Chapitre 26
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Traducteur : Coughing Baby
Relecteur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste malgré lui
Chapitre 26
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L’utilité de la loi (2)
Tic-tac, tic-tac.
L’horloge de la salle d’interrogatoire continuait de tourner. Je la fixai.
Tic-tac, tic-tac.
Je fermai les yeux et m’adressai en silence à la chose qui se trouvait dans mon corps.
Boum, boum.
Elle ne répondit pas, mais le virus pulsait toujours.
Boum.
Tic.
Une pulsation par seconde.
Les deux rythmes coïncidaient parfaitement.
Bam.
La porte s’ouvrit à la volée. Adria sortit enfin de la salle d’interrogatoire. Elle me regarda et sourit.
« Un nouvel exploit à votre actif, chevalier Maximilian. »
Adria était une membre clé de la Faction révolutionnaire. Elle avait sans doute pris les devants pendant que je rédigeais le rapport initial, mais elle n’avait pas pu faire grand-chose. Même elle devait avancer avec prudence au cœur de l’Ordre des Sentinelles.
À leurs yeux, Adria avait des centaines de fois plus de valeur qu’un agent de liaison comme Daniel.
« Merci. »
« J’ai essayé toutes les approches possibles, mais il refuse de parler. »
Adria avait probablement un diplôme en psychologie criminelle appliquée aux mouvements de contestation sociale, ou quelque chose dans le genre. Elle avait dû l’obtenir afin d’établir un premier contact avec la Faction révolutionnaire dans ce genre de situation.
« Bien. Je prends la suite. »
« Parfait. Obtenez tout ce que vous pourrez. »
Adria sortit et je pris sa place en entrant dans la salle.
Daniel était assis en face de moi, de l’autre côté de la froide table de métal, les mains menottées.
« Tout d’abord… nous avons trouvé beaucoup de preuves chez vous. Des documents chiffrés à décrypter, des explosifs de qualité militaire, et bien d’autres choses. »
« … »
Daniel ne dit rien.
Toc. Toc.
Je tapotai la table du bout des doigts en l’observant. De mon propre passé de détenu, j’avais retenu que le silence était toujours l’arme la plus redoutable.
« … »
Des gouttes de sueur perlaient aux tempes de Daniel. Ses lèvres étaient sèches.
Je rajustai calmement mes vêtements.
Puis je pris la parole.
« Les deux personnes qui se trouvaient là-bas étaient aussi membres de la Faction révolutionnaire, n’est-ce pas ? »
Deux femmes Izenheim qui se cachaient auprès de Daniel : l’une au début ou au milieu de la trentaine, l’autre à la fin de l’adolescence.
« Non ! »
Daniel réagit vivement. Je le regardai un instant.
Ses yeux, agités de tremblements, exprimaient un choc sincère.
« Elles ne sont pas membres de la Faction révolutionnaire. »
Son ton m’irrita.
« Il n’y a que moi… »
« Qui vous a autorisé à me tutoyer ? »
« … »
« Gardons au moins un minimum de courtoisie. »
Daniel reprit son souffle, puis poursuivit d’une voix brisée.
« … Elles ne sont pas membres de la Faction révolutionnaire. Ce sont des immigrées qui ne parlent même pas correctement la langue de l’Empire. Leur titre de séjour était expiré et elles auraient dû être expulsées… alors je me suis servi d’elles. »
J’étudiai le visage de Daniel. Cette expression qu’il prenait en parlant des deux femmes. Cet élan noble qui le poussait à endosser tous les crimes.
« … C’est étrange. »
À bien y réfléchir, son comportement lui-même était étrange. Il avait perdu son sang-froid et tiré avec son pistolet parce que j’avais tenté d’ouvrir une porte secrète. Et bien qu’il ne fût pas Izenheim, il était dévoré par une obsession révolutionnaire bien trop extrême pour un simple citoyen impérial.
« À cause de vous, tous les ouvriers de cette usine sont maintenant suspects. À l’heure qu’il est, certains sont peut-être déjà en train de se faire torturer. »
Des ouvriers qui ne savaient rien, qui travaillaient chaque jour sans relâche pour gagner leur vie et nourrir leur famille.
La police impériale les avait tous embarqués. Tout ça parce que Daniel avait fait construire une pièce secrète dans l’usine dont il avait hérité de son père.
