Chapitre 276
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Traducteur : Coughing Baby
Relecteur : Coughing Baby
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Chapitre 276 : Le train inarrêtable (3)
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Glouglou.
Le vin rouge emplit le verre.
Quand je bus une gorgée, Yvette fit de même.
« Au fait, qu’enseigne-t-on dans la section d’élite de l’Empire ? »
Cette femme s’intéressait beaucoup à la section d’élite de l’Empire.
« … »
Je baissai les yeux vers mon verre et fermai brièvement les paupières.
« … Des choses dont je ne veux pas me souvenir. »
« Pourtant, les souvenirs sont précieux, non ? »
Son regard se posa sur le bout de mes doigts.
J’esquissai un sourire amer.
« … J’ai appris les valeurs des Aran et la mission de l’Empire. »
Faisant mine de me rappeler un passé pas si lointain, je poursuivis :
« Pendant l’entraînement, je n’avais jamais assez dormi. »
« Vous aimez tant dormir que ça ? »
« … Oui. »
Un sourire doux s’étira sur les lèvres de Yvette.
Elle s’imaginait quelqu’un de complètement différent de moi.
« Ça en a tout l’air. Et ensuite ? »
Je laissai échapper quelques autres détails de la vie à la section d’élite de l’Empire : les courses à l’aube, Clair de lune en contrebas de Maximilian, d’autres manuels, un entraînement infernal.
Je lui racontai minutieusement la vie d’un homme nommé Paul.
« Vous avez vraiment dû abandonner ? »
Elle fit tourner son verre et observa mon reflet dans la fenêtre.
« Mes camarades avaient des objectifs bien définis. Mais moi, j’étais… comme une bouée à la dérive. »
C’était vrai, dans une certaine mesure. Le moi d’avant la régression. Les choses que j’aurais voulu dire à ce Maximilian d’autrefois.
« Je ne savais pas ce que je voulais. »
J’avais toujours été poussé en avant, toujours eu peur. Je m’asseyais là où les autres me le disaient et ne disais que ce qu’ils m’ordonnaient de dire.
« Je ne savais pas ce que je voulais obtenir. »
J’allais où le courant m’emportait. Je ne jetais jamais l’ancre nulle part et ne choisissais jamais quoi que ce soit par moi-même.
Comme l’avait dit Sebestian, j’étais un faible qui ne méritait même pas d’être appelé son fils.
« … »
Son regard glissa de la fenêtre à mon visage.
Je lui demandai d’une voix faible :
« Vous ne trouvez pas ça pitoyable ? »
« … Non. »
Yvette secoua la tête.
« La plupart des gens sont comme ça. En fait, ceux qui ont un but précis dans la vie sont rares. »
Sa voix s’adoucit.
« La grande majorité finit par perdre ses rêves. Même en sachant qu’ils sont ce qu’ils ont de plus précieux, ils y renoncent ou les laissent s’échapper. »
Yvette esquissa un léger sourire.
« Pour être avec la personne qu’ils aiment. Parce qu’ils se heurtent au mur de la réalité. Parce qu’ils sont trop épuisés pour continuer à se pousser davantage… »
Elle vida son verre.
« … Ce n’est pas parce qu’ils sont faibles ou pitoyables. Au contraire, ils sont devenus plus forts. Renoncer demande aussi du courage. S’ils peuvent abandonner leurs rêves, c’est qu’ils ont quelque chose dans leur vie actuelle. »
Je réfléchis à ses paroles, puis lui demandai doucement :
« … Et vous, mademoiselle Yvette ? Vous avez un rêve ? »
Son expression s’assombrit un instant. Le menton posé dans sa main, elle me regarda.
« Sergent Paul. Vous vous méfiez de moi, n’est-ce pas ? »
Je réfléchis à ma réponse.
Guerre psychologique. J’avais toujours un net avantage, mais je ne pouvais pas baisser ma garde. Cette femme était du genre à rendre tout plausible grâce à sa beauté.
« … Oui. Comment l’avez-vous deviné ? »
Elle sourit faiblement et me désigna du doigt.
« Vous ne vous ouvrez pas. Ni les épaules, ni la poitrine, ni votre attitude. Vous êtes fermé de toutes parts. »
Puis elle ajouta :
« Puis-je vous demander pourquoi vous vous méfiez de moi ? »
« … »
Je jouai avec mon verre et haussai un sourcil.
« Déjà, le fait qu’une personne comme vous m’invite à boire, mademoiselle Yvette. Rien que ça, c’est suspect. »
« … Hein ? »
Elle cligna des yeux.
