Chapitre 193
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste malgré lui
Chapitre 193
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Un pays pour les faibles
[ La République de Prozen condamne fermement l’invasion illégale de la Balkanie ! ]
[ Le royaume d’Itelik annonce sa participation aux sanctions économiques contre la Balkanie ]
[ Déclaration de l’Alliance orientale de Lobrus : « Cessez immédiatement cette guerre d’agression barbare et anachronique ! » ]
Comme prévu, les grandes puissances du continent condamnèrent la guerre d’agression les unes après les autres. Dans le même temps, elles rompirent leurs relations commerciales avec la Balkanie. Les livraisons de produits stratégiques et de denrées alimentaires furent interrompues.
Une belle justification, au nom de l’aide apportée au faible État du Mekerel.
Tout le continent isolait la Balkanie et la montrait du doigt, tandis que l’Empire était le seul à garder le silence.
« Ça vous va comme un gant. »
Je fis venir le professeur Ruben dans la capitale impériale et lui fis revêtir un costume sur mesure de la plus haute qualité.
« Ah, merci… »
La marque s’appelait Exinon. C’était un tailleur de luxe apprécié des nobles du palais, et le fournisseur attitré des uniformes de cérémonie de l’Ordre des Sentinelles.
« Professeur Ruben, souvenez-vous bien de ceci. Quoi que vous entende dire aujourd’hui l’homme que vous allez rencontrer, ne cessez de le couvrir d’éloges, comme si cela vous venait naturellement. »
Tout en lui ajustant moi-même le col et les poignets, je lui expliquai comment se comporter avec Leutern II.
« Si vous voulez dire le féliciter… »
« Par exemple, même s’il se met à débiter des absurdités sur la situation actuelle en Balkanie. »
Les nobles du palais, surtout ceux du genre de Leutern, n’aimaient souvent pas les érudits et finissaient par se brouiller avec eux.
La raison était simple.
Les érudits ne supportaient pas les absurdités que les nobles proféraient en prétendant savoir de quoi ils parlaient. Ils les interrompaient sans cesse et relevaient leurs erreurs.
« S’il y a ne serait-ce qu’une petite part de vérité dans ce qu’il dit… »
Je croisai le regard de Ruben et insistai sur chaque mot.
« Vous pouvez exagérer vos réactions. Élevez la voix s’il le faut. Ne lésinez pas sur les compliments. »
« … Oui, j’ai compris. Mais… »
Le professeur Ruben hésita avant de demander :
« Et si rien de ce qu’il dit n’est juste, pas même une seule chose… ? »
« Pas même une ? »
« Oui. Pas une seule. »
« … Ce n’est pas grave. Du moment que la conclusion de son raisonnement bancal sert notre objectif. »
Notre objectif consistait à semer et à ancrer dans le palais une idée bien précise : la Balkanie était un État incompétent, incapable d’apporter une aide digne de ce nom à l’Empire.
« La justesse académique n’a aucune importance. »
Leutern II était incompétent et superficiel, mais, en tant que porte-voix capable d’influencer l’opinion du palais, il surpassait tous les autres. Il était devenu une figure royale d’une influence considérable.
Nous devions donc amener Leutern à se prendre pour un « expert des affaires balkanes ». Ce n’était qu’ainsi que notre message parviendrait aux oreilles de l’Empereur.
« Professeur Ruben, cette mission est cruciale. La sécurité et l’avenir de l’Empire en dépendent. »
Leutern risquait de s’attirer les foudres de l’Empereur, mais l’incompétence de la Balkanie ne tarderait de toute façon pas à être démontrée.
Ces gens étaient incapables de vaincre un État faible sans l’aide de l’Empire.
« … Oui. Je m’en souviendrai. »
Le professeur Ruben prit une profonde inspiration.
* * *
À midi, le soleil inondait la somptueuse chambre privée de Leutern II.
Accoudé à un sofa, il observait le professeur Ruben, assis bien droit en face de lui.
« Hum, à vous entendre, professeur… »
Il fit lentement tourner la tasse de thé qu’il tenait à la main.
« Vous dites donc que ces salauds de Balkaniens ne sont pas de bons alliés pour notre Empire ? »
« … Des alliés, dites-vous ? »
« Oui. C’est la rumeur qui court au palais, ces derniers temps. »
« Ah… Puis-je vous demander ce qui vous fait penser qu’ils ne feraient pas de bons alliés ? »
Le professeur Ruben posa la question avec prudence.
« C’est évident, non ? En temps de guerre, la logistique, c’est la vie. Le ravitaillement, l’équipement, les machines : voilà ce qui compte. Vous l’avez dit vous-même tout à l’heure, pas vrai ? Ils limaient leurs chars à la main. Impossible, dans ces conditions, de produire en masse. »
« Tout à fait ! »
Leutern tressaillit de tout son corps devant cette exclamation soudaine.
