant mon retour parce qu’ils connaissaient eux aussi ces chiffres ?
« Ce n’est pas impossible. »
Dieter ne pouvait pas gérer seul une entreprise d’une telle ampleur. Bien sûr, aucun Izenheim ne travaillait avec lui, mais des intellectuels aux convictions « convenables » pouvaient tout de même s’y trouver.
Après tout, nous avions l’air de vouloir faire quelque chose de mal. Pour l’Empire, c’était un risque inévitable.
Nous n’avions ni le temps ni les effectifs nécessaires pour traquer chacun de ces rats.
« Ça ne tiendra même pas jusqu’à la fin de l’été. »
Je désignai une lettre arrivée la veille, posée sur le bureau.
[ … Messire chevalier. Les mouvements au sein de la Garde impériale sont très inquiétants. ]
J’avais également des hommes dans la Garde impériale. Le colonel Kai Han n’était pas le seul : plusieurs autres avaient accédé à des postes importants au sein de la Garde et me rapportaient ce qui s’y passait.
[ Une réunion officieuse a eu lieu au quartier général la semaine dernière, et la rumeur veut que Grossmann y ait assisté. Himler a envoyé un jeune officier de la Garde impériale nommé Rainer à Gennen… ]
Le seul nom de Rainer me suffisait pour comprendre en gros ce qui se tramait et comment.
Avant mon retour, il avait supervisé le cœur du système de contre-espionnage impérial et mené plusieurs opérations clandestines d’envergure. Mais son arrogance excessive lui avait valu d’être assassiné. C’était l’un des pires criminels de guerre.
« Que comptez-vous faire à partir de maintenant ? »
Dieter me posa la question.
« … Nous allons devoir nous adapter. »
Le plus grand trésor que j’avais rapporté de mon retour dans le passé, c’était l’information.
J’étais devenu celui que j’étais en agissant, en préparant le terrain et en accumulant du capital grâce à ma connaissance de l’avenir. Mais, désormais, tout ressemblerait probablement à un puzzle.
Imaginer la forme achevée d’un puzzle dont j’ignorais jusqu’à l’apparence, puis l’assembler pièce par pièce, comme si je le recousais.
Découper les pièces qui ne convenaient pas pour les faire entrer. Jeter même celles qui s’emboîtaient si elles ne correspondaient pas à ce que j’imaginais.
« Je ne peux pas tout maîtriser. »
C’était la nature de la guerre.
« Je peux seulement en infléchir le cours et abattre les ennemis de l’humanité, ainsi que ceux qui sont pires que des ennemis. »
La Garde impériale pouvait être traitée de diverses façons, mais beaucoup de ses membres seraient certainement irrécupérables.
Je garderais donc ceux qui en valaient la peine et me débarrasserais des autres.
« … Le moment est venu, Dieter. »
Je regardai Dieter. Il me regarda.
« Vous n’avez qu’à me faire confiance. »
Je ne savais toujours pas si Dieter croyait tout ce que je disais.
Je ne pouvais pas faire confiance aux gens, et je n’aurais pas dû le faire.
Mais…
« Parce que je suis l’élu. »
Le destin de l’humanité. Le poids que mon âme portait en tant qu’homme revenu du futur.
J’avais tué d’innombrables personnes dans ce seul but. À présent, il ne me restait plus qu’à appuyer une seule fois sur la détente.
« Je… »
Dieter se tenait à mes côtés.
« J’ai confiance en Maximilian, pas en l’Empire. »
Sa voix exprimait sa foi. Je gardai un instant ses paroles en moi.
« … Dieter. »
Puis je lui proposai quelque chose que je n’avais jamais envisagé en deux vies.
Quelque chose que je n’aurais pas dû oser dire à voix haute.
« Que se passerait-il, à votre avis, si je devenais l’Empire ? »
Je lui faisais entrevoir la trahison.
« … »
Que me répondrait Dieter ?
Un bref silence.
« Je pense que ce serait inévitable. »
Quelque part, les marteaux d’Aternum résonnaient.
Les paroles de Dieter ébranlèrent mon cœur.
…
La Garde impériale passa à l’action. L’armée coopéra avec elle. J’avais beaucoup d’hommes dans l’armée, mais je les avais déjà prévenus.
Suivez les ordres de la Garde impériale, mais rapportez-moi les informations.
