Chapitre 246
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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Chapitre 246 : Là où pointe la lumière
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Vrrrrrrrr.
Le Gemion, le principal journal de la République de Prozen.
Lucien, le rédacteur en chef, saisit l’un des journaux qui déferlaient de la rotative comme une cascade.
« Ouf… »
Il souffla un long filet de fumée de la cigarette qui pendait de travers à ses lèvres, puis sourit.
« Waouh, regardez-moi cette composition. C’est de l’art. De l’art, du vrai. »
La photographie était en noir et blanc, mais cela suffisait amplement à faire des vagues sur tout le continent.
À gauche, les rangs rouges de Lobrus se tenaient en formation ; à droite, les forces d’un noir de jais de l’Empire occupaient le terrain. Au centre, là où se rencontraient ces deux mers ennemies, les représentants des deux nations se serraient la main.
« On pourrait gagner le prix Cherzhev avec ça. »
« Exactement ! »
« La composition est incroyable. »
Le personnel s’était rassemblé autour de lui. Tous contemplaient le journal fraîchement imprimé, le visage rougi par l’excitation.
Maximilian, le monstre de l’Empire, et Tatiana Volkov, la maîtresse orientale. La tension qui les opposait semblait presque palpiter sur la page.
« Monsieur, voici l’original en couleurs que notre correspondant nous a envoyé à part. »
Lucien plissa les yeux en prenant la photographie imprimée que lui tendait l’employé.
On y voyait le visage de Maximilian de plus près. Ses cheveux d’or luisaient au soleil et l’aristocrate affichait une élégance posée. En face de lui se tenait Tatiana, une femme dure comme l’acier, qui le regardait droit dans les yeux.
C’était comme voir des joyaux se fracasser contre du fer.
« … Waouh. Hé, annoncez qu’on va vendre celle-ci à part. »
Bien sûr, certains trouvaient indécent d’imprimer et de vendre avec autant de désinvolture le visage illustre d’un noble impérial, ou estimaient que les portraits ne devaient être préservés que par le pinceau d’un peintre.
Mais ce n’était que des balivernes rétrogrades, héritées de l’époque où les appareils photo étaient rares.
La photographie avait fait d’énormes progrès au cours des quatre ou cinq dernières années. Les entrepôts des journaux débordaient désormais d’appareils photo, et même les gens ordinaires, dans la rue, s’étaient mis à déclencher leurs obturateurs.
Dès lors qu’on foulait de son plein gré une place publique, son visage appartenait à tout le monde.
Et ici, c’était Prozen. Les règles impériales n’avaient aucune chance de franchir le fleuve Selua.
« Imprimez-les en couleurs sur du papier haut de gamme, en édition limitée. Les personnalités vont se les arracher. »
« Oui, monsieur ! »
« Considérez ça comme la prime du mois et au travail. Pas question de vous reposer avant la fin de l’Exposition. »
« Bien sûr ! »
Vrrrrrrrr.
Lucien leva les yeux vers la rotative en marche, satisfait.
« Ces salauds d’impériaux… Ils peuvent se rendre utiles, de temps en temps. »
Il renifla, puis écrasa sa cigarette sous sa chaussure.
…
Les journaux imprimés en masse en noir et blanc, accompagnés des photographies en couleurs soigneusement développées, se répandirent rapidement dans les milieux politiques des grandes nations du continent, notamment Prozen, Hailand, Itelic et Yursled.
Les politiciens s’accrochèrent avec une insistance inhabituelle aux « mains » que Lobrus et l’Empire s’étaient serrées.
Ils présentèrent cela comme une preuve de paix.
Regardez donc : l’Empire et l’Orient se tenaient-ils pas chaleureusement la main ? C’était historique. Craindre la guerre n’était qu’un délire de lâches.
« Si, après avoir vu cette photographie, vous persistez à prétendre que l’Empire prépare une guerre, vous ne faites que prouver votre incompétence et votre incapacité à comprendre l’air du temps ! »
Le Parlement, l’Assemblée de Prozen.
Clemang, législateur chevronné, brandit la photographie au-dessus de sa tête et harangua la foule depuis la tribune.