Elle resta un long moment à me dévisager, l’air absent, comme si elle méditait mes paroles, puis éclata d’un rire sonore.
…
Le couloir du wagon de marchandises de l’Express du Nord Eisenhorn. Le point de rendez-vous.
« Hé, espèce d’abruti. Où diable étais-tu passé ? »
Gewin me tomba dessus dès mon arrivée, avec un peu de retard.
« Je menais une enquête. »
« Il est déjà plus de minuit. Quelle enquête… Hé, surtout, c’est moi qui ai le mérite d’avoir attrapé ce type, compris ? Je mettrai ton nom dans le rapport plus tard, mais… »
Gewin désigna le cadavre recouvert d’un drap.
« Oui, ça me va. »
Gewin eut l’air légèrement gêné.
« La prochaine fois, ramène-toi plus tôt, bon sang. »
Ils avaient l’air ravis que je leur cède le mérite.
Boum. Boum.
Soudain, des pas résonnèrent au bout du couloir.
Gewin sursauta et se cacha derrière moi. Je lui demandai :
« … Inspecteur ? »
« Tu as dit que tu venais de la section d’élite de l’Empire, non ? »
Gewin me poussa en avant.
Sans même m’en rendre compte, je me retrouvai face à eux.
Boum. Boum.
Des silhouettes approchaient. On distinguait vaguement les épaules de deux hommes.
Je lançai le mot de passe le premier :
« Vous avez des cigarettes ? »
Boum. Boum.
Aucune réponse.
Boum. Boum.
Deux hommes avançaient, les mains dans le dos, avec une présence imposante.
Je posai la main sur mon étui.
« Sinon… »
« Nous avons du whisky. »
L’un des hommes répondit au mot de passe et s’avança dans la lumière.
Dès qu’ils furent identifiés comme des alliés, Gewin s’avança comme s’il ne s’était jamais caché derrière moi.
« … Pourquoi y a-t-il autant de visages inconnus ? Je suis l’inspecteur Gewin, de Georgen central. »
Gewin tendit la main.
« Enchanté. Je suis le sergent Elmer, de la Branche nord. »
« De même. Inspecteur Borhi, de la Branche nord. »
Je les observai.
Deux agents de la Branche nord de Georgen venaient de se présenter.
Boum.
L’un d’eux était Izenheim.
« Vous avez dû entendre parler du Maître. »
L’inspecteur Borhi sourit. Je répétai silencieusement son nom pour moi-même.
« Tout d’abord, il est certain que le Maître se trouve à bord. »
Borhi l’affirma avec assurance.
Gewin demanda :
« Vraiment ? »
« Oui. Leur objectif reste toutefois inconnu. »
L’inspecteur Borhi se gratta le cou en parlant.
« Il faut les arrêter avant que le train s’immobilise, c’est bien ça ? »
Je l’observai en silence.
* * *
« Quel petit malin. »
Dans les toilettes du wagon de voyageurs, Yvette arrangea ses cils en ricanant.
« Ouais, comme si j’avais une raison de traîner avec un type comme toi. »
Le sergent Paul. Au moins, il avait une idée juste de lui-même. Il n’était pas vilain, mais pas davantage. Il avait juste un petit problème au niveau du bas du visage. Bref, c’était le genre d’homme qui aurait de la chance de croiser une déesse comme moi une seule fois dans sa vie.
« Ah, mais peut-être devrais-je dire qu’il est sacrément con… »
Enfin, quand quelqu’un se prêtait au jeu, autant en profiter. C’était le premier homme incapable de toucher ne serait-ce qu’un de mes doigts.
Smack. Smack.
Après s’être mis du rouge à lèvres, elle quitta les toilettes.
Alors qu’elle avançait dans le couloir,
Boum.
elle heurta légèrement quelqu’un. Il traversa rapidement le couloir pour rejoindre l’autre côté, mais Yvette le suivit des yeux avant de retourner dans son compartiment-salon, comme si de rien n’était.
Le compartiment que Halbert Goring avait réservé spécialement pour elle.
Elle en sortit le billet qu’on venait de glisser dans sa poche intérieure.
[ À 3 h du matin, placez une bombe à la jonction du wagon de première classe et faites-la exploser lorsque le train entrera dans le quatrième tunnel. ]
[ Le prochain point de rendez-vous est l’auberge du Loup Blanc, dans le centre-ville du nord de Racorta. ]
C’était un ordre.
Clac. Clac.
