Chapitre 248
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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Chapitre 248 : Là où pointe la lumière (3)
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Ils pleuraient.
Les gens pleuraient.
Pas seulement les Impériaux. Même les étrangers qui avaient traversé l’illusion avec eux, même les habitants de Prozen, contemplaient la lumière, les yeux embués de larmes.
Chevaliers impériaux, soldats, nobles et gens du peuple, visages de toutes conditions et de tous horizons, arboraient la même expression fascinée.
Un état où le caractère sacré de la nation engloutissait l’individu, où vivre pour elle devenait naturel.
Johann Goethe avait appelé cela le « totalitarisme ».
Le mot lui-même, le concept même, étaient une invention de Johann.
« …… »
Je me surpris soudain à songer à ces amis de la Société révisionniste. À ces jeunes qui prétendaient me suivre.
Étaient-ils quelque part sur la place, en train de pleurer à chaudes larmes ?
Louaient-ils l’Empire, le glorifiaient-ils, comparaient-ils sa lumière à la misérable réalité de leur patrie, jusqu’à transformer leur nostalgie en foi ?
Cette lumière avait précisément été créée dans ce but.
C’était le plus grand acte de propagande qui soit, destiné à faire de l’Empire une arme unique.
La caméra de Lenny filmait la place à cet instant même, et la liberté de Prozen permettrait à notre propagande de se répandre jusqu’aux confins du continent, sans censure.
Ce moment magnifique serait immortalisé.
« Beau travail, messire chevalier. »
Johann Georg se tenait à mes côtés, un léger sourire aux lèvres.
« Vous aussi, docteur Johann. »
Je posai une main sur son épaule.
C’était lui qui avait imaginé tout le déroulement de la cérémonie.
« …… Messire chevalier. »
Quelqu’un s’approcha soudain de nous.
C’était l’un des ministres de l’Empereur.
« Oui. Qu’y a-t-il ? »
« Eh bien… euh. »
Il ne parvenait pas à poursuivre.
Le vieux courtisan ouvrit et referma plusieurs fois la bouche. Lui qui avait passé sa vie à observer le cérémonial et les convenances n’arrivait pas à trouver ses mots.
« C’est très, très… bien. Non, ce n’est pas assez… »
Le patriotisme avait pris le dessus sur l’étiquette.
« …… Non. »
Il renonça finalement à achever sa phrase. À la place, il s’approcha et me chuchota :
« Sa Majesté l’Empereur souhaite vous recevoir en personne, messire chevalier. »
Tout mon corps se raidit.
L’Empereur.
Le cœur de l’Empire, que je n’avais jamais rencontré, ni avant ni après ma régression.
Pour la première fois de ma vie, j’allais avoir l’occasion de le rencontrer.
……
Boum. Boum. Boum.
Cette nuit-là, l’hymne impérial battait encore doucement quelque part sur la place.
Escorté par la Garde impériale, je marchai.
L’itinéraire était étrange.
À mesure que le vacarme de l’Exposition universelle s’éloignait derrière moi, les rues se vidaient de façon de plus en plus anormale.
Un tel silence ne pouvait pas régner au cœur de Prozen.
On l’avait donc imposé.
Ils avaient peut-être racheté tout le quartier pour la nuit. Ou peut-être en avaient-ils chassé tout le monde par la force.
À chaque coin de rue, des hommes en civil se tenaient immobiles dans l’obscurité. Ils étaient probablement là pour être vus, afin d’empêcher les habitants de s’approcher.
Ma destination était une luxueuse demeure.
Elle se dressait non loin de la place, assez haut pour offrir une vue d’ensemble sur le site de l’Exposition universelle.
De l’extérieur, elle ne ressemblait qu’à la résidence d’un riche particulier, mais l’atmosphère changea dès que je franchis l’entrée.
La Garde royale était rangée en formation dans le hall.
Vingt… trente… non, quarante.
Des uniformes noirs s’alignaient le long des murs sans bouger.
Pas un seul regard ne me suivit lorsque je passai entre eux. Chacun avait été entraîné à fixer droit devant lui.
Il y eut trois contrôles.
Un à chaque étage.
Au troisième, je remis mon épée d’apparat.
Les escaliers étaient recouverts de moquette, qui étouffait chaque pas, et des bannières impériales frappées de l’aigle noir pendaient à chaque palier.
En une seule nuit, un bâtiment loué dans la capitale d’un autre pays avait été transformé en territoire impérial.
Voilà ce que signifiait la présence de l’Empereur en un lieu.
Là où il s’installait devenait le centre de l’Empire.
« Encore trois étages. »
À chaque étage que nous gravissions, le silence s’épaississait d’une couche supplémentaire.
Arrivés au dernier escalier, j’entendais les battements de mon propre cœur.
Pour la première fois en deux vies, j’allais rencontrer le ciel de l’Empire.
Sebestian se tenait devant la porte du dernier étage.
« …… »
C’était mon père.
Mais avant cela, il était le sujet de l’Empereur.
Sebestian m’indiqua l’intérieur d’un mouvement du menton. Il ne me félicita pas et ne me recommanda pas non plus la prudence.
Je hochai brièvement la tête et franchis le seuil.
La pièce était sombre.
Derrière les rideaux à demi tirés, des éclats de lumière filtraient et teintaient l’obscurité d’un blanc argenté. Au centre de ce contre-jour se trouvait un fauteuil drapé d’un voile fin.
À côté se tenait Justine, la fille de l’Empereur, pareille à une ombre.
« Maximilian von Ebenholtz, fils de Sebestian. »
Une voix m’interpella depuis l’autre côté du voile.
« Oui, Votre Majesté. »
Je posai un genou à terre. La tête baissée, je n’avais sous les yeux que les motifs du tapis.
« …… »
Le silence se prolongea.
Je sentais un regard scrutateur dans ma nuque. Une seconde, deux secondes. Plus cela durait, plus le poids sur mon dos s’alourdissait.
Même ce silence devait faire partie du langage de la cour impériale.
« Merci. »
Puis, soudain, des mots inattendus me frappèrent les oreilles.
Une formule bien trop lourde pour être la première chose que le sommet de l’Empire adresse à l’un de ses sujets.
« Aujourd’hui, j’ai vu en vous l’avenir des Aran. »
Il devait faire allusion à la lumière au-delà de la fenêtre. Aux larmes sur la place, aux Impériaux fondus en un seul peuple. De là, la fenêtre donnait une vue parfaite sur cette scène d’extase.
« Mais je dois vous poser une question. »
Sa voix baissa d’un demi-ton.
« D’où vient cette lumière ? J’ai entendu dire que les plans étaient de vous, tout comme le concept. »
Me demandait-il quelle muse m’avait inspiré ? Exigeait-il de connaître la source de ma création ?
Tandis que je réfléchissais à ma réponse, les excuses que l’Empereur avait avancées avant ma régression me revinrent soudain à l’esprit.
« …… Je l’ai vue en rêve. »
« Un rêve ? »
« Oui. »
Dans les archives historiques d’avant ma régression, l’Empereur avait souvent parlé de ses rêves, alors que la guerre tournait au désastre.
« Cela fait longtemps que je fais le même rêve. Celui d’un temple bâti de lumière. Je n’ai fait que transcrire ce rêve. »
Mes paroles n’étaient peut-être pas tout à fait un mensonge.
La régression pouvait être considérée comme le plus long rêve du monde.
« …… »
Un long silence suivit.
Puis un son grave s’éleva derrière le voile.
Un rire.
« …… Est-ce ainsi ? Vous aussi, vous rêvez. »
À ces mots, je compris que j’avais réussi l’épreuve.
« Moi aussi, j’ai rêvé. Non, je rêve encore. Chaque fois que je ferme les yeux, un rêve sans fin… »
Après l’avoir écouté en silence, je demandai prudemment : « …… De quel genre de rêve s’agissait-il ? »
« Le continent. Un rêve où le monde est unifié et où les Aran triomphent. »
Jusque-là, il ne s’agissait que de l’ambition d’un monarque conquérant.
« Mais je rêve aussi du contraire. D’un rêve où nous sommes vaincus et où l’humanité est anéantie. »
« …… »
Un frisson glacé me parcourut l’échine.
Si nous perdions, ce ne serait pas seulement l’Empire, mais l’humanité tout entière qui serait anéantie.
C’était trop précis pour qu’on puisse balayer cela d’un revers de main en le prenant pour le délire d’un conquérant.
Saisi d’un étrange pressentiment, je relevai la tête.
L’Empereur était toujours caché par le voile. Pourtant, j’eus l’impression de croiser son regard à travers celui-ci.
« …… Anéantie. »
« C’est exact. »
L’Empereur poursuivit d’une voix mesurée.
« Savez-vous pourquoi nous les appelons des sous-espèces ? Parce qu’un jour, elles se retourneront contre l’humanité. Comme vous l’avez toujours écrit dans votre livre. »
Un profond malaise, impossible à décrire, s’éleva en moi.
Était-ce une coïncidence ?
L’illusion et la vérité s’étaient-elles simplement rejointes par hasard ?
Ou cet homme possédait-il quelque chose d’inexplicable, comme moi qui avais régressé ?
« Nous devons purifier le continent de ses ennemis, en tant qu’Aran, véritables maîtres de la civilisation. »
Mais nous étions différents.
Nous ne partagions pas tout.
Sa lame visait tous ceux qui n’étaient pas Aran, tandis que la mienne ne visait que ceux qui n’étaient pas humains.
Deux haines aux cibles distinctes s’étaient simplement engrenées pour le moment.
« Aujourd’hui, vous avez gravé la grandeur des Aran dans le monde. Même moi, j’ai ressenti de la fierté à être Aran. L’Empire a pris plus de place en moi. »
Dès qu’il eut fini de parler, Justine bougea.
Sa main saisit le bord du voile. Le tissu se mit doucement à se soulever.
L’Empereur avait décidé de me montrer son visage.
Avant que le voile ne fût entièrement retiré, Justine fixa mon visage.
C’était sans doute une autre épreuve.
L’Empereur que je connaissais souffrait d’un complexe d’infériorité tenace à propos de son apparence. Le père et la fille allaient juger ce que laisserait paraître le visage d’un sujet découvrant le sien pour la première fois.
« Relevez la tête. »
Le voile fut entièrement retiré.
Je relevai la tête et le regardai.
Des cheveux noirs et des yeux bleus. Les cheveux courts. Des lèvres pincées et un nez aplati.
Pas la moindre trace d’or, symbole des Aran, chez lui. Pourtant, il n’était pas laid, contrairement aux rumeurs qui circulaient avant ma régression.
Il était simplement ordinaire.
Le visage d’un homme d’âge mûr que personne ne se retournerait pour regarder s’il le croisait dans la rue.
C’était peut-être ce qui le rendait si difficile à déchiffrer.
Aussi ordinaire fût-il, il était tout aussi inquiétant.
« Qu’en pensez-vous ? »
Je n’hésitai pas.
« Je contemple la gloire de l’Empire. »
« …… »
Les yeux bleus de l’Empereur se plissèrent.
« Mon apparence vous déçoit-elle ? »
La question avait dû s’enfoncer jusque dans ses os.
Je plongeai mon regard dans ses yeux bleus et répondis :
« Votre Majesté, j’ai toujours parlé de l’esprit. »
Nulle part dans Clair de lune en contrebas n’avais-je fait l’éloge des cheveux blonds ou des yeux bleus.
Les attributs des Aran n’étaient qu’une enveloppe. Aussi éclatante fût-elle, si son contenu était trouble, elle n’était pas Aran. Si l’esprit qui l’habitait brillait, alors c’était Aran.
Chaque phrase de ce genre avait été écrite pour l’Empereur.
« Ce qui fait des Aran des Aran, ce ne sont ni la couleur de leurs cheveux ni celle de leurs yeux, mais leur esprit. Et le sommet de cet esprit… »
Je marquai une pause, le temps d’une demi-inspiration.
Comme Johann me l’avait conseillé, je maintins l’attention de l’Empereur avant de poursuivre.
« Il réside dans la conviction et le rêve que porte Votre Majesté. Par conséquent… »
« …… Par conséquent ? »
L’Empereur posa la question comme s’il ne supportait plus mon silence.
Je répondis avec un léger sourire.
« Votre Majesté est la voie lumineuse que l’Empire doit suivre. »
L’Empereur étudia longuement mes yeux. Justine en fit autant.
« La lumière qui domine le Pavillon impérial. C’est Votre Majesté. »
Leurs yeux cherchaient le mensonge. Leurs expressions jaugeaient la flatterie.
Mais ce sentiment, du moins, était sincère.
Vous veniez de parler d’un rêve qui s’était engrené au mien comme une roue à une autre.
« …… Je vois. »
L’Empereur hocha lentement la tête, apparemment satisfait.
« Vous êtes le fils de Sebestian. »
Pour lui, c’était le plus grand des compliments.
Pour moi, cela ressemblait étrangement à une insulte.
J’étais Maximilian, un chevalier, pas le fils de Sebestian…
* * *
L’aube.
Tatiana contemplait toujours le resplendissant Pavillon impérial.
Un rire creux lui échappa.
Voilà donc leur idée de l’esthétique : la lumière.
« …… »
Même de loin, le palais de lumière brillait de tout son éclat. L’hymne impérial coulait encore doucement sur la place, comme un ruisseau.
Elle devait reconnaître ce qui méritait de l’être.
L’art ne connaissait ni victoire ni défaite, mais du moins, à cet instant, l’Empire l’avait emporté.
« Cela dit, le nôtre durera plus longtemps. »
L’un des Adversaires prit la parole.
La lumière disparaissait quand elle s’éteignait, tandis que l’acier durait cent ans.
Tatiana eut un sourire amer.
« Un mur sans murs. »
Elle murmura en levant les yeux vers le temple suspendu dans le ciel.
« Ils ont dressé des murs de lumière. C’est de l’art d’ingénierie du mana. »
Elle ajouta dans un reniflement moqueur.
« J’ai appris quelque chose aujourd’hui. Ce n’était pas juste un chevalier avec une boîte de conserve dans le crâne. »
« …… C’est dangereux de dire ça. »
L’un des Adversaires l’avertit à voix basse.
Tatiana acquiesça docilement.
Les purges battaient leur plein à Lobrus. Même faire l’éloge d’un Impérial pouvait lui coûter la tête.
« Mais je ne perdrai pas. »
Elle posa la main sur les silhouettes d’acier d’un homme et d’une femme, qui attendaient le soleil du matin.
« Je lutterai sans relâche, avec la détermination de l’Est. »
……
Le lendemain, les journaux du monde entier placardèrent des titres semblables en première page.
[L’Empire conquiert la nuit. Un temple de lumière élevé dans le ciel, Le Gemion]
[L’architecture redéfinie : des murs sans murs, des toits sans toits, Hailand Times]
[La promesse du « plus haut » est tenue. Non par la pierre, mais par la lumière, Itelic Morning]
Tous les journaux présentèrent Maximilian comme le simple « responsable du Pavillon impérial », mais le niveau des éloges ne laissait aucun doute.
Puisque le thème de l’Exposition universelle était la paix, aucun propos inutilement provocateur ne fut tenu.
Même la revue distribuée par la Société révisionniste publia cette chronique.
──[ Nous aussi, nous pouvons devenir Aran ]──
J’avoue avoir pleuré sur la place hier soir. Je n’aurai pas honte de reconnaître que la moitié de ces larmes étaient des larmes de jalousie.
Sous cette lumière, les Impériaux ne faisaient qu’un. Mais quand avons-nous, nous autres habitants de Prozen, été unis pour la dernière fois ? Le Parlement est divisé, les rues sont en grève, et nos chants ne sont que des quolibets que nous nous lançons les uns aux autres…
Je pose la question : qu’est-ce que cela signifie, aimer sa patrie ? Est-ce l’étreindre tandis qu’elle pourrit, ou la sauver par tous les moyens nécessaires ?
Les Aran sont originaires du Centric, la civilisation humaine née au cœur du continent. Prozen est donc une branche collatérale de cette civilisation et, si nous faisons suffisamment d’efforts, nous pouvons devenir des « quasi-Aran ».
Nous ne sommes pas les ennemis des Aran, mais des frères qui ont perdu leur chemin.
Le jour où nous prouverons nous-mêmes la valeur de cet esprit, nous gagnerons nous aussi le droit de nous tenir sous cette lumière…
──────
Telle était l’idéologie de Clara Magal et de la Société révisionniste, qui rongeait Prozen de l’intérieur.
À peine Maximilian eut-il lu la chronique qu’il leur versa dix millions de dollars impériaux à titre de cotisation.
Et ainsi, le continent, puis l’Empire, s’en imprégnèrent peu à peu.
Les radios distribuées jusque dans les villages les plus reculés rediffusaient encore et encore l’émission de cette nuit-là.
Les chevaliers et les soldats impériaux prenaient des congés ou échangeaient leurs tours de service pour se rendre à Prozen.
Tant que l’Exposition universelle se poursuivrait, le Pavillon impérial répéterait chaque soir, à la même heure, la même cérémonie lumineuse.
Maximilian avait tenu sa promesse d’être le plus haut, et une Grande Assemblée impériale sur le même modèle devait se tenir plus tard dans l’Empire même…
Le continent tout entier s’était laissé emporter par le palais de lumière, mais Maximilian, lui, se trouvait au pavillon de Zerpa.
Chaque fois qu’il était en tenue civile, il se tenait au même endroit.
Un endroit d’où il pouvait admirer à bonne distance la gigantesque toile de Guernica, désormais achevée.
Guernica avait été achevée une semaine entière après le jour de l’ouverture, mais depuis, il venait ici dès qu’il en avait le temps.
« …… Votre art a bien mieux réussi. »
Pablo Sovakin se tenait à côté de Maximilian.
« Pourquoi tenez-vous tant à venir dans cet endroit miteux ? »
La nuit, tout le monde se pressait au Pavillon impérial. Partout sur le continent, les gens montaient dans des trains et des navires avec une seule idée en tête : voir cette lumière de leurs propres yeux.
Pourtant, le maître de cette lumière se tenait chaque soir devant une fresque en noir et blanc, dans ce pavillon silencieux et excentré de Zerpa.
« …… »
Maximilian se contenta de sourire.
Sans quitter des yeux la toile de Pablo, il parla à voix basse.
« Je me demande ce qui restera le plus longtemps. »
Le Pavillon impérial et le Pavillon oriental avaient été bâtis par l’Empire et l’Est, qui avaient englouti des sommes folles, puis encore plus d’argent, et encore davantage.
L’Empire était devenu lumière, et l’Est s’était élevé dans l’acier. Les habitants du continent n’avaient d’yeux que pour eux.
Mais lorsque le temps aurait passé, encore et encore, si l’on demandait aux gens du lointain avenir ce qui se trouvait à cette Exposition universelle…
« Je pense que votre œuvre est celle qui restera le plus longtemps. »
Ce serait probablement ce Guernica.
Pas le temple de lumière ni les silhouettes d’acier de l’homme et de la femme, mais une seule fresque en noir et blanc, accrochée dans le pavillon excentré de Zerpa à l’Exposition universelle.
« …… »
Pablo Sovakin observa son profil en silence.
C’était un homme étrange.
L’homme qui avait créé une œuvre d’art ayant mis Prozen à genoux parlait comme s’il savait déjà que son propre travail tomberait dans l’oubli.
« Alors… »
Le peintre en eut la certitude en regardant le chevalier qui aimait Guernica, cette toile où figurait un massacre.
La guerre était inévitable.
« …… Combien de personnes comptez-vous tuer ? »
Maximilian ne répondit pas.
À la place, le clair de lune filtrant par une fente de la fenêtre se posa sur son visage.
Un côté était plongé dans l’ombre, l’autre brillait d’un blanc éclatant. Le portrait d’une beauté dorée, divisé en deux plans.
C’était peut-être là sa réponse.
À cet instant, Pablo sentit un frisson le parcourir, ses cheveux se hérisser, tandis qu’une inspiration ardente s’emparait de lui en tant qu’artiste.
Il n’avait pas besoin d’entendre la réponse.
Comme possédé, il prit du fusain et traça le premier trait sur une toile vierge.
Le visage d’un homme, parfaitement partagé entre ombre et lumière.
Le titre était déjà choisi.
« Là où pointe la lumière »
* * *
Empire, chevaliers de l’Ordre des Sentinelles.
Hanna Usar avait réservé un billet de train pour Prozen, mais elle ne pouvait toujours pas partir.
« …… Pourquoi diable avez-vous fait arrêter ces gens ? Expliquez-nous au moins la raison ! »
Elle avait fait arrêter tous les Izenheim qui employaient cette étrange façon de parler dans les égouts.
« J’ai mes raisons. »
« Et quelles sont-elles ? Ils ne sont même soupçonnés de rien ! »
Les proches des détenus, des représentants de leurs lieux de travail et des membres de la municipalité venaient protester jour après jour, mais Hanna n’avait rien de convenable à leur répondre.
Un soupçon d’activité subversive fondé sur une odeur que seuls les Yaken pouvaient détecter…
C’était exactement le genre d’explication qui ferait passer Hanna pour une folle.
« …… C’est une affaire de l’Ordre des Sentinelles. »
« Et c’est censé être une réponse, ça— »
« Sortez. »
Hanna fit signe à l’officier d’état-major à ses côtés.
« Faites-les sortir. »
« Oui. »
« Non, messire chevalier ! Messire chevalier ! »
Hanna elle-même trouvait que le nombre était un peu élevé.
Neuf personnes au total.
C’était manifestement beaucoup à garder en détention sous l’autorité d’une seule chevalière. Il ne serait donc pas étonnant que des pressions venues d’en haut s’exercent à tout moment.
Malgré tout, elle n’avait aucune intention de les libérer. Ils étaient assurément liés à la Société de la Rose bleue.
« Qu’en est-il du chevalier Yulian ? »
« Il est toujours en mission. »
« …… Bon sang. »
Hanna se pressa les tempes.
Les Izenheim prétendaient tous ne rien savoir, comme s’ils s’étaient mis d’accord à l’avance, tandis que la personne qui détenait la clé de cette enquête restait injoignable.
Résultat, son billet de train pour Prozen reposait encore dans son tiroir aujourd’hui, perdant peu à peu sa validité, quand…
« Messire chevalier ! »
Un officier d’état-major fit irruption dans la pièce et s’écria :
« Nous avons reçu un message du chevalier Yulian ! »
Notes :
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