Il comptait se servir de cette seule photographie comme d’une arme pour réduire le budget de la défense, dans l’intérêt de sa faction et de sa propre carrière.
… Ce n’était probablement pas son seul motif, bien sûr.
« L’Empire et l’Orient souhaitent eux aussi la paix et la prospérité commune de l’humanité ! Que pourrait prouver cette photographie, sinon cela ? Même évoquer la guerre à leur sujet est une provocation, un acte insensé d’hostilité inconsidérée ! »
La paix.
Ils ne criaient que ce qu’ils voulaient voir et entendre.
« À cette Exposition universelle, nous cueillerons une noble fleur, la paix, et non l’odeur du sang et de la poudre ! »
Clemang acheva son discours enflammé sous les acclamations de ses collègues législateurs.
Naturellement, la faction adverse se contenta de ricaner, comme s’il ne méritait même pas qu’on lui réponde.
« Allons-y. »
« Oui. »
Après avoir prononcé son discours inaugural en vue de l’Exposition universelle, Clemang quitta discrètement la salle des assemblées. Il monta dans la voiture officielle qui l’attendait devant l’entrée principale du Parlement.
Clac.
La portière arrière se referma et la voiture s’éloigna sans à-coup.
Clemang baissa naturellement les yeux vers ses pieds.
Une lourde mallette noire.
« … »
Il réprima de force le sourire qui lui venait aux lèvres. S’efforçant d’en maîtriser les commissures frémissantes, il tourna son regard vers la fenêtre.
Il devrait compter l’argent chez lui pour savoir exactement combien lui avait rapporté le prix de la paix, mais ils ne l’avaient jamais déçu.
Cette fois encore, il serait largement satisfait.
…
Les rumeurs venues de Prozen s’étaient répandues jusqu’ici, au cœur le plus profond de l’Empire.
« Exposition universelle : une poignée de main pour la paix. »
La photographie, saluée comme historique, parut dans les journaux de plusieurs pays du continent.
« Qu’en pensez-vous ? »
La Princesse Justine posa la question. Sebestian, Commandant suprême, ramassa le journal qu’elle avait déposé.
« Vous devez être fier de votre fils. »
C’était une belle propagande, capable de dissimuler les intentions belliqueuses de l’Empire.
Sebestian répondit sans quitter la page des yeux.
« Il lui reste encore beaucoup de chemin à parcourir. »
Sa réponse était dénuée de la moindre chaleur.
« N’importe qui peut parler, n’importe qui peut se mettre en avant. Mais ce sont les résultats qui comptent. »
Un homme qui ne mettait aucune émotion dans ses paroles, même lorsqu’il parlait de son propre fils.
Agissait-il vraiment pour son fils, ou voulait-il montrer que sa loyauté n’allait qu’à l’Empereur ?
« … Vous êtes froid. »
Pourtant, Justine le savait. Sebestian avait travaillé dur et accompli de grandes choses. Mais il avait tout abandonné pour consacrer sa vie entière à l’homme qu’on appelait l’Empereur. Comme il le disait lui-même, c’était un homme qui parlait par ses résultats.
Même Justine, qui ne faisait confiance à personne, reconnaissait la valeur de Sebestian.
« J’ai appris que vous accompagneriez l’Empereur le jour de l’ouverture, messire chevalier Sebestian. »
« Oui. C’est exact. »
Chaque fois que l’Empereur quittait l’Empire, ne serait-ce que pour peu de temps, Sebestian l’accompagnait toujours.
C’était la véritable raison pour laquelle Sebestian s’était, de fait, retiré du front.
Il était devenu l’homme qui ne protégeait plus que l’Empereur.
« Je suis rassurée de savoir que vous serez là. »
Ce n’était pas une flatterie creuse. Partout où se trouvait Sebestian, aucun danger ne pouvait menacer qui que ce soit.
« C’est un honneur. »
Il était toutefois difficile de passer longtemps en sa compagnie. Il parlait très peu et l’atmosphère autour de lui était toujours pesante.
Rien à voir avec Maximilian, qui avait la parole facile et s’efforçait de faire la conversation.