« Vous m’avez fait sursauter. »
« Vous venez de mettre le doigt sur le point essentiel. »
« … Vraiment ? »
« Oui. Vous avez immédiatement perçu leur incapacité à produire en masse, pourtant au cœur de la guerre moderne. Même les universitaires passent souvent à côté de cet angle mort, alors que vous l’avez cerné avec une telle acuité. Quelle remarquable perspicacité ! »
« Hum. »
Malgré les éloges appuyés de Ruben, Leutern s’efforça de garder un visage impassible. Il pinça ses lèvres frémissantes et se redressa un peu.
« Ah bon ? Et puis, ce n’est que mon avis personnel, mais leur prétexte pour faire la guerre n’est-il pas complètement tiré par les cheveux ? Prétendre que ces terres leur appartenaient il y a des centaines d’années, et qu’elles leur appartiennent donc encore aujourd’hui, ça ne tient pas debout, non ? »
« Ah… Votre raisonnement est, comme on pouvait s’y attendre, d’une extrême finesse. »
Ruben joignit les mains, comme s’il ne pouvait contenir son admiration. Les boucles de Leutern semblèrent se hérisser.
« … Pourquoi tout ce que je dis est-il si brillant ? »
« Je le pense sincèrement. Ce que vous venez de relever échappe à bon nombre de commentateurs politiques. »
« Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Pourquoi leur échappe-t-il si souvent des choses aussi évidentes ? »
« Voilà toute l’étendue de la clairvoyance du duc Leutern. D’ailleurs, le Mekerel n’a jamais officiellement fait partie du territoire de la Balkanie. »
« Ah bon ? Ils ont donc simplement imposé leur revendication ? »
Les yeux de Leutern II s’écarquillèrent.
« C’est exact. Le Mekerel et la Balkanie appartenaient autrefois à un même État appelé Balkan, mais Balkan n’est pas la Balkanie. Celle-ci prétend simplement être l’unique héritière de Balkan. »
« Hum, je vois. »
Il écoutait tout en piochant des amuse-gueules.
« De plus, les tribus de la région du Mekerel avaient déjà une souveraineté et une identité bien distinctes à l’époque. »
« Ah, donc le Mekerel s’est toujours considéré comme fondamentalement différent de la Balkanie ? Même sur le plan racial ? »
À cet instant, le professeur Ruben inspira brusquement et ouvrit grand les yeux.
« ! »
« Q-quoi ? Pourquoi ? J’ai dit quelque chose de faux ? »
Leutern demanda, interloqué. Le professeur Ruben s’exclama d’une voix vibrante d’émotion :
« C’est remarquable, duc Leutern. Vous en avez saisi l’essence avant même que je l’aborde. Oui, exactement : la race. La différence de leurs origines raciales est au cœur de cette crise. »
« Hum. Vraiment ? »
Leutern toussa sans raison.
Les paroles qu’il avait lancées à la légère étaient saluées par le plus grand expert de l’Empire.
Était-il un génie de la diplomatie, capable de comprendre instinctivement les affaires du moment et la géopolitique ?
« Si les races principales sont différentes, comment pourrait-on parler d’un seul pays ? Pensez à notre Empire. »
« Exactement. Tout à fait. Ce serait un problème immense dans l’Empire. Voilà bien le point essentiel. »
Un sourire triomphant s’épanouit sur le visage de Leutern II, et le professeur Ruben poursuivit son exposé sur la médiocrité de l’organisation militaire balkanienne.
Leutern s’entretint longuement avec Ruben ce jour-là.
Les deux heures prévues devinrent trois, puis quatre, puis cinq. Quand ils eurent faim, ils se rendirent au Lilac Vita et continuèrent de bavarder…
Bref, il parla jusqu’à en avoir la langue bien pendue.
« Parmi les nobles du palais, il n’y a probablement personne qui connaisse mieux la Balkanie que le duc Leutern. »
Tels furent les mots du professeur Ruben avant leur séparation.
Ce compliment, « expert »…
Il resta gravé dans l’esprit de Leutern.
……
Presque tous les pays du continent avaient pris position sur la guerre d’agression Balkanie-Mekerel.
Pourtant, derrière les lourds rideaux du Très Saint Sanctuaire, l’Empereur ne faisait toujours pas entendre sa voix divine. Il observait plutôt ses fonctionnaires.
Les quelques phrases qui s’échappaient de temps à autre des ténèbres étaient des questions destinées à les mettre à l’épreuve.
En définitive, ce n’était qu’après avoir pesé et confirmé les intentions de chacun de ses serviteurs que l’Empereur imposait sans hésiter sa propre volonté.
C’est pourquoi, aujourd’hui, le conseil d’État donnait l’impression d’avancer sur une mince couche de glace.
« … »
Dans la grande salle de conférence du palais de la Chambre des nobles, l’ordre du jour était exceptionnel : une séance spéciale consacrée à la réponse de l’Empire.
