Chapitre 23
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste réticent
Chapitre 23
──────
Ce que signifie être différent
Un vieil entrepôt souterrain, quelque part dans le territoire autonome de Gennen.
L’enquêteur Zendo était descendu seul, convoqué par quelqu’un.
« …… »
Le silence régnait dans les lieux. Le cœur de Zendo battait à grands coups. Il avait l’impression d’avoir posé lui-même le cou sur la guillotine.
La personne à qui il avait affaire était un géant dont il ne pouvait même pas mesurer la puissance. S’il lui déplaisait, elle pouvait se débarrasser de lui à tout moment.
« Vous êtes venu. »
Un homme sortit des ombres profondes de l’entrepôt. Zendo se tourna vers lui.
Un homme au visage impassible se tenait là.
« Oui. Pourquoi m’avoir fait venir… ? »
« J’ai quelque chose à vous remettre. Ouvrez. »
L’homme désigna les caisses empilées d’un côté de l’entrepôt. Zendo hésita, puis s’approcha et souleva le couvercle de l’une d’elles.
« ……Qu’est-ce que… c’est ? »
À l’intérieur se trouvaient des outils d’enquête de pointe, auxquels les enquêteurs du territoire autonome n’auraient jamais accès : des détecteurs de mana dernier cri, des micros espions miniatures, des dispositifs d’écoute à longue portée, et bien d’autres choses encore. Il y avait même un fusil à mana dernier modèle.
« Ce sont des fournitures offertes par le chevalier. »
« Pardon ? »
« Utilisez-les comme bon vous semble pour faire avancer votre enquête. »
« …… »
Tandis que Zendo restait là, perplexe, Dieter lui tendit également un chèque.
« Voici aussi des fonds opérationnels. Je ne vous demanderai pas comment vous les dépensez, mais faites-en bon usage. La corruption finit toujours par se savoir. »
Zendo contempla le chèque. Le montant comportait beaucoup de zéros. La signature d’Ebenholtz y figurait, indéniable. Son esprit se vida.
« Le message du chevalier est écrit au dos. Je m’en vais. »
« ……O-oui. Bonne route. »
Zendo regarda Dieter s’éloigner, puis retourna le chèque.
Une phrase était écrite au dos, d’une élégante écriture cursive.
[Souvenez-vous-en. Si vous vous obsédez sur les résultats et passez votre colère sur des inconnus, vous n’approcherez jamais de la Faction révolutionnaire. Vous et moi poursuivons peut-être le même objectif.]
Les yeux de Zendo s’écarquillèrent. Il se hâta de regarder vers la sortie, mais Dieter avait déjà disparu.
* * *
Les devoirs d’un chevalier étaient nombreux et variés, mais le plus important consistait à s’occuper des « criminels spéciaux ».
La police pouvait très bien gérer les criminels ordinaires. Même les voyous capables d’utiliser un peu de mana pouvaient être transformés en passoires grâce aux progrès des armes à feu.
Les chevaliers, en revanche, affrontaient des menaces d’un tout autre niveau.
Des gens formés professionnellement à l’usage du mana, ou qui avaient dépassé les limites humaines à la suite d’un événement déclencheur.
Voilà pourquoi un chevalier devait être un spécialiste du mana de premier ordre, et pourquoi l’analyse des preuves dans les affaires liées au mana relevait aussi de ses fonctions.
Je me massai les tempes en contemplant la montagne de dossiers sur mon bureau.
La tête me lançait, mais je pris tout de même un dossier.
[Affaire n° 1038077-C0-23 : Demande d’analyse de résidus de mana dans une affaire de meurtre d’un noble en périphérie de la capitale]
Une photo était jointe au dossier. Elle avait été obtenue en révélant les traces de mana.
« Des résidus… »
Après chaque utilisation du mana, il en restait toujours des traces. Des solutions spéciales employées dans les enquêtes les activaient et les rendaient visibles à l’œil nu.
On appelait ce phénomène des résidus activés. C’était une preuve capitale pour traquer les criminels maniant le mana. La nature, les traits, les caractéristiques et les schémas du mana différaient d’une personne à l’autre.
Ce monde comptait toutes sortes de gens. Pas seulement des Izenheim. Il y avait ceux qui détournaient le mana qu’ils avaient mis tant d’efforts à maîtriser, des organisations criminelles et des gens au fond du gouffre qui s’en servaient comme d’une arme pour survivre.
La chasse à ces individus constituait l’une des fonctions essentielles des chevaliers ; l’analyse des résidus activés figurait donc au cœur du programme de l’Ordre.
On pouvait sans exagérer la qualifier de l’une des matières les plus importantes.
« ……C’est un cauchemar. »
J’avais échoué dans ce domaine. Je n’avais jamais eu de talent pour ça, et ces résidus activés particulièrement chaotiques me donnaient le tournis.
Il s’agissait de reconstituer une scène en rassemblant des fragments de mana éparpillés de façon encore plus chaotique que des éclaboussures de sang.
Quiconque manquait de patience et était rongé par un sentiment d’infériorité détestait forcément ce genre d’analyse et de mémorisation.