« Alors, messire chevalier Sebestian, je vous reverrai ce jour-là. »
« Oui. Reposez-vous bien. »
Justine lui adressa un gracieux signe de tête, puis quitta son bureau.
Tac.
Dès qu’elle mit le pied dans le couloir, son chevalier garde du corps la suivit comme son ombre.
Yanik Jackal.
Le plus fort du Nord. Un héritier potentiel de la maison Jackal, dont la puissance rivaliserait avec celle de Sebestian… même s’il n’était pas, à proprement parler, un Jackal.
Le nom de famille Jackal était réservé à l’héritier de la maison, et Yanik n’était qu’un candidat parmi d’autres.
Il n’est pas non plus entièrement à moi. Lui aussi fait partie de ceux qui m’espionnent.
Au palais impérial, tout le monde surveille tout le monde. Peut-être même que l’Empereur, mon père, me surveille.
Mais peu importe. Au bout du compte, les desseins de mon père et les miens se recoupent.
La guerre.
Ce continent est malade.
Des sous-espèces parasitent la civilisation bâtie par le sang arane. Le sang mêlé brouille les lignées. Des créatures inférieures osent parler d’égalité.
Il y a une raison pour laquelle mon père et moi, les plus nobles et les plus purs des Arans, méprisons tout particulièrement les Izenheim et les Mer.
Regardez les métiers qu’ils exercent.
La finance. Le prêt. Le courtage. L’expertise. La spéculation.
Ils ne produisent rien de leurs mains. Ils s’interposent entre le sang et la sueur de ceux qui créent, et leur soutirent leurs profits.
En plus, ils n’ont pas d’histoire.
Pas de patrie, pas de roi, pas de tombe à protéger.
Ce sont des êtres sans racines.
Mais je ne dois pas me tromper sur la nature du problème.
Les Izenheim ne sont qu’une tumeur particulièrement visible, pas la maladie elle-même. La source du mal, ce sont toutes les sous-espèces.
Même si l’on extirpait les seuls Izenheim, le mal réapparaîtrait tant que sa racine subsisterait.
Ce qu’il faut, ce n’est pas une opération, mais un défrichement.
Il faut tout arracher jusqu’à la racine.
La guerre est le moyen d’y parvenir.
La supériorité raciale ne peut se démontrer à coups d’arguments derrière un bureau. Seule la lutte peut en apporter la preuve. La race qui combat et qui l’emporte est supérieure ; refuser de s’en remettre à ce jugement revient à reconnaître son infériorité.
Nettoyage et purification.
Et devoir.
« Votre Altesse. Que pensez-vous de Maximilian ? »
Yanik posa soudain la question.
« Ces derniers temps, on parle beaucoup de lui à Prozen. »
L’Exposition universelle avait attiré l’attention de tout le continent. La réputation de l’Empire était en jeu. L’Empereur voulait être le meilleur. À tout le moins, il voulait que l’Empire surpasse Lobrus.
Sans détourner le regard, Justine demanda : « Vous doutez de lui ? »
« Non. Je voulais simplement savoir ce que Votre Altesse en pensait… Faites-vous confiance à Maximilian ? »
Justine esquissa un sourire.
« Ne pas pouvoir faire confiance à quelqu’un et ne pas vouloir lui faire confiance, ce sont deux choses différentes. »
Si elle ne pouvait pas faire confiance à quelqu’un, il lui suffisait de s’en méfier.
Mais elle ne mettrait même pas à l’épreuve quelqu’un à qui elle ne voulait pas faire confiance.
De même que la seule réponse à apporter aux sous-espèces était l’éradication et la purification, elle ne mettait à l’épreuve que les personnes dont elle souhaitait entendre la réponse.
« … Je vois. »
Quoi qu’Yanik ait compris, Justine ne développa pas.
Elle regarda la lumière au bout du couloir et songea :
Peut-être que j’envie Père.
L’Empereur a à ses côtés un fidèle serviteur comme Sebestian. Un subordonné parfait, qui ne parle que par ses résultats.
C’est peut-être pour cela que je veux croire que Maximilian pourrait devenir mon Sebestian.
Voilà pourquoi je le mets à l’épreuve.
* * *
Le jour J se leva sous un ciel plus doux et plus lumineux que jamais.