Sonnet Kandel, assise à la place de la greffière, tenait sa plume et tentait de déchiffrer la volonté du ciel.
« Sa Majesté semble nourrir une étrange intention. »
Son instinct le lui soufflait.
L’Empire était une grande puissance, mais, pour cette même raison, il ressemblait à une île complètement isolée.
L’Empereur était donc seul.
Il voulait qu’un allié se joigne à cette hégémonie solitaire, ou du moins lui serve de bouclier.
« … Un homme faible. »
Sonnet chassa de son esprit ce dernier jugement.
« Malgré tout, le Premier ministre Azento de Balkanie ne fait-il pas preuve d’un leadership remarquable ? »
Parmi les fonctionnaires, plusieurs voix s’élevèrent pour louer le Premier ministre Azento.
Car l’Empereur ne réagissait subtilement qu’à ce genre de propos.
« On raconte que, dans sa jeunesse, Sa Majesté a été profondément inspirée par la détermination du Premier ministre Azento… »
Le Premier ministre Azento n’était certainement pas un homme ordinaire. Dictateur doté d’une poigne de fer et d’un grand charisme, il avait réduit le roi de Balkanie au rang de marionnette et accaparé l’intégralité du pouvoir réel de l’État.
Pour un Empereur en quête de pouvoir absolu, Azento était peut-être le genre d’homme qui suscitait un sentiment de parenté, voire une étrange admiration de fan.
« Et puis, ces États de l’Ouest ne sont-ils pas déloyaux ? S’ils veulent condamner la Balkanie, qu’ils la condamnent, mais pourquoi interrompre aussi le commerce ? »
« Exactement. S’ils la détestent tant, qu’ils lui déclarent la guerre. On dirait qu’ils en sont incapables. Quels lâches. »
Tandis que Sonnet, la greffière, observait la salle et prenait rapidement des notes,
« Dame Sonnet. »
Une voix grave l’interpella. C’était Grossman, le Secrétaire général.
« Que pensez-vous de la situation en Balkanie, dame Sonnet ? »
[ Le Secrétaire général demanda : « Que pensez-vous de la situation en Balkanie, dame Sonnet ? » ]
Un sourire amer se dessina au coin des lèvres de Grossman. Sonnet consigna même cette expression avant de répondre.
« Mon opinion n’a pas d’importance. »
Pour l’instant, les intérêts de la Balkanie et de l’Empire coïncidaient.
Tout le continent la condamnant et l’isolant, la Balkanie n’avait d’autre choix que d’accepter la main tendue par l’Empire.
« … Je me demande combien de temps ils continueront à faire semblant de ne pas savoir. »
Sonnet nota toutes les remarques à mi-voix de Grossman. Celui-ci secoua la tête, puis tourna soudain les yeux vers un point de la salle. Sonnet suivit son regard.
Un membre de la famille royale était assis là.
Au centre d’une faction, installé sur un siège qui se distinguait même parmi les lignées les plus illustres, un homme observait froidement les nobles et les fonctionnaires de la salle.
Leutern II.
Contrairement à son habitude, il ne somnolait pas et ne bâillait pas. Il rejetait ses cheveux en arrière avec une expression revêche. Même les nobles assis à proximité se mirent à l’observer, sentant que quelque chose clochait.
« Comme vous le savez tous, le royaume de Balkanie a récemment envahi le sud du Mekerel. »
Pendant ce temps, le ministre des Affaires étrangères Theodore annonça l’ouverture officielle de la séance.
« Bien que la reprise de ces territoires par la Balkanie soit historiquement tout à fait légitime, la communauté internationale la qualifie désormais d’agresseur et la condamne avec véhémence. »
Il poursuivit en balayant les députés du regard.
« De plus, elle impose des embargos sur des ressources essentielles comme la pierre de mana, l’acier et les denrées alimentaires, serrant ainsi le nœud autour du cou de la Balkanie. »
« … »
Mais Sonnet ne regardait pas Theodore. Son attention restait fixée sur Leutern.
À ses yeux, quelque chose clochait chez lui.
« C’est pourquoi je propose ceci : ne devrions-nous pas mettre notre puissance au service de la Balkanie, désormais acculée et isolée ? »
La voix de Theodore était déjà empreinte de certitude.
Pour Sonnet, cela signifiait qu’il croyait avoir compris les intentions de l’Empereur.
« Historiquement parlant, l’ennemi de notre ennemi est notre ami. Il s’agit là d’une décision diplomatique hautement stratégique. »
La plupart des fonctionnaires présents gardèrent le silence. Mais c’était un silence qui s’apparentait davantage à l’approbation qu’à l’opposition.
Grossman acquiesça lui aussi avec un léger sourire. La salle semblait pencher en faveur de l’argumentation de Theodore.
« Alors, pour commencer, au nