Chapitre 20
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ The Reluctant Imperialist
Chapitre 20
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Au bout du compte, le problème, ce sont les gens
Yan Novak rentra chez lui en traînant les pieds.
« … Grand frère ! »
« Grand frère ! »
À peine eut-il passé la porte que ses cadets s’accrochèrent à lui. C’étaient tous de tout petits enfants. Ils avaient dû pleurer pendant des heures ; ils avaient les yeux gonflés.
« Grand frère, qu’est-ce qui est arrivé à ton visage… ? »
« C-comment ça a pu arriver, grand frère ? »
« Yan. »
Leur père apparut derrière les enfants inquiets. Son expression était indéchiffrable et, avant toute chose, il leur aboya dessus :
« Allez tous à l’intérieur ! »
À sa voix sévère, les enfants se précipitèrent dans l’étroite pièce. Leur père contempla Yan, couvert de blessures, et poussa un soupir.
« … Tu n’as mal nulle part ? »
« … »
Yan acquiesça en silence.
« Tant mieux. »
« … Oui. »
« Va te reposer. »
Il lui avait toujours dit de ne pas se mêler de politique, ni de manifestations, ni de rien de tout ça. Mais aujourd’hui, il n’ajouta rien.
Yan monta l’escalier jusqu’à sa chambre, au deuxième étage. Il s’allongea sur un lit dur comme une planche et fixa le plafond d’un regard vide.
Il repensa à ce chevalier.
Ce qu’il avait vu, c’était une grâce qui avait contraint ces enquêteurs bestiaux à s’agenouiller, incapables de prononcer le moindre son.
Voilà ce qu’étaient la vraie force et la vraie autorité.
« Si tu continues à faire de ton mieux là où tu es, nous nous reverrons un jour… »
Le visage de Yan se durcit et il se redressa. Il saisit l’enveloppe et en vida le contenu : dix mille dollars, une lettre de recommandation, une carte d’identité. Il les contempla longuement, puis dévala l’escalier. Des morceaux manquaient aux marches, qui semblaient prêtes à s’effondrer d’un instant à l’autre.
Son père était assis dans le salon, sous une faible lumière, le visage accablé. Il devait sans doute s’en vouloir.
« … Père. »
Yan s’assit en face de lui et posa sur la table la moitié des billets que le chevalier lui avait donnés.
« Yan, où as-tu trouvé ça… ? »
« Je… »
Il n’avait pas besoin de se justifier. Et il ne devait pas le faire.
Se mordant la lèvre, Yan se contenta d’exprimer sa résolution :
« Je vais quitter Gennen. »
* * *
Arrêter la mauvaise personne ne se contente pas de créer une victime de l’injustice de plus : cela entraîne des conséquences bien pires.
Le véritable cerveau de l’opération peut ainsi rester caché et continuer d’agir dans l’ombre.
Les Izenheim s’infiltreraient profondément dans les groupes armés, notamment la Faction révolutionnaire et le bloc indépendantiste. J’espérais que les enquêteurs de Gennen, Zendo compris, seraient à la hauteur.
Ça allégerait au moins ma charge de travail.
« … Hmm. »
Au commissariat central de Gennen, je reçus de nouveaux dossiers d’enquête de Zendo.
« Pas mal. »
J’avais demandé à Dieter d’enquêter sur les origines sociales de Zendo et sur son passé. Il avait ses propres raisons de haïr le bloc indépendantiste.
S’il était capable de faire preuve d’une telle fureur et d’une telle agressivité sans raison, alors il était né brisé, de toute façon.
Autrefois, ses parents avaient été massacrés par le bloc indépendantiste.
« Zendo… »
Je ne me souvenais pas de ce nom avant ma régression. Autrement dit, il n’avait pas été quelqu’un qui sortait du lot. Il avait probablement passé ses journées à enquêter à Gennen, jusqu’à ce que la Faction révolutionnaire le poignarde.
Cela dit, si je ne cherchais que des gens qui avaient déjà fait leurs preuves, je perdrais du temps.
Clac. Clac. Clac.
Je fis claquer mes doigts en réfléchissant.
Méritait-il qu’on lui donne sa chance ?
Plus encore : méritait-il qu’on le soutienne ?