« Ouf… »
Je devais laisser derrière moi celui que j’avais été.
Je fixai attentivement la photo de la scène de crime.
Comment fallait-il déjà analyser les résidus ? C’était une matière obligatoire depuis mes années d’études. Je me souvenais en avoir fait l’exercice quelques fois, il y a longtemps, mais je n’arrivais toujours pas à en saisir les bases.
──Boum.
À cet instant, le virus en moi réagit. Ma vision se remplit soudain de bleu. Au même moment, les résidus déformés près de la blessure mortelle du cadavre se mirent à bouger. Comme si le temps remontait à rebours, la forme du mana reprit vie sur la photo. Son flux et son comportement se déployèrent en trois dimensions.
La scène se reconstitua sur ma rétine.
« ……La main. »
Le coupable avait condensé du mana dans sa poigne, puis l’avait libéré en une seule décharge. La masse de mana avait explosé au contact du corps de la victime, laissant derrière elle des résidus dispersés de façon irrégulière.
La nature du mana était « dispersive ».
Sa densité était également très élevée.
Le suspect était donc un expert qui avait cultivé le mana pendant longtemps et s’était servi de sa main comme vecteur. De plus, cette manière de manifester le mana m’était familière, comme si je l’avais déjà vue quelque part. Un groupe qui s’entraînait et suivait une discipline ascétique.
Un moine.
Je rédigeai le rapport sur l’ordinateur.
[Affaire n° 1038077-C0-23 : Rapport d’analyse]
[Analyste : Maximilian Ebenholtz]
[Le suspect condense le mana dans sa poigne avant de le faire exploser. La nature du mana est de type « dispersif » ; son contrôle et sa densité indiquent un expert très entraîné. Il est recommandé d’enquêter sur les monastères proches de la scène de crime…]
« ……Tu es doué. »
Je félicitai le virus. Je ne savais pas ce qu’il était, mais il semblait au moins très versé dans le mana.
Il me restait encore quantité de paperasse à traiter.
[Affaire n° 1038179-C0-19 : Meurtres en série de mercenaires dans les ruelles du district 23]
Le virus reconstitua sans peine les résidus activés et les projeta sur ma rétine. Je pus ainsi analyser la scène à partir des informations obtenues.
[Affaire n° 1038179-C0-19 : Rapport d’analyse]
[Le suspect projette le mana sous la forme d’une structure précise…]
Tic.
[Affaire n° 1038352-C1-25 : Rapport d’analyse]
[Analyste : Maximilian Ebenholtz]
[Le suspect…]
Tic.
[Affaire n° 1038995-C1-59 : Rapport d’analyse]
[Affaire n° 1038995-C1-93 : Rapport d’analyse]
[Affaire n° 1038995-C1-99 : Rapport d’analyse]
Tic.
Je regardai l’horloge. J’étais arrivé à huit heures du matin, et il était maintenant midi. En quatre petites heures, j’avais abattu une semaine de travail administratif.
Toc, toc.
Quelqu’un frappa à la porte de mon bureau.
« Entrez. »
La porte s’ouvrit et Yulian entra.
« Que me vaut votre visite, chevalier Yulian ? »
Yulian balaya une fois mon bureau du regard.
« Vous ne décorez pas. »
Il semblait surpris. Avant ma régression, j’avais pourtant rempli mon bureau de toutes sortes de choses absurdes. Je l’avais décoré dans le style des champs de neige du Nord, puis, lassé, j’en avais fait un décor de villégiature du Sud, et ainsi de suite…
« Où en est l’affaire du Mangeur de têtes ? »
« Oui. J’ai identifié le coupable. »
« Impressionnant. »
Yulian réagit à peine. Il semblait à moitié convaincu que je bluffais, et à moitié prêt à me croire sur parole.
Je n’arrivais jamais à savoir ce qu’il pensait.
Yulian reprit : « Nous avons un endroit où aller. Enfilez des vêtements civils et suivez-moi. »
« Bien. »
Nous nous retrouvâmes en vêtements civils sur le parking. Par hasard, nos tenues étaient dans les mêmes tons. Yulian portait une veste en cuir noir, et moi un manteau noir. Nous dissimulions tous deux nos cheveux blonds, trop voyants, sous un chapeau.
« Nous prenons la voiture. »
« Bien. »
Des véhicules étaient réservés aux déplacements des chevaliers. Nous aurions pu prendre nos montures, mais, de nos jours, cela aurait trop attiré l’attention.
Par habitude, je montai côté passager. En voyant ce geste automatique, Yulian s’immobilisa alors qu’il s’apprêtait à prendre le volant.
« …… »
Puis il me dévisagea.
« ? »
Je clignai des yeux, puis compris trop tard mon erreur.
« Ah. »
Je passai au siège conducteur.
« Ça se voit dans ce genre de moments. »
Yulian s’installa côté passager.
« District quarante-trois. »
« Bien. »
J’esquissai un sourire amer et appuyai sur l’accélérateur. Vroum ! Le véhicule réservé à l’Ordre avait une excellente puissance.
« Nous ne sommes que tous les deux ? »
« Oui. »
Un chevalier était une force d’élite, chacun équivalant au moins à une compagnie militaire. Deux chevaliers représentaient la force de plusieurs centaines de gendarmes militaires.
Nous arrivâmes dans les taudis du district quarante-trois, à la périphérie du centre de la capitale impériale.
« Descendez. »
« Bien. »
Nous descendîmes et nous engageâmes dans la rue. Peu après, une odeur infecte nous assaillit. La crasse s’accrochait à chaque recoin du pavé comme un organisme vivant, et des formes qui ressemblaient tantôt à des gens, tantôt à des cadavres, gisaient un peu partout.
« Un cartel de la drogue a établi ses quartiers ici. »
« C’est votre spécialité, chevalier. »
« Les choses ont tourné ainsi. »
La voix de Yulian était aussi neutre que toujours. Il gardait constamment le même ton, mais une profonde lassitude se dissimulait dessous.
Monseigneur… Monseigneur…
Juste une pièce… Je vous en prie, juste une pièce…
J’ai faim…
Des voix suppliantes s’élevaient de la rue. Il y avait des enfants. Des vieillards. Tous avaient le visage creusé par la faim ou abruti par la drogue.
Le district quarante-trois avait toujours été ainsi. C’était le pire bidonville de l’Empire, aux portes de la cité souterraine.
« Quand je viens ici, il m’arrive d’y réfléchir. »
Yulian prit soudain la parole.
« À ce qui a mal tourné pour ces gens, et à l’endroit où tout a commencé. »
Il regardait droit devant lui. Les vagabonds ne lui faisaient pas détourner les yeux.
« À la façon dont ils ont fini par vivre ainsi. »
Je savais pourquoi Yulian m’avait amené ici. Il voulait me montrer quelque chose. Sans doute la réalité de ceux dont la vie n’avait rien à voir avec le monde des nobles.
« Ils auraient pu être l’un des nôtres, et nous aurions pu être l’un des leurs. »
Yulian était un homme aux convictions solides. Cela le rendait inflexible. Je ne pourrais jamais le convaincre, mais même ce trait-là méritait le respect.
Yulian s’arrêta près d’un bâtiment en ruine.
« Maximilian. Qu’en pensez-vous ? »
Je lui répondis :
« Je n’en pense rien. »
Sans un mot, Yulian me demanda ce que je voulais dire.
« Je n’ai pas le temps de me soucier des miséreux. Aucun monde ne peut éliminer la faim et le mal. Les dénombrer un par un, c’est comme compter les grains de sable d’une plage en marchant. »
La mentalité que je portais en moi en tant que noble…
Elle avait déjà volé en éclats avant ma régression. Je n’étais pas un élu, et les Ebenholtz n’étaient pas une maison noble.
« Nous avons un but. Nous devons avancer vers lui. »
À présent, j’avais un objectif.
C’était une ambition immense : survivre. Une grande cause : ne pas être anéanti.
« Si nous nous inquiétons pour des broutilles, le monde s’achèvera, chevalier Yulian. »
Un léger sourire se dessina au coin des lèvres de Yulian. Peut-être ma réponse lui plaisait-elle.
Probablement pas.
Ce que j’avais dit allait à l’encontre de ses convictions.
Pourtant, Yulian ne jugeait jamais les autres à la légère. Il n’essayait pas non plus de les changer de force. Il se contentait de les accepter tels qu’ils étaient.
« Je vois. C’est possible. »
Yulian me fit signe du regard.
« Préparez-vous, Maximilian. »
« Bien, chevalier Yulian. »
J’interpellai Yulian. Une main posée à la taille, il se tourna vers moi.
« Vous pouvez m’appeler Max. »
Yulian était un véritable noble. Né dans l’une des maisons les plus prestigieuses de la noblesse, il avait suivi une voie réservée à l’élite.
Et pourtant, il regardait ceux qui étaient en dessous de lui et cherchait à les comprendre. Il se débattait avec cette question. Il s’était forgé des convictions différentes de celles que sa naissance aurait dû lui dicter, et, au moment décisif, il avait défendu ce qu’il croyait juste.
Sa bonté inébranlable était la raison décisive pour laquelle j’avais pu me libérer du lavage de cerveau impérial.
──Et c’est ainsi que le monde prit fin.
« ……Max. »
En prononçant mon nom, Yulian leva son arme. C’était une épée large, dont la lame s’était amincie à force de trancher.
« Maintenant, tirez votre épée. »
Je hochai la tête et dégainai la mienne. Yulian désigna un mur, à l’écart de l’entrée du bâtiment.
Un chevalier était plus résistant que la plupart des chars. Inutile de passer sagement par une porte.
« Allez-y. »
« Bien. »
À l’ordre de Yulian, je brandis mon épée longue.
Fschlak !
Tandis que je tranchais le mur du bâtiment d’un seul coup, une pensée me traversa l’esprit.
Pourrais-je, un jour, abattre Yulian ?
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