« Exposition universelle : le Pavillon de la paix »
Pour en annoncer l’ouverture, le président et le premier ministre de Prozen se tenaient sur la terrasse semi-circulaire au centre du palais, entourés d’une délégation de ministres.
Devant eux, touristes, journalistes, gardes d’honneur et innombrables citoyens de Prozen remplissaient la place jusqu’à l’horizon.
Fwaaaang !
La fanfare retentit à l’heure prévue.
♩♬♪♬♩ ♩♪♩♬ !
Les trompettistes alignés sur le toit du palais sonnèrent ensemble le signal de l’ouverture, et le tumulte de la place retomba comme une vague qui se retire.
Les drapeaux des nations participant à l’Exposition furent hissés l’un après l’autre.
À chaque drapeau qui montait, la place retentissait d’acclamations dans la langue du pays concerné. Lorsque le dernier eut atteint le sommet, le président s’avança vers le haut-parleur.
« Au nom de la République de Prozen, je souhaite la bienvenue à tous les amis du continent ! Ici et maintenant, je déclare enfin l’Exposition universelle officiellement ouverte ! »
Boum ! Boum ! Boum !
Les canons tirèrent leurs salves cérémonielles le long de la berge. L’orchestre entonna la mélodie solennelle de l’hymne national de Prozen. Des dizaines de fontaines jaillirent vers le ciel. Les cages s’ouvrirent et des centaines de colombes blanches survolèrent la devise « Pavillon de la paix ».
J’assistai à l’ouverture de l’Exposition universelle devant le pavillon impérial.
Le soleil brillait encore.
« Shupel, tout est prêt ? »
« Oui. Tout est parfaitement en place. »
Les projecteurs à pierre de mana avaient déjà été assemblés et installés. Les œuvres d’art de l’Empire étaient prêtes à être dévoilées dans toute leur splendeur, mais il faudrait attendre le coucher du soleil.
Le soleil était notre ennemi.
Entre-temps, les autres pavillons nationaux se dévoilèrent les uns après les autres. Ceux de la Balkanie, de Prozen, de Hailand, d’Itelic, de Berkina, de Kanillan, et même du Mekerel.
Mais il en restait deux.
Lobrus et l’Empire étaient toujours dissimulés sous leurs tentes.
J’attendais le moment opportun. Lobrus agissait par orgueil.
La place ne tarda pas à se remplir. Je reconnus de nombreux visages.
Kents Bertem, Leutern, Ezel, Sonnet Kandel, Jun Kandel, les chevaliers de l’Ordre des Sentinelles menés par Kairon et Cliff, des officiers de l’Armée régulière impériale en civil, des membres de la Garde impériale, Elias Walter, le prochain premier ministre de Gennen, et même Charlotte et Halbert Goring, du Titan, ainsi que l’agent Nils.
Les Impériaux n’étaient pas les seuls présents. Des personnalités de tous les autres pays s’étaient également rassemblées ici.
… L’Empereur, la Princesse et Sebestian devaient sans doute m’observer eux aussi, quelque part.
« Messire chevalier. »
Un membre du personnel s’approcha et me chuchota quelques mots. Lobrus avait proposé de dévoiler son pavillon en même temps que le nôtre, à cinq heures de l’après-midi.
« Nous procéderons comme prévu. »
Le protagoniste fait toujours son entrée en dernier.
Je savais déjà quelle sculpture Lobrus avait réalisée. C’était le genre d’œuvre qu’il fallait dévoiler tant qu’il faisait encore jour.
« Dévoilez-la exactement à huit heures ce soir. »
Plus ils attendraient, plus cela jouerait en ma faveur.
…
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Pourquoi ne la dévoilent-ils pas ? »
Leutern regarda autour de lui, une glace à la main et de la barbe à papa dans l’autre.
L’ouverture de midi était passée depuis longtemps, mais le pavillon impérial restait sous ses tentes, sans le moindre signe d’activité.
« C’est une question d’orgueil. »
« D’orgueil ? »
« Oui. Voyez-vous, c’est comme ça… »
Bern lui expliqua la situation à voix basse. Leutern cligna des yeux en l’écoutant.
