Chapitre 204
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ The Reluctant Imperialist
Chapitre 204
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Anti-Régime (2)
Froufrou… Froufrou…
Dans la prison du nord de Lobrus, tandis qu’au-dehors tombait une pluie verglaçante de mauvais augure, se trouvait le bureau privé du directeur, entièrement coupé du monde extérieur.
Le directeur Petrin fusilla du regard Maksim, qui n’était autre que Yelena déguisée, assise de l’autre côté du bureau.
« … Le Comité central du Parti me prend pour cible, c’est ce que vous dites ? »
Une profonde ride barra le front du directeur. Il laissa bientôt échapper un rire sec et demanda :
« Sur quoi vous fondez-vous pour débiter ces absurdités ? Savez-vous seulement pour qui je travaille ? »
« C’est simple. »
Yelena s’adossa à son fauteuil avec une parfaite décontraction.
« D’où venait votre grand-père, directeur ? »
Le visage du directeur se durcit aussitôt. Des décennies plus tôt, des immigrants avaient traversé la frontière orientale pour fuir l’oppression de l’Empire. Son grand-père faisait partie de ces Impériaux qui avaient suivi le mouvement et s’étaient installés à Lobrus.
« … C’est vrai. Mon grand-père venait de l’Empire. C’était il y a des décennies, presque un siècle. Et ça suffirait à justifier une purge ? »
Yelena acquiesça.
Tout comme l’Empire traquait les sous-espèces, l’Alliance orientale ne faisait guère mieux dans les faits. La Grande Purge du Secrétaire général ferait des millions de victimes.
« Vous le savez aussi bien que moi. De nos jours, le moindre lien avec l’Empire suffit à faire emmener quelqu’un dans un camp de rééducation par le travail. Vous pensez que vous feriez exception ? »
Le directeur s’efforça de garder son calme, mais ses mains posées sur le bureau le trahissaient.
« Alors, vous pouvez me défendre ? »
Les lèvres de Yelena s’incurvèrent.
« Voyez cela comme une assurance au strict minimum. En ces temps-ci, un avocat privé n’est peut-être plus un luxe. »
« … »
Le directeur la dévisagea.
Toc. Toc. Il tambourina des doigts sur le bureau, puis sortit une cigarette et la glissa entre ses lèvres.
Yelena se pencha en avant et actionna son briquet. Clic. Ffff… La flamme en embrasa le bout.
Le directeur eut un petit rire.
« … Très bien. Admettons que j’aie besoin de vous. Qu’est-ce que vous voulez ? »
« Un ou deux des nombreux camps de rééducation par le travail de l’Est. Je veux devenir la maîtresse d’un endroit de ce genre. »
Les yeux du directeur s’écarquillèrent. Il resta un moment sans rien dire, puis souffla, incrédule :
« Ha ! »
Un rire creux résonna dans le bureau hermétiquement clos.
« Vous voyez grand. »
« C’est un rêve que je caresse depuis longtemps. Dans un endroit désolé et glacé comme celui-ci, je veux me bâtir mon propre domaine, un lieu où personne ne viendra me déranger… quelque chose dans ce goût-là. »
« Je pourrais vous faire jeter en prison sur-le-champ pour une ambition pareille. »
La menace se mêla à la fumée de cigarette.
« Vous le pouvez. »
Yelena sourit.
Le directeur agita la main comme si elle ne méritait même pas qu’il s’en occupe, mais elle avait une carte à jouer.
Bientôt, il viendrait ici…
* * *
L’oppression de l’Empire écrasait tous ceux qui s’opposaient au système.
Livres interdits. Théories interdites. Idées interdites. D’innombrables personnes avaient tourné le dos à leur patrie, incapables de supporter cette pression étouffante. Pas seulement les purs Aran, que l’Empire tenait pour sacrés, mais aussi les autres races et les sous-espèces qu’il opprimait.
Naturellement, l’Empire tenta de les empêcher d’émigrer. Il institua une taxe impériale à l’émigration. Pour ceux dont les intentions étaient trop évidentes, il alla jusqu’à interdire les déplacements.
Malgré tout, certains fuirent au-delà des frontières impériales pour survivre ou vivre selon leurs convictions, vers l’ouest, à Kanillan, ou ici même, dans l’est de Lobrus.
Des gens qui se réclamaient du « Parti communiste impérial » et suivaient le système oriental, qu’ils encensaient…
Boum.