Depuis mon domaine, j’appris ce qui se tramait aux plus hauts échelons de l’Empire.
Un diplomate que je ne connaissais pas se rendit à Lobrus et échangea certains « avis ».
L’Empereur proclama que les régions comptant au moins cinquante pour cent de personnes d’ascendance impériale appartenaient à l’Empire. Peu après, l’Empire réclama le territoire en question à Yursled, qui jouxtait sa frontière sud-est. Yursled refusa catégoriquement. La nouvelle fit la une des journaux de tout le continent.
Qu’avais-je fait à cette époque, avant mon retour ?
J’avais bu du vin en prétendant chercher de futures sources de croissance, de nouvelles industries et tout le reste…
À présent, tandis que la pluie printanière tombait, je demeurais perdu dans mes pensées.
« Il est bientôt temps de faire la guerre. »
Dans la cachette de la Princesse impériale, elle me fit face pour prendre la parole.
« Grâce à vous, nous avons obtenu Genson et les régions alentour sans verser une goutte de sang. »
Elle leva son verre de vin qui clapota, puis en but une gorgée.
« Et, comme vous l’aviez dit, Lobrus s’est également montré favorable à un pacte de non-agression. Ils étaient furieux d’avoir été écartés lors de l’affaire de Genson. »
Justine s’était assez rapprochée de moi pour boire du vin en ma présence.
« Toutefois, notre objectif ne se limite pas à cela. »
Sa paranoïa, sa méfiance et ses revirements incohérents habituels s’étaient-ils réveillés ?
Heureusement, la réponse était cette fois très claire.
« Sa Majesté est en colère. »
Sans répondre, Justine me tendit plusieurs journaux.
[ L’Empereur s’approprie le continent : que signifie « cinquante pour cent » ? ]
[ Yursled : « Ce n’est pas matière à négociation. » Rejet de la revendication impériale ]
[ Caricature de deux hommes. Un homme coiffé d’une fausse couronne, et un autre à ses pieds qui mange des lambeaux de peau ]
« De telles paroles infâmes sont parvenues aux oreilles de Sa Majesté, et c’est là le pire. »
On appelait cela une caricature.
L’Empereur y ressemblait à un rat qui montrait les dents. Il n’était ni blond ni doté d’yeux dorés, mais, d’une manière ou d’une autre, il ressemblait étrangement au véritable Empereur.
Les Izenheim savaient comment provoquer l’Empereur.
S’ils cherchaient à m’écarter du front pendant quelque temps, ils avaient réussi.
« Vous êtes là, vous aussi. »
Justine désigna une partie de l’image.
L’homme aux pieds de l’Empereur. Un chevalier tenait une épée, souriait et s’inclinait servilement. Il avait les dents en avant, les pommettes saillantes et des yeux si étroits qu’on ne les voyait même pas.
« … »
À présent, c’était moi qui remplaçais Sebestian.
La différence était simple : je n’avais pas de barbe.
« … N’est-ce pas une belle image ? »
À la colère dans la voix de la Princesse impériale, je réprimai mon sourire.
C’était une bonne chose pour moi.
Si ceux qui s’étaient forgé une image de « Maximilian » à partir de cette caricature venaient un jour à me voir en vrai, le contraste susciterait leur admiration. Plus on me rendait ridicule, plus le véritable moi paraîtrait magnifique.
« … Je vois. »
J’étais très beau.
Une apparence saisissante dont l’Empereur était dépourvu. Avant mon retour, c’était mon seul avantage ; il demeurait l’un de mes plus grands talents.
Je savais comment les gens voyaient Maximilian Ebenholtz.
« Oui. Sa Majesté les a vus aussi. »
Justine me regarda.
Après avoir bu tranquillement un verre de vin, elle reprit la parole.
« La guerre n’est pas le rôle d’un chevalier. »
Ses paroles pouvaient s’interpréter de deux façons.
Soit je devais renoncer à être chevalier et devenir un soldat comme Sebestian, soit je devais prendre mes distances pour le moment.
« Oui. Je me retirerai. Depuis l’Ordre des Sentinelles, j’attendrai à tout moment l’appel de l’Empire. »
Le sourcil de Justine tressaillit légèrement.
« … Il me semble qu’une loi stipule qu’un chevalier peut occuper n’importe quelle fonction dans l’Empire. »
Elle venait de dire que la guerre n’était pas le rôle d’un chevalier, mais, quand j’essayai de me retirer, elle me retint.