« Hein ? Ah, c’est donc ça ?! »
Le pavillon impérial à l’ouest, le pavillon oriental à l’est.
Leutern plissa le visage et serra le poing.
« Ne le dévoilez pas ! Ne perdez pas, Max ! »
Il lança un regard noir au pavillon oriental, recouvert d’une toile rouge.
« Ces salauds d’ours sont vraiment rusés… Comment osent-ils défier l’Empire ? Comment osent-ils ?! »
Tandis que Leutern grognait dans sa barbe, Sonnet et Ezel, de l’autre côté de la place, avaient elles aussi compris dans les grandes lignes ce qui se passait.
« … On dirait que ça va durer un bon moment. »
Ezel répondit sans grand intérêt à la remarque de Sonnet.
« On parie sur le nombre d’heures que ça va prendre ? »
Elles étaient devenues familières l’une avec l’autre. À vrai dire, Ezel était surtout amicale avec Sonnet de son propre chef, mais elles avaient un point commun.
« Outcast. »
Elles étaient toutes deux fans du manga.
« … C’est mesquin. »
« Hein ? Qu’est-ce qui est mesquin ? »
« J’ai tout vu. Tout à l’heure, tu as demandé quand ils allaient le dévoiler. »
Parier alors qu’elle connaissait déjà la réponse.
Ezel se mordit la lèvre sans raison.
« Hum. Je n’ai pas entendu l’heure exacte, alors… »
Un peu plus loin.
« Euh… Lady Grossmann. »
Halbert Goring prit prudemment la parole, guettant la réaction de Charlotte.
« Voyez-vous, j’envisage depuis quelque temps de monter une affaire dans un camp. »
« … Un camp ? »
« Oui, oui. Les camps bénéficient de réductions d’impôts, ces temps-ci, et on peut y faire tourner des entreprises grâce au travail des prisonniers. C’est une vraie mine d’or… Enfin, je vais aller droit au but. Aidez-moi, je vous en prie ! »
« … Ici ? Maintenant ? »
Kairon et les chevaliers, eux, attendaient calmement le moment opportun. Ils étaient là en touristes, mais aussi pour protéger les personnalités impériales au milieu de la foule.
Leurs yeux balayaient sans cesse la foule, à l’affût du moindre mouvement suspect.
« … Cela m’inquiète. »
Kairon leva les yeux vers la tente noire qui recouvrait le pavillon impérial. On lui avait dit à l’avance qu’elle s’ouvrirait à neuf heures ce soir-là, mais cette attente lui laissait malgré tout un étrange sentiment d’inquiétude.
« J’ai entendu dire que la représentante de l’Orient était célèbre. »
Kairon secoua la tête en entendant Cliff.
« Elle est bien plus que célèbre. »
Issu d’une famille de nouveaux riches et passionné par le raffinement, Kairon savait très bien qui était Tatiana. Son nom revenait sans cesse dans les revues d’art auxquelles il était abonné.
« Même les critiques arrogants de Prozen la reconnaissent… »
Maximilian pourrait-il vaincre un tel génie ?
…
En face du pavillon impérial se dressait le pavillon oriental.
« Notre proposition de dévoiler les pavillons en même temps a été rejetée. »
Tatiana laissa échapper un rire amer en entendant le compte rendu d’un membre des Adversaires.
« Ha ! Comme ça ne leur ressemble pas ! Ils se prétendent grande nation, mais se comportent pire qu’un petit pays ! »
Les bras croisés, elle fronça les sourcils.
« Alors, nous aussi, nous attendrons ! »
Quel que soit le temps que cela prendrait, il leur suffisait de retirer la tente avant la fin de la journée.
« C’est la volonté du Guide suprême. »
« Vous en êtes sûre ? Vous avez vous-même dit que notre sculpture devait être achevée au soleil. »
Tatiana grinça des dents un instant. Son sourcil tressaillit tandis qu’elle jetait un coup d’œil vers l’ouest.
« … Le soleil se couche tard à Prozen. »
Maximilian attendait le bon moment, mais Lobrus se battait seul pour sauver la face.
Même silence. Des intentions différentes.