Dans le train qui tanguait, ses yeux brillèrent à la lumière.
…
Clac. Clac.
Le Maître était plongé dans ses pensées.
Lilac, l’un des compagnons du Maître, était mort. Pour rien, de la main de l’inspecteur Gewin.
Il en restait quatre.
Le Maître leur avait donné à chacun un ordre différent et un point de rendez-vous distinct.
Point de rendez-vous de Lily : l’auberge du Loup Blanc.
Point de rendez-vous de Chardon : le centre-ville de Winter Park.
Point de rendez-vous de Mistletoe : le troisième port du Nord.
Point de rendez-vous de Narcisse : l’ancien bâtiment de l’université de Kede.
S’il y avait un informateur parmi eux, les ordres finiraient par fuiter et reviendraient bientôt au Maître.
L’ordre qui fuiterait, et la manière dont il le ferait, révéleraient l’identité de l’informateur de Georgen.
« … »
Le Maître attendit en silence.
Clac. Clac.
Pour s’occuper de l’agent qui vendait à l’Empire des informations sur la révolution et secourir celui qui était détenu dans le Nord.
…
Clac. Clac.
Lily, autrement dit Yvette, restait éveillée, les yeux fixés au plafond.
« … »
Elle se perdit dans ses pensées.
Une beauté qui transcendait les rangs et traversait les âges. Pourquoi une femme au charme, selon ses propres mots, à son apogée avait-elle rejoint la Faction révolutionnaire… ?
Parce que les titres et la noblesse l’ennuyaient.
Parce que voler l’âme des gens l’ennuyait aussi.
En pratique, elle était née esclave. Fille d’un métayer et d’une domestique. Pour une femme de si basse extraction, la beauté était devenue un péché et un fardeau.
Lorsqu’un noble bedonnant avait posé les yeux sur elle, ses parents avaient risqué leur vie pour fuir avec elle. Malheureusement, ils étaient tous deux morts.
… Même cette histoire était devenue ennuyeuse.
Pour trouver quelque chose d’intéressant, il faudrait peut-être mettre l’Empire sens dessus dessous.
« Hmm… »
Lily se leva et se prépara pour sa mission.
Clac. Clac.
Le train était composé comme suit : [Locomotive] [Wagon-citerne] [Wagon de marchandises] [Wagon de troisième classe] [Wagon de deuxième classe] [Wagon-restaurant] [Wagon de première classe] [Wagon-salon].
Ainsi, si l’on détachait la jonction entre le wagon-restaurant et celui de première classe, Goring et les invités de marque se retrouveraient tous d’un coup sur les rails.
Pendant que l’attention serait détournée vers eux, nous filerions vers le nord avec la cargaison promise.
« Allons-y. »
Elle quitta le wagon-salon et descendit le couloir.
Elle portait des chaussures silencieuses, mais ne cherchait pas à se cacher.
Clic.
Elle fixa une bombe en pierre de mana à l’attelage entre le [Wagon de première classe] et le [Wagon-restaurant], la relia au détonateur et se retourna.
« Qui va là ? »
Le faisceau soudain d’une lampe torche l’éblouit.
« … »
Lily se tourna calmement vers la lumière.
Un homme.
Un homme, ça irait.
« Que faites-vous dehors à une heure pareille ? »
« … Je faisais un tour. J’étouffais un peu. »
Lily lui sourit.
Mais l’homme ne perdit pas son calme.
Boum. Boum.
Il s’approcha d’elle à grandes enjambées et lui dit :
« Votre billet et votre livret de famille, je vous prie. »
« … Ne devriez-vous pas vous présenter d’abord ? Vous travaillez pour la compagnie ferroviaire ? »
« Ah. Je suis de ce genre-là. »
Il lui tendit sa carte : inspecteur Borhi, de la Branche nord de Georgen.
Un personnage assez important, dont Lily connaissait également le nom.
« … Oui. Tenez. »
Quand elle lui tendit son livret de famille, Borhi le parcourut du regard.
« Cela vous ennuierait-il si je vous fouillais ? »
… Sale fils de pute. Espèce d’ordure. Je le poignarde à mort ?
Yvette força un sourire.
« Me fouiller ? »
« Oui. »
Une fouille corporelle.
La bombe était fixée au plafond du couloir, et Lily avait le détonateur sous ses vêtements.
Clac. Clac.
À cet instant, le premier tunnel défila derrière la fenêtre.
Elle esquissa un léger sourire.
« Si mon livret de famille est en règle, cela ne suffit-il pas ? »
« On ne sait jamais. Ce sera vite fait. »
« Je suis désolée, mais… »
« C’est moi qui le suis davantage. »
Boum. Borhi la poussa.
« Qu’est-ce que vous faites… »
« Ce sera vite fait. »
Il la plaqua contre le mur et tendit la main.
« Arrêtez-vous là. »
Une voix s’éleva quelque part.
Yvette tourna la tête vers elle. Borhi fit de même.
« J’ai déjà inspecté cette passagère. »
Boum. Boum.
Un autre agent de Georgen s’approcha, comme s’il écrasait le couloir sous ses pas.
Paul Berg.
« Lâchez-la. Même Georgen n’a pas le droit de fouiller un civil dont l’identité a été vérifiée, comme bon lui semble. »
« … »
L’inspecteur Borhi détailla Paul de la tête aux pieds. Le coin de sa bouche se tordit, comme s’il trouvait la situation absurde.
« Sergent Paul. La différence entre nos grades… »
« Vous devriez retourner au central avant de dire ce genre de choses. »
Inspecteur et sergent. Le grade de Borhi était bien supérieur.
Mais qu’en était-il de la différence entre la Branche nord et le central ?
En outre, Paul venait de la section d’élite de l’Empire.
« … »
« … »
Borhi fixa Paul sans dire un mot. Paul ne détourna pas le regard.
Yvette observa en silence leur bras de fer.
Gagne, Paul. Gagne.
« … Sergent Paul. Vous êtes sûr de vous ? Si j’ai bien compris, vous aussi, vous avez rencontré l’inspecteur Gewin pour la première fois aujourd’hui. »
Ce que Borhi voulait dire, c’était : tu n’as personne pour te protéger.
Au lieu de répondre, Paul désigna Yvette.
« Cette dame connaît messire Halbert Goring. »
Le regard de Borhi se fit impassible.
« Si vous traitez ainsi une connaissance de messire Goring, cela risque de vous attirer des ennuis. »
Borhi sembla enfin y réfléchir et inspira profondément.
« … Je vois. »
Il lâcha Yvette et sourit.
« Si son identité a déjà été vérifiée et qu’elle est une invitée de marque dans le wagon-salon… il n’est peut-être pas nécessaire de l’inspecter à part. »
Boum. Boum.
Borhi rejoignit Paul et posa une main sur son épaule.
« Malgré tout, évitez de prendre trop vos aises. Le Nord n’est pas le central. »
« … »
Des paroles murmurées.
Paul soutint le regard souriant de Borhi.
« Bonne continuation. »
Borhi finit par s’éloigner, et Yvette s’approcha à son tour.
Elle tapota les épaules raides de Paul.
« Vous saviez que je connaissais messire Goring. »
« Oui. C’était écrit sur votre billet, que j’avais vérifié dès le départ. »
« Eh bien ! »
Yvette porta une main à sa bouche.
Paul esquissa un sourire et désigna l’autre côté.
« Allez vous reposer, maintenant. »
« … Ça ira ? Ce Borhi est tristement célèbre dans le Nord. »
« Il vient du Nord, après tout. Le central et le Nord, ce n’est pas pareil. »
Il ne manquait pas d’assurance quand il s’agissait de ce genre de choses. Enfin, rien qu’à considérer la valeur des terres de sa famille, elle devait être immense.
Un quartier huppé et un passage par la section d’élite de l’Empire. Il a plus de classe que je ne le pensais.
Clac !
Le train fut secoué violemment.
Yvette compta les tunnels qui défilaient dehors. Il venait d’entrer dans le deuxième.
« Au fait, Paul. Vous êtes sûr de ne pas vouloir le faire ? »
« … Faire quoi ? »
Yvette se pressa contre lui et entrouvrit son manteau.
« Je parle de la fouille corporelle. »
Les joues de Paul rougirent aussitôt.
« Euh… Eh bien… Je… »
Elle le regarda balbutier, rouge comme une tomate.
« C’est déjà trop tard. »
Elle referma son manteau et s’éloigna encore d’un pas vif.
Un homme incapable de la suivre. Le regard ardent qu’elle sentait posé sur son dos l’amusait tout simplement.
* * *
Après avoir terminé mes vérifications, je retournai au wagon de marchandises. Gewin était assis là, en train de lire un carnet.
« … Hé, Paul. J’ai entendu dire que tu étais tombé sous le charme d’une femme. »
« Hmm… Ça faisait partie de l’enquête. »
« Une partie de l’enquête, mon cul. Moi aussi, j’ai vu. »
Gewin s’éclaircit la gorge et se leva.