« … Je le saurai en essayant. »
La maison Ebenholtz avait largement les moyens. Je pouvais d’abord le faire progresser ; s’il s’avérait toujours inutile, je pourrais m’en débarrasser sans regret. J’avais aussi besoin de subordonnés comme Zendo, des hommes que le ressentiment poussait à agir.
Surtout, si la situation ne s’améliorait pas là-bas, le « Printemps de Gennen » éclaterait. Cet événement serait très néfaste pour l’Empire.
J’appelai Dieter.
« Dieter. »
« Oui, monsieur. »
« Dis à Zendo que j’ai lu les dossiers. Fournis-lui aussi du matériel : équipement d’écoute téléphonique et de surveillance, détecteurs de traces de mana, ce genre de choses. »
Le commissariat central de Gennen n’était encore qu’un commissariat dans un territoire autonome. Les installations, le matériel et les finances étaient si rudimentaires qu’on n’y avait introduit le téléphone que l’année précédente.
« Compris. »
« Et Yan ? »
« Sa nouvelle identité a été confirmée dans le sud-ouest de l’Empire. »
Yan était parti vers le sud. Dieter avait tout réglé à la perfection.
« Par ailleurs, nous avons terminé les achats de terrains dont vous m’aviez parlé. Les prospections de pierres de mana ont donné des résultats intéressants, mais un problème s’est présenté. »
« Un problème ? »
« Les puissants locaux de la région sont difficiles à gérer. Des manifestations contre l’exploitation minière ont déjà commencé, sous prétexte de protéger l’environnement. »
« … Hé. »
Je laissai échapper un petit rire. Je m’y étais attendu dès le départ. Le sud regorgeait de potentats locaux qui y exerçaient une grande influence.
« Dieter. »
Ironiquement, cela permettait aussi à la région d’échapper davantage à la corruption la plus abjecte de l’Empire. Mais les habitants y avaient tout de même développé leur propre cloaque.
« Ebenholtz est derrière toi, désormais. »
Si l’argent pouvait tout régler, je pouvais payer.
Mais, dans ce cas précis, payer ne ferait que les encourager à s’accrocher à nous pour toujours.
« Ça veut dire que tu peux tous les balayer. »
Je n’avais pas de temps à perdre avec ces salauds. Il fallait gagner de l’argent vite, puis le dépenser tout aussi vite.
« Oui. Compris. »
« Bien. Si quelque chose te paraît obscur ou te préoccupe… »
Je réfléchis un instant au modèle de Dieter. À qui voulais-je qu’il ressemble ? Dans quelle direction voulais-je le voir évoluer ?
Une seule personne me vint à l’esprit.
« Demande à Engi. C’est le majordome de notre maison. Je t’enverrai ses coordonnées. »
Avant ma régression, Dieter avait été un secrétaire aux finances de l’Empire extrêmement compétent. On l’avait exécuté, le jugeant fou et borné, parce qu’il avait refusé une proposition du cabinet restreint.
« Oui. »
À tout le moins, il mènerait une vie meilleure à mes côtés.
* * *
À Hermès, dans le sud de l’Empire, cinq familles influentes se réunirent dans une pièce secrète.
Elles étaient là pour répondre à l’arrivée d’un invité indésirable qui, depuis la semaine précédente, s’était immiscé dans leurs affaires.
« … Une entreprise a discrètement acheté des terrains près des monts Rommilton. »
Depuis toujours, l’autorité impériale n’avait jamais réussi à s’imposer pleinement dans le sud.
La faute aux immenses monts Vitar, qui traversaient l’Empire.
« J’ai entendu dire qu’ils avaient aussitôt commencé à prospecter le filon. Pas même un mot pour nous prévenir. Comme ces salopards du centre. »
Des tunnels avaient enfin été creusés et les transports étaient devenus plus faciles, mais, pendant près d’un millénaire d’histoire impériale, le sud était resté coupé du centre.
« C’est absolument inadmissible. Nous ne pouvons pas les laisser abîmer la magnifique nature d’Hermès. »
« Bien entendu. La protection de l’environnement est notre devoir à tous, n’est-ce pas ? »
Voilà pourquoi, dans de nombreuses régions du sud, les bureaucrates et les notables locaux s’étaient entendus pour bâtir leur propre pouvoir. Hermès, en particulier, était depuis longtemps connue pour extorquer d’énormes « fonds de développement » aux entreprises étrangères, en se cachant derrière toutes sortes de prétextes.