Au Théâtre Balshor, la compagnie nationale de ballet était en pleine représentation.
Vêtues de blanc immaculé, les danseuses bondissaient avec grâce, puis retombaient avec la légèreté d’une plume. Un art délicat et dynamique, façonné par le corps humain.
Mais ces mouvements gracieux dissimulaient une intention meurtrière. Après la chute de l’Empire, on avait appris que certaines des danseuses sur scène avaient été des Adversaires.
Boum.
Mon cœur battait.
Il y avait ici de nombreux agents Izenheim.
Boum.
Pour mémoire, Zerof n’était pas à sa place.
Il était probablement parti discuter de ma proposition.
Seul dans la loge VIP, j’observai les danseuses, analysant leurs mouvements comme si je les démontais pièce par pièce. La contraction et le relâchement de muscles parfaitement maîtrisés, le flux de mana qui se glissait en douceur dans les interstices les plus étroits.
À vrai dire, c’était la première représentation de ballet à laquelle j’assistais.
Pourtant, en regardant ces mouvements d’une maîtrise parfaite, je trouvais avec une facilité déconcertante comment les intégrer à mon épée et à mes propres gestes.
En tant que futur chef de la maison Ebenholtz, il me faudrait un jour créer mon propre style d’escrime.
L’état ultime que visaient les arts secrets des Ebenholtz était une élégance sans le moindre défaut. Une précision qui épousait le cours de la nature et tranchait le souffle de l’ennemi selon la trajectoire la plus belle qui soit.
Boum.
Les lignes que les danseuses dessinaient sur scène s’imprimèrent dans mon regard, et je me plongeai dans mes réflexions.
…
Guidé par le directeur du théâtre, je gagnai les coulisses et la salle d’attente.
J’échangeai quelques mots avec les danseuses, dont les corps luisaient encore de sueur.
Boum.
Bien sûr, plusieurs agents Izenheim se mêlaient à elles. Chaque fois que je leur souriais et leur serrais la main, une intention meurtrière montait en moi, mais je ne pouvais rien faire pour le moment. Je me contentai de garder la tenue d’un noble.
Zerof revint ensuite.
Son visage était bien plus fermé que lorsque je lui avais fait ma proposition. Il me conduisit dans une salle de réunion hermétiquement close, protégée par une magie insonorisante.
Ffff. Gratte !
À peine assis, Zerof craqua une allumette et alluma sa cigarette.
Sssss…
Un épais nuage de fumée âcre s’éleva.
Le tabac de Lobrus ne sentait pas bon. Âpre, amer, infect. Le genre d’odeur que je n’avais aucune envie de respirer.
Zerof me fixa, puis prit lentement la parole.
« Duc Ebenholtz, de nombreux immigrants venus autrefois de l’Empire sont actuellement détenus dans nos camps de rééducation par le travail. »
C’était l’ouverture que j’avais prévue.
« Du point de vue de l’Empire, ce doivent être des contre-révolutionnaires, une épine dans son pied. »
« On peut dire ça. »
À ma réponse, les yeux de Zerof se plissèrent.
L’Alliance orientale ne faisait pas confiance aux immigrants impériaux. À cause de la suspicion paranoïaque du Secrétaire général Varmil, ou du moins de ce qui y ressemblait vu de l’extérieur, quiconque était étiqueté « immigrant », intellectuel ou ouvrier, se faisait emporter par les vents glacés de la Grande Purge.
« Alors, en échange de la remise de ces gens à l’Empire… »
Zerof se pencha au-dessus de la table et en vint enfin au fait.
« Les descendants de l’ancienne monarchie et les vestiges de la noblesse qui ont fui vers l’Empire pendant la révolution orientale. »
À l’origine, Lobrus était une monarchie. Quand Varmil s’était hissé au pouvoir au terme d’une révolution sanglante, certains des dignitaires de l’ancien régime avaient échappé à l’exécution en fuyant vers l’Empire.
« Un bon nombre d’entre eux sont encore en vie et respirent au cœur de l’Empire. »
La proposition de Zerof était simple.
Nous vous remettons ceux qui ont des liens avec l’Empire, et vous nous remettez ceux qui ont des liens avec Lobrus.
« Très bien. C’est raisonnable. »
Je hochai la tête avec un sourire.