« Elle était jolie, cela dit. Mais évite de la toucher, si tu peux. Tu connais Halbert Goring, non ? C’est lui qui l’a amenée. »
« … Je sais. »
« Alors, laisse-la tranquille. Plus important… »
Clac.
Gewin referma le carnet. À cet instant, un homme apparut derrière nous.
Gewin prit la parole :
« … Cet homme est un agent infiltré. »
« Pardon ? »
« Un agent infiltré dans la Faction révolutionnaire. »
Je le regardai.
Un homme d’apparence ordinaire, vêtu comme un employé des chemins de fer. C’était le même visage que celui de l’homme qui patrouillait dans le train et vérifiait les billets.
« … Enchanté. Mon nom de code est Chardon. Je m’appelle Peter. »
Chardon retira son chapeau et le tint à la main.
« D’abord, je tiens à préciser que je ne connais pas tous leurs visages. »
Gewin fronça légèrement les sourcils.
« Vous ne les connaissez pas ? »
« Non. La Faction révolutionnaire fonctionne en cellules. Sur les six personnes participant à cette opération, je n’en connais que deux de vue. »
Je le regardai et lui demandai :
« Pourquoi les trahir ? Vous avez fait défection ? »
Défection.
À ce mot, Chardon eut un sourire amer.
« … La Faction révolutionnaire agit à peu près comme l’Empire qu’elle condamne. Même si j’accomplis toutes ses missions, il ne me reste absolument rien. »
En revanche, il était allé en secret dans son village natal la semaine précédente.
Là où autrefois il n’y avait rien à manger, la vie débordait à présent. La radio jouait, tout le monde se réunissait au théâtre, les enfants mangeaient des brioches fourrées à la pâte de haricots rouges sucrée…
« Même la Faction révolutionnaire nous discrimine à cause de notre sang. De même que l’Empire ne peut pas faire confiance aux sous-espèces, la Faction révolutionnaire affirme qu’on ne peut pas confier de postes importants aux Aran purs… »
Gewin ricana. Je devais sans doute afficher la même expression.
« Ha. C’est vrai. C’est ridicule. À quoi sert cette révolution, au juste ? Ceux qui se disent nos camarades ne parlent plus que de choses qui n’ont rien à voir avec nous. »
L’idéologie de la Faction révolutionnaire.
Aucune race ne devrait subir de discrimination. Ce dont on hérite à la naissance ne peut être un crime. Aran, Mer, Izenheim : tous possèdent des droits accordés par le ciel.
Les droits naturels.
C’était une évidence, pourtant la plupart des membres de la Faction révolutionnaire mouraient de faim ou risquaient d’être capturés et tués par l’Empire dès le lendemain.
Les belles paroles ne remplissaient pas les estomacs vides.
« C’est pourquoi je pense que si je leur livre le Maître, je pourrai obtenir ce que je veux. »
« Alors… »
Je lui demandai :
« Qu’est-ce que vous voulez ? »
Après tout, j’étais en mesure de lui donner ce qu’il désirait.
Chardon déglutit.
« Une nouvelle identité et de l’argent. De quoi vivre pendant la moitié de ma vie, sinon toute ma vie. »
« La prime sur le Maître s’élève à trois millions de dollars impériaux. C’est largement suffisant. Montrez-nous d’abord l’ordre de mission. »
« … Le voici. »
À la demande de Gewin, Chardon lui tendit le billet.
L’ordre qu’il avait reçu était le suivant :
Mettre le feu au wagon de troisième classe. Le point de rendez-vous était ensuite le centre-ville de Winter Park.
« Pour l’argent, d’accord, mais pour ma sécurité… »
« Au fait… »
Je l’interrompis.
Il y avait plus important.
« Vous avez donné à l’inspecteur Borhi le même ordre qu’à nous ? »
Chardon hésita avant de répondre.
« … Oui. »
« … »
Je baissai les yeux vers le billet qui portait son ordre.
« … Vous pouvez faire confiance à Borhi, bon sang. Il a lui-même enfermé des centaines d’indésirables. Même dans le Nord, on le traite de démon et d’ordure. »
Gewin semblait avoir compris ce que je sous-entendais, mais son jugement était erroné.
L’inspecteur Borhi, de la Branche nord de Georgen.
C’était un Izenheim.
Grrr !
À cet instant, le train se mit à trembler plus violemment.
L’Express du Nord Eisenhorn venait de sortir d’un long tunnel.
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