« Et pourtant, vous ne vous souciez que de ces deux femmes ? »
Il s’était servi de l’usine comme d’un paravent pour détourner les soupçons et, au lieu de s’inquiéter pour les ouvriers, il ne se souciait que de deux femmes Izenheim.
« … »
Le visage de Daniel se figea. Je laissai échapper un rire sans joie.
« Quelle putain d’émotion. Vous parlez en grandiloquents termes de libération et de révolution, mais la seule chose qui vous bouleverse vraiment, ce sont deux personnes. »
Ce n’était pas une révolution. C’était de l’amour.
Pas une cause, mais quelque chose de profondément personnel.
Même quelqu’un dont les convictions sont erronées force le respect s’il consacre sa vie entière à la loyauté. Mais un raté ballotté par ses mesquins sentiments personnels ne récolte que honte et déshonneur.
Je compris seulement alors pourquoi la Faction révolutionnaire m’avait regardé de cette façon, avant ma régression.
Ils respectaient Sebestian et me trouvaient répugnant.
« Incroyable. »
Je me levai et baissai les yeux sur Daniel. Il baissa la tête et serra le poing.
« Ça ne changera rien que vous niiez qu’elles sont membres de la Faction révolutionnaire. Dès l’instant où je les désignerai comme telles, elles le deviendront. »
Daniel leva les yeux vers moi. On y lisait un mélange de résignation et de rage.
« Alors je ne dirai plus un mot. »
« … Hé. »
Je ris doucement, m’approchai et me penchai au-dessus de la table.
« Ne vous méprenez pas. »
Je lui soufflai ces mots à voix basse.
« Je n’ai jamais eu besoin d’informations de la part d’un déchet comme vous. »
* * *
L’Empire possédait une instance judiciaire spéciale appelée la Cour des chevaliers.
En réalité, elle tenait davantage de la procédure que de l’institution.
Le chevalier chargé de l’affaire remettait à un juge les preuves recueillies et son analyse du dossier. Le juge se prononçait alors sur la culpabilité et la peine en s’appuyant sur ces documents.
Les étapes complexes et chronophages, comme la présence d’un avocat de la défense et le verdict d’un jury, étaient purement et simplement supprimées.
Les accusés étaient généralement des personnes mécontentes du système impérial ou des opposants susceptibles de devenir une menace pour le pouvoir.
Le pouvoir d’enquête, le pouvoir de poursuite et une influence sur les verdicts : voilà l’une des raisons pour lesquelles on appelait les chevaliers l’Épée de l’Empire.
Je rédigeai le rapport d’instruction concernant Daniel et les deux autres Izenheim.
Les chefs d’accusation étaient les suivants : conspiration en vue de déclencher une guerre civile pour renverser l’Empire, séjour illégal, adhésion à la Faction révolutionnaire et participation à ses activités, fabrication et détention d’explosifs illégaux.
Je recommandai la peine de mort.
Je noircis le rapport en y consignant mon propre raisonnement.
Je me levai de ma chaise. Une fenêtre se trouvait juste derrière. Le bureau d’un chevalier débutant était plutôt exigu.
Après cette affaire, nous obtiendrions sans doute un budget plus conséquent, et nous aurions bientôt plus d’espace.
Les résultats comptaient pour un chevalier. Si je voulais hériter pleinement de la maison Ebenholtz, le soutien de Sebestian m’était indispensable.
« … »
Je posai la main près de ma clavicule.
Je songeai à ce virus qui pulsait en silence.
Les prédateurs dimensionnels invoqués par les Izenheim. Un fragment de ces créatures s’était infiltré en moi et avait régressé avec moi.
Nous étions liés en partie contre notre gré, mais je ne savais toujours pas ce que cette chose voulait. Je ne pouvais même pas dire si elle était réellement douée de conscience.
Une chose était sûre : elle dévorait les Izenheim. Elle m’aidait aussi à comprendre « vaguement » le mana de ce monde.
Elle semblait faite de mana, mais il pouvait s’agir d’une substance cosmique que je n’avais pas encore les moyens de définir.
Je n’en tirai qu’une conclusion.
Je devais en apprendre davantage sur le mana et en découvrir plus.