« Nous avons déjà préparé des manifestants parmi les citoyens de bonne volonté. Lorsqu’ils comprendront nos intentions sincères, ils se retireront d’eux-mêmes. »
C’était ainsi que fonctionnaient les manifestations. Elles faisaient partie d’un accord.
Si l’entreprise faisait preuve de bonne volonté, ils acceptaient ses propositions et se retiraient.
Et s’ils découvraient un filon de pierres de mana, il leur faudrait faire preuve d’une bonne volonté encore plus grande, à la mesure de sa valeur…
« Cessez immédiatement l’exploitation des pierres de mana près des monts Rommilton et arrêtez de défigurer ce paysage sacré ! »
« Retirez-vous ! »
« Retirez-vous ! »
Des centaines de manifestants scandaient des slogans à l’entrée de la montagne. Ils barraient la route aux mineurs et saccageaient le matériel et les machines qu’on installait.
« Dégagez, bande de salauds du centre ! »
« Comment osez-vous ! Vous croyez pouvoir détruire une nature façonnée au fil des millénaires ? »
« Espèces de fils de pute ! Il faudra me passer sur le corps pour avancer ! »
Alors qu’ils hurlaient de toutes leurs forces, quelque chose tomba près de leurs pieds. Paf. Cling cling.
Quelques petites boîtes.
Les manifestants tressaillirent et les fixèrent.
Des grenades fumigènes.
Pshhhhhhh— !
Les boîtes tournoyèrent et répandirent un brouillard gris. Tandis que les manifestants paniquaient, des assaillants surgirent.
Sans un mot, ils se ruèrent sur eux et brandirent des tuyaux d’acier.
Pan ! Crac ! Broooom !
Des coups sourds retentirent tandis que le métal écrasait os et chair. Le lieu de la manifestation sombra dans le chaos en un instant, et les cris de douleur emplirent les environs.
Aaaah ! Kraaah !
Un manifestant s’enfuit, pris de panique, et appela quelqu’un.
Driiiing— !
Dans la pièce secrète où les notables locaux discutaient,
un terminal sonna.
« … Ah, excusez-moi. »
L’un des cinq notables d’Hermès coupa l’appel. Ils s’apprêtaient à reprendre leur réunion quand
Boum !
Dans un fracas explosif, la porte vola en éclats. L’entrée s’effondra et des débris jaillirent dans la pièce.
Derrière, apparurent des policiers impériaux armés, qui firent irruption avec fracas.
« Q-qui êtes-vous, bande de salauds ?! »
« En vertu des articles 237 et 314 du Code pénal impérial, nous plaçons dès à présent “Marcus Steiner”, “Jin Yusef” et quatre autres personnes en état d’arrestation d’urgence pour corruption, abus de pouvoir et organisation d’un rassemblement illégal. »
Les policiers citèrent la loi impériale et les maîtrisèrent. Quand les menottes se refermèrent sur leurs poignets, les notables locaux se mirent à hurler comme des hommes en pleine crise.
« Espèces de fous ! Vous savez seulement qui je suis ?! »
« Ici, c’est le sud ! »
« Le sud fait toujours partie de l’Empire. La même loi s’applique partout. »
« Bande de porcs ! On vous a soudoyés aussi, c’est ça ?! Les nobles du sud ne vont pas laisser passer ça ! »
On les emmena en quelques instants.
* * *
… Jensen, le maire d’Hermès, reçut la nouvelle sans tarder.
Il avait noué des liens étroits avec ces notables locaux et, furieux, monta dans sa voiture.
« Ces putains de salauds. Pour qui se prennent-ils à soutenir ce genre de combine ? Je devrais au moins voir leurs gueules… Hein ?! »
Screeech !
Le chauffeur pila. Un homme se tenait juste devant la voiture.
« C’est qui, ce connard ?! »
Un homme portant des lunettes sans monture s’approcha lentement et frappa à la vitre arrière.
Toc toc.
« … »
Jensen baissa la vitre.