Remettre à l’Est les vestiges d’un État déchu et récupérer en échange des ressortissants impériaux me semblait être une assez bonne affaire, tant en principe que dans les faits.
« Cependant… »
Je joignis les mains et regardai Zerof droit dans les yeux.
« Il y a encore quelqu’un que je veux, à titre personnel. »
« … À titre personnel ? »
« Oui. Le descendant du terroriste qui a orchestré l’ancien attentat contre la Gare centrale impériale. »
Ma voix trancha l’air vicié de la pièce.
« Le descendant de ce traître a fui à Lobrus, changé d’identité et y vit depuis. »
Zerof fronça les sourcils. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier.
« Qui est-ce ? »
Avec un sourire affable, je nommai l’endroit où Yelena s’était rendue.
« Petrin Miller. Il paraît qu’il dirige actuellement la prison du nord de Lobrus. »
À cet instant, le visage de Zerof tressaillit.
Zerof Nikolai. Il aspirait à devenir le bras droit de Varmil et avait mené des purges massives dans la population, tout en gardant parmi ses proches un descendant de troisième génération d’immigrants impériaux.
C’était précisément pour cela que j’avais pris la peine de lui faire cette proposition.
* * *
… Les rumeurs se répandirent en un instant. L’accord conclu avec Maximilian devint un secret de Polichinelle au sein du Parti. Dans plusieurs camps de rééducation par le travail de Lobrus, on tria les ouvriers d’origine impériale, et des réunions furent convoquées au Comité central du Parti.
« Markovich Miller. Directeur de la prison du nord. Descendant d’immigrants impériaux. »
Autour de la table du Comité central du Parti, Georg, ennemi juré de Zerof, jeta un dossier sur la table et ricana.
« Je n’ai jamais fait confiance à ce salaud. C’est un bâtard impérial jusqu’à la moelle. »
Petrin, directeur de la prison du nord de Lobrus, figurait parmi les conditions posées par Maximilian pour l’échange.
« … »
Zerof fusilla Georg du regard en ravalant sa colère bouillonnante.
Petrin appartenait à la faction de Zerof. Le directeur était la source des fonds d’hommage qui alimentaient le coffre secret.
« Et, comme par hasard, plusieurs accusations de contre-révolution ont aussi été portées contre lui. »
Le rapport venait de l’un des subordonnés directs de Georg.
Une manœuvre politique à peine voilée pour couper Zerof de ses fonds et limiter son pouvoir.
« … Est-il vraiment nécessaire de livrer un directeur de prison aussi compétent à ces salauds d’Impériaux ? On pourrait leur refiler quelqu’un d’autre et en finir. »
Zerof s’obligea à formuler son objection avec douceur, mais Georg laissa échapper un ricanement moqueur, comme s’il l’avait attendu.
« Ce chevalier impérial l’a réclamé expressément. Qu’attendez-vous de nous ? Si nous voulons récupérer ces vestiges de l’ancien régime, nous devons au moins montrer notre bonne volonté. »
Hé hé hé. Un ricanement de serpent s’échappa de la gorge de Georg.
« À moins que, membre du Comité Zerof, vous ne comptiez défier la volonté de notre grand Secrétaire général ? »
La volonté du Secrétaire général. À ces mots, la mâchoire de Zerof tressaillit comme prise d’un spasme.
« Membre du Comité Zerof, réfléchissez-y. Vous ne pouvez pas continuer à serrer contre vous un cadavre en décomposition jusqu’à pourrir avec lui. »
Georg secoua la tête, comme s’il le regrettait sincèrement.
« Ah, j’en ai assez dit. J’ai un autre rendez-vous… »
Il se leva alors et quitta le premier la salle de réunion.
Crrrk.
Zerof grimaça en serrant les dents, le regard meurtrier fixé sur le dos de Georg.
Yelena connaissait l’homme qu’on appelait Zerof.
Elle connaissait chaque lien secret de son réseau de pouvoir, chacun de ses proches.
Elle savait donc aussi que le directeur Petrin était l’un des confidents de Zerof.
Elle n’était pas stupide.
Sa maison Yumanov avait été exterminée par ces gens, mais même à l’époque, ils ne négligeaient jamais les précautions à prendre contre leurs adversaires politiques.
« … »
Yelena observa en silence le directeur Petrin, assis en face d’elle.
Le nom complet du directeur était Petrin Markovich Miller. Miller était une déformation lobrussienne du nom impérial Muller.