* * *
Les districts quarante à quarante-quatre de l’Empire étaient des taudis, puisqu’il s’agissait de zones urbaines souterraines.
Juste à côté de ces villes souterraines se trouvait pourtant un territoire autonome, comme si les deux se tournaient le dos.
« Zestpol ».
À l’origine, c’était un quartier impérial ordinaire, le district trente-neuf. Mais des entreprises de mana-ingénierie particulièrement créatives, des universités d’élite et des tours de mages s’y étaient concentrées, entraînant une croissance fulgurante. En échange d’impôts colossaux versés à la famille impériale, le territoire avait obtenu une large autonomie.
Dans l’une de ses ruelles, je trouvai une boutique de mana miteuse.
[Boutique de mana, Lorenzo Carione]
Le réseau intégré de données d’identification de l’Empire, accessible par l’intermédiaire de l’Ordre des Sentinelles, était vraiment pratique. Où que l’on soit dans l’Empire, il suffisait de connaître un nom pour retrouver la personne.
La façade paraissait tout à fait ordinaire. À vrai dire, le bois semblait tellement pourri qu’il menaçait de tomber en morceaux. De quoi hésiter avant d’entrer, mais le propriétaire n’était pas un homme ordinaire.
C’était une sommité « très » réputée en matière de mana.
Criiic. J’ouvris la porte de bois usée.
« … »
Je regardai les lieux en silence. Un employé à lunettes se tenait derrière le comptoir. Sur les étagères, il y avait des ingrédients de base et des herbes, mais aussi des objets de magi-ingénierie, fabriqués en combinant des machines et des pierres de mana.
Un objet attira mon attention.
C’était une machine ressemblant à une roue à aubes. Devant elle se tenait un garçon à l’air de chiot.
« C’est toi qui as fabriqué ça ? »
« … Ah, oui, monsieur ! »
Le garçon s’avança en affichant un grand sourire. Ses traits étaient plutôt fins. L’employé à côté de lui me lança un regard inquiet.
« C’est une roue à aubes à pierre de mana ! »
« Une roue à aubes à pierre de mana ? »
« Oui, monsieur. Si on la place dans un endroit où le mana est dense… »
Le garçon libéra son mana. La roue à aubes, touchée par ce flux, se mit à tourner.
« Elle aspire le mana comme une roue à aubes aspire l’eau ! »
Mon sourcil tressaillit.
« Comme ça, elle recueille sans arrêt le mana de l’air ! »
La roue tournait grâce au mana du garçon, tandis que des particules de la taille de grains de sable se condensaient dans le récipient placé en dessous. La circulation et le raffinement du mana. Le mécanisme et le flux qui les sous-tendaient. Le principe se dévoila sous mes yeux.
Était-ce encore l’effet du virus ?
« Ça fabrique des pierres de mana ! »
Le garçon déposa sur le bout de son doigt une pierre de mana aussi fine que de la poussière. Elle s’évapora rapidement.
« Ah, vous le savez, n’est-ce pas ? Le mana artificiel disparaît ! Mais si on la place dans un endroit riche en mana naturel, la pierre de mana ne disparaît pas ! »
Le mana humain et le mana naturel étaient différents. On ne pouvait ni transformer le mana humain en pierres de mana, ni le cristalliser. En revanche, le mana naturel s’accumulait sous terre, dans les grottes et au cœur des glaciers, puis devenait des pierres de mana.
Autrement dit, cette roue à aubes était un générateur de pierres de mana naturelles.
Je regardai le garçon.
« Comment tu t’appelles ? »
« Arman ! »
Arman répondit avec un air plein d’espoir. Ses joues rebondies lui donnaient l’air d’une brioche, et ses yeux brillaient comme des étoiles.
« L’idée est bonne, mais… »
J’avais une critique à formuler. L’articulation de la roue à aubes qui aspirait le mana avait un défaut, du moins selon le virus.
J’envoyai un peu de mana à cet endroit.
CRAC.
La roue à aubes entière explosa.
« … N-non ! »
Arman eut l’air de voir son monde s’écrouler.
« P-pourquoi vous avez fait ça ? »
Reniflant, le garçon se pencha. Je le regardai ramasser les débris épars.
« Cette roue à aubes n’a d’intérêt que si on l’utilise là où la concentration de mana est élevée. Or c’est justement dans ces endroits que les ruptures de mana sont fréquentes. »
Le garçon releva brusquement la tête.
« Le mana érode la matière. Place cette roue à aubes dans un endroit où le mana est assez dense pour produire des pierres de mana naturelles, et elle ne tiendra même pas une journée. Autrement dit, elle ne sert à rien en pratique. Et surtout… »
Il y avait un problème encore plus important, mais je n’en dis pas davantage.
« … J’ai travaillé si dur dessus. »
Les lèvres d’Arman tremblèrent, comme s’il était sur le point d’éclater en sanglots.
Puis son visage rougit. Il se redressa d’un bond et me tendit la paume.
« Vous devez me dédommager ! »
« Te dédommager ? »
« Vous avez cassé une marchandise à vendre ! »
« Arman ! Petit garnement ! »
À cet instant, quelqu’un accourut et cria le nom du garçon.
Lorenzo Carione. La barbe épaisse et les favoris fournis, il s’avança en s’appuyant sur une canne.
« Quelle façon grossière de vous adresser à un client ! »
Il avait l’air d’un marchand de mana sévère, qui réprimandait le garçon pour prendre ma défense. Du moins en apparence.
Mais en vérité, c’était un professeur de génie qui s’était brusquement retiré du monde. Un mage érudit à l’histoire longue, qui méprisait les nobles.
Oui, j’avais critiqué le garçon exprès, en partie. Sans cela, Lorenzo ne se serait jamais montré à moi.
« Vous êtes le propriétaire ? »
Je fis un signe de tête à Lorenzo.
« … Oui. Je vous prie de m’excuser. C’est mon apprenti, il n’a aucune éducation. Petit, baisse la tête, tout de suite ! »
Lorenzo tapota le sommet du crâne du garçon avec sa canne. Mais celui-ci ne s’inclina pas.
« Petit ! Tu refuses encore de t’incliner ?! »
« … »
Les yeux du garçon se remplirent de larmes, mais il ne plia toujours pas. Il serra les dents, les poings tremblants.
« Ça suffit. »
J’aimais bien qu’il refuse de plier. Le statut n’avait aucune importance. L’âge non plus. C’était bien mieux que ces nobles pourris qui s’inclinaient jusqu’à toucher presque le sol du front.
Surtout, ce garçon avait un talent exceptionnel. Je pouvais bien lui passer ça.
« Patron, je cherche les articles suivants. »
Je tendis à Lorenzo une liste de commandes : des ouvrages rares sur le mana écrits par de grands savants, des fioles et des seringues pour analyser le mana, des pierres de mana de première qualité pour nourrir le virus, et ainsi de suite.
« … Il y a beaucoup d’articles que nous n’avons pas. Je crains qu’il ne soit difficile de les obtenir. »
Difficile à obtenir.
Avec un léger sourire, je reportai mon regard sur le visage rouge d’Arman et désignai les débris de la roue à aubes qu’il avait fabriquée.
« Une machine qui produit artificiellement des pierres de mana pourrait constituer une infraction à la loi impériale sur les pierres de mana. »
Lorenzo se mordit discrètement la lèvre, et Arman eut soudain l’air effrayé.
« Je me demande ce qu’ils en diraient s’ils voyaient ça. »
J’étais prêt à tout pour arriver à mes fins.
Je n’avais pas l’intention de perdre du temps à ménager les susceptibilités de qui que ce soit.
« … Nous ne les avons pas en stock, mais je pense pouvoir les obtenir. Le total devrait avoisiner les cent mille dollars. »
Le ton de Lorenzo changea aussitôt.
« C’est une bonne nouvelle. Merci. »
Je ne le réprimandai pas. Je le remerciai au contraire, puis sortis mon portefeuille.
« Mais cent mille suffiront-ils ? »
Je signai un chèque et le lui tendis.
En voyant le montant, Lorenzo écarquilla les yeux.
« Deux cent mille. »
Je ne marchandai pas.
Quand quelqu’un méritait qu’on investisse en lui, quand son talent ne serait pas un gaspillage d’argent, je payais le prix demandé, et même davantage.
« Si vous avez besoin de plus pendant vos recherches, faites-le-moi savoir à tout moment. »
C’était ainsi que les Ebenholtz faisaient des affaires.
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