Je répondis calmement :
« Un chevalier est avant tout l’épée de l’Empire. L’Empire, c’est Sa Majesté l’Empereur ; la loi est donc également la parole de Sa Majesté. »
Cela signifiait qu’à partir de maintenant, je n’agirais que selon la volonté de l’Empereur.
Des paroles qui ne ressemblaient en rien à ce que je pensais réellement.
Justine me contempla longuement, puis hocha la tête.
« La Garde impériale met en avant un nouveau venu. J’ai l’intention de le recevoir ici aujourd’hui. »
Ici, dans la cachette que personne d’autre que moi n’avait encore visitée.
Après un instant de silence, je demandai :
« Il s’appelle Rainer, par hasard ? »
« Oui. Vous le connaissez déjà. Son opération a permis d’éliminer l’une des figures importantes de Lobrus. »
À cet instant, je compris soudain.
« On le considère comme le cœur du contre-espionnage impérial au sein de la Garde impériale, et il défend la loi impériale sur l’ascendance avec la même ferveur que la famille impériale. »
Peut-être Justine voulait-elle susciter ma jalousie.
La jalousie était un autre nom pour la loyauté.
« Contrairement à vous, dont la loyauté est pour le moins sélective. »
Mais dire quelque chose comme « je suis jaloux », c’était une réaction de débutant.
Exprimer directement mes sentiments avec mes propres mots ?
Ce n’était pas convaincant. Suspect. Et pas du tout dramatique. À vrai dire, c’était minable.
Alors…
« … »
J’avalai ma salive. Je détournai les yeux des siens pour regarder la caricature sur la table, puis la pluie, au-delà de la fenêtre.
Je fis une fois glisser le bout d’un doigt sur le bord de mon verre, puis retirai la main.
Avec les gestes d’un homme en proie à des sentiments contradictoires, je me contentai de me lever.
« Je ne crois pas que j’aurai encore l’occasion de rencontrer Votre Altesse Justine ici. »
Au ton délibérément contrarié de mes paroles, Justine leva les yeux vers moi.
L’espace d’un instant, quelque chose passa sur ses lèvres.
… Un sourire.
« C’est possible. »
Je ne craignais pourtant pas d’être complètement évincé.
Parce que je connaissais bien la Princesse impériale.
Elle était d’une maniaquerie extrême. Elle avait tué une servante parce qu’une poussière s’était déposée sur l’ourlet de sa robe, renvoyé un ministre parce que ses ongles étaient sales à table et congédié un soldat parce qu’un poil de nez dépassait.
Quelle était donc la principale raison pour laquelle une femme aussi folle acceptait de me recevoir seule ?
Je pensais que c’était mon apparence irréprochable.
Mon visage, ma voix et ma carrure ne heurtaient pas ses goûts. Et, surtout, j’avais de la dignité et de l’élégance.
Les gestes et la manière de parler que l’on acquérait en naissant et en grandissant ne s’apprenaient pas.
L’angle auquel on levait un verre, la façon de marcher en franchissant une porte, la manière dont on effleurait quelqu’un du bout des doigts, l’endroit où l’on posait les yeux pendant une conversation, l’attention courtoise, la maîtrise de ses émotions, l’équilibre entre assurance et humilité.
Ces manières tenaient de l’art, patiemment façonné au fil du temps, dès l’âge où il était le plus difficile de les dissimuler.
Les habitudes prises dans l’enfance demeuraient au bout des doigts, même une fois adulte.
J’avais deviné la dignité et les origines de Gary Beaufort à ses gestes et à sa prestance. Dans les phrases d’une simple lettre, j’avais lu son caractère démodé.
Ceux qui avaient grandi en aristocrates parmi les aristocrates dégageaient un parfum bien à eux.
Mais Rainer n’avait rien de ce genre.
Ce n’était qu’un homme appliqué, issu de la classe moyenne impériale.
Il avait des capacités et une détermination exceptionnelles, mais rien de plus.
Il n’avait ni ma prestance aristocratique ni mes origines, ni mon élégance innée, ni mon physique.
Il ne les aurait jamais.
« Sur ce, veuillez m’excuser. »
Au fond, voilà ce que je voulais lui demander.
« Je me retirerai. »
Pourriez-vous vraiment supporter un homme qui ne serait pas moi ?
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