« Ravi de vous rencontrer, monsieur le maire. Je suis Dieter Schmidt, de Veritas Trade. »
« Quoi ? Veritas ? Ah, les types qui exploitent les pierres de mana à Rommilton ? C’est vous qui avez organisé tout ça ? Espèce d’idiot, vous ne savez donc pas comment le monde fonctionne ? Vous vous êtes attaqué à la mauvaise personne. Vous croyez que la mairie va approuver… »
« Récemment, monsieur le maire, plusieurs plaintes ont été déposées contre vous et d’autres notables locaux pour corruption. »
« Des plaintes ? Ha ! Vous autres du centre, vous n’y comprenez rien. Dans le sud, ce genre de pratique… »
« Je vous prie de lire les détails. »
Dieter lui tendit deux dossiers d’accusation. Pendant ce temps, de nouveaux visages suspects apparurent aux abords de la mairie.
De grands gaillards traînaient dans les parages sans rien faire de particulier.
« Il y a deux actes d’accusation. L’un vous concerne. L’autre… vous savez de quoi il s’agit, inutile que je le précise. »
« Ha ! »
Le maire Jensen s’apprêtait à les déchirer, mais vérifia machinalement le sceau de l’enveloppe.
Un tigre d’argent.
Un tigre d’argent.
Il l’avait déjà vu souvent quelque part — dans ses manuels scolaires, pour être exact…
L’emblème d’Ebenholtz.
« Il semblerait que tout le monde ait pris un peu trop ouvertement, en appelant ça une coutume. »
À ces mots de Dieter, la bouche de Jensen s’assécha. Il sentit le sang quitter son visage.
Les nobles du centre ne cherchaient généralement pas querelle au sud, mais Ebenholtz n’était pas une maison noble comme les autres. Ce n’était pas une famille ordinaire.
« Vous voulez passer un appel ? »
Dieter lui tendit un terminal. Le corps du maire trembla.
« Ou préférez-vous rentrer chez vous et devenir notre ami ? »
« … »
Les lèvres de Jensen tressaillirent. D’une main tremblante, il passa ses doigts dans ses cheveux.
Mais il n’avait pas beaucoup de temps.
Le maire hésita, dévisagea Dieter, impassible, puis demanda :
« … Comment devenir votre ami ? »
Dieter inclina légèrement la tête.
« Restez chez vous et attendez. Une occasion se présentera. À ce moment-là, je vous prie de vous occuper du nettoyage. »
« … »
Jensen sortit de la voiture sans un mot. Accompagné de son secrétaire, il retourna à la mairie d’Hermès.
Dieter le suivit des yeux en silence. Une approbation discrète lui parvint :
« Beau travail. »
C’était Engi, celui qui l’avait formé personnellement. Dieter baissa la tête.
« C’est grâce à vous. C’est ma première opération sur le terrain. »
« Ce n’est rien. Pour une première, c’était parfait. »
Aux yeux d’Engi, Dieter avait un talent proprement génial pour suivre les flux d’argent. À cela s’ajoutait sa capacité à faire abstraction de ses émotions au travail, qui faisait de lui un opérateur de terrain idéal.
Le jeune maître Maximilian avait un excellent instinct pour juger les gens.
Engi esquissa un doux sourire.
« Monsieur Dieter Schmidt, savez-vous pourquoi une maison est puissante ? »
« Pourquoi une maison est puissante… »
Dieter pencha la tête, comme s’il l’ignorait.
« Parce qu’elle se transmet à travers les générations. Messire Maximilian cherche sans doute à se constituer son propre réseau, sa propre organisation, n’est-ce pas ? »
S’affranchir de la maison principale était le premier pas pour s’émanciper de son père.
Ebenholtz — Sebestian — le savait parfaitement et le laissait faire malgré tout.
Bien sûr. Sebestian était désormais le maître d’Ebenholtz, mais, au bout du compte, Maximilian hériterait de tout.
« Mais messire Maximilian appartient aussi à Ebenholtz. Il a donc pleinement le droit de disposer du réseau de relations que cette maison a bâti au fil des générations. Il suffit de le lui transmettre, peu à peu. »
Engi regarda Dieter. Dieter soutint son regard.
« Oui. Merci. »
« Et il y a une chose capitale à ne jamais oublier dans ce processus. »
Les yeux d’Engi se plissèrent en croissants de lune. C’était davantage un avertissement qu’un sourire.
« Ne trahissez jamais le jeune maître. Je vous le dis pour vous, monsieur Dieter, pas pour lui. »
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