« La dernière fois, vous étiez prêt à me jeter au cachot sur-le-champ. Pourquoi m’avoir fait appeler tout à coup ? »
La semaine précédente, Yelena avait été chassée après avoir tout juste réussi à laisser une carte de visite.
« … »
Cette fois, le directeur Petrin l’avait convoquée lui-même.
« Qu’y a-t-il ? Vous avez attrapé une maladie incurable ? »
Même face à son sarcasme, Petrin s’efforça de garder son calme, mais il avait déjà le teint pâle, comme s’il n’avait pas dormi depuis plusieurs nuits.
« Directeur, vous ne m’entendez pas ? »
« Taisez-vous. »
« Ah, oui. »
« … J’ai vérifié votre identité. »
Flap !
Petrin lança sur le bureau une épaisse liasse de documents. C’étaient des faux, préparés à la perfection par les espions de Maximilian.
Date et lieu de naissance, diplôme universitaire, licence d’avocat, jusqu’aux moindres détails de son histoire personnelle : tout y figurait.
Ils avaient probablement usurpé l’identité d’une personne réelle et l’avaient plaquée sur elle de toutes pièces.
« Mais, maître, ce que vous racontiez il y a quelques jours était faux. »
« Faux ? »
« Ce salaud d’Ivan m’a bien dénoncé au Parti. Mais ce qui s’abat sur moi maintenant… ce qui vient me chercher, ce n’est pas seulement l’accusation de ce petit rat. C’est quelque chose de bien plus grave… »
Petrin poussa un lourd soupir et laissa sa phrase en suspens. Ses deux mains posées sur la table tremblaient. Le directeur les abaissa rapidement pour le cacher.
« Un putain de char est apparu de nulle part. »
Un char.
À ce mot lourd de sens, le sourcil de Yelena tressaillit.
« … Un char ? »
Puis Petrin lâcha le nom d’un homme dans l’accent rude propre à l’Est.
« Maximilian Ebenholtz. »
Quand le nom qu’elle attendait tant sortit de sa bouche, Yelena réprima un rire.
À la place, elle écarquilla les yeux et prit un air stupéfait.
« Maximilian… Vous voulez dire ce chevalier de l’Empire ? »
« C’est ça. Ce boucher humain complètement dingue. »
Petrin se mordit violemment la lèvre.
« Ce salaud a fait tout ce chemin jusqu’à l’Est pour nous tuer, nous aussi… »
La joue de Petrin tressaillit. Yelena l’observa attentivement.
Tout se déroulait exactement comme elle l’avait prévu.
C’était pour cela qu’elle avait risqué sa vie et rampé jusqu’à cette prison du nord.
Pour cela qu’elle avait fixé le rendez-vous ici et approché le confident de Zerof.
Boum !
La porte de fer du bureau du directeur s’ouvrit à la volée et un subordonné se précipita à l’intérieur.
« D-directeur ! Des gens du Comité central du Parti sont arrivés ! Et… »
Il déglutit sèchement.
Sa voix terrifiée reprit :
« Ils disent que le chevalier impérial Maximilian est avec eux. »
Tout cela avait été prévu depuis le début.
Une opération conjointe, secrètement coordonnée par Maximilian et Yelena.
« … »
Petrin, livide, se leva d’un bond. Il fixa Yelena de ses yeux injectés de sang et grogna :
« Je vais vous présenter à eux comme mon avocate. »
D’un geste brusque, Petrin l’empoigna par le col et la tira debout.
« Si vous ne parvenez pas à me défendre… »
Du point de vue de Yelena… enfin, quelle utilité une simple avocate pouvait-elle bien avoir face à un homme comme Maximilian, l’un des dirigeants de l’Empire, et aux cadres du Parti de Lobrus ?
« Alors, vous mourrez avec moi ici, aujourd’hui. »
Peu importait.
Les choses suivaient déjà le scénario convenu.
« Allons-y. »
« … Suivez-moi. »
Pas. Pas.
Petrin trébuchait sans cesse, comme si ses jambes avaient perdu toute force. Yelena inspira lentement et le suivit.
Pas. Pas.
À partir de là, je sauverais Petrin de la menace que représentait Maximilian, et Petrin finirait par me faire confiance.
Pas. Pas.
Ce serait le nouveau point de départ de « nous ».
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