Les deux pavillons nationaux se faisaient face, tandis qu’ils regardaient le soleil décliner…
* * *
Alors que tout le continent se laissait gagner par l’euphorie de l’Exposition universelle,
Goutte. Goutte.
Hanna Usar avançait dans un égout humide et lugubre, où l’eau tombait du plafond.
Elle enquêtait sur la Société de la Rose bleue.
… En vérité, elle suivait la piste de Julian.
Goutte. Goutte.
Les traces laissées par Julian étaient ténues, mais il s’était bel et bien rendu ici.
Goutte. Goutte.
Déguisée en ouvrière chargée de l’entretien des égouts, Hanna braquait sa lampe torche dans tous les recoins des murs.
Pourquoi Julian était-il passé par là ?
Elle examina calmement les lieux.
À un moment, elle repéra une ondulation de mana, presque invisible à l’œil nu.
Un étrange symbole était gravé dans le mur de l’égout.
« … Un repère. »
Hanna marmonna ces mots et se retourna.
« Qu’en penses-tu ? Tu le sens ? »
À sa question, Karak, l’employé yaken, hocha la tête. Il s’approcha du mur et le renifla, puis recula vivement.
« Putain ! »
Il jura en se tenant le nez.
« Pourquoi ? »
« Ah, excusez-moi, messire chevalier. Cette puanteur de poisson m’est tombée dessus d’un coup. Comment dire… On dirait que quelqu’un a écrasé des dizaines de poissons pourris ensemble. »
Une odeur nauséabonde caractéristique que seuls certains Yaken pouvaient détecter chez les Izenheim.
Hanna fit glisser sa main gantée le long du mur.
« Alors… tu peux repérer les endroits où l’odeur est plus ou moins forte ? »
« Vous voulez dire, cette odeur ? »
« Oui. Vérifie à quel point elle est concentrée. »
Karak déglutit et se raidit. Même pour un Yaken, cette odeur était une torture, mais, sur l’ordre de la chevalière, il colla son nez au mur.
Renifle. Haut-le-cœur. Renifle. Beurk. Renifle. Bleuargh.
Il s’efforça d’endurer les haut-le-cœur qui le secouaient par vagues.
Renifle.
« Ces trois endroits… sont particulièrement forts. La concentration de l’odeur est vraiment différente. »
Les graffitis que Karak désignait n’avaient rien de remarquable.
« La concentration de l’odeur… »
Tandis qu’Hanna pesait ces mots, une idée lui traversa l’esprit comme l’éclair.
« … C’est une conversation. »
Ils avaient utilisé cet endroit comme planque et gravé des signes sur les murs pour échanger des informations.
Sinon, les concentrations ne seraient pas différentes.
Un signe était plus marqué parce qu’il avait été gravé récemment. Un autre l’était moins parce qu’il était plus ancien.
Les traces du temps variaient sur un même mur.
Ils étaient venus graver ce mur à des intervalles différents, communiquant ainsi les uns avec les autres.
« Ils communiquent par l’odeur ? »
Karak ouvrit de grands yeux.
« Non. Ils communiquent sans doute par ces graffitis. L’odeur doit plutôt être une impureté de leur système de communication. »
Les Izenheim avaient-ils inventé leur propre moyen de communication ?
Hanna se passa nerveusement la main dans les cheveux.
« Ah, à cause de ces putains d’enfoirés, je ne peux même pas aller voir l’Exposition. C’est quoi, ce bordel… »
« Chut. »
Karak saisit soudain Hanna par le bras et la tira en arrière.
« Je sens quelqu’un. Quelqu’un vient par ici. »
Les sens aiguisés des Yaken, toujours un instant en avance sur ceux des chevaliers.
« Cachons-nous. »
Hanna chuchota doucement.
Elle choisit de se cacher juste au-dessus d’eux : au plafond, là où personne ne songerait à regarder dans un égout.
Ils bondirent silencieusement et s’y agrippèrent.
« … Voilà pourquoi les chevaliers font confiance aux Yaken. »
Elle le souffla à Karak, près d’elle.
Karak esquissa un sourire, et tous deux se fondirent dans l’obscurité de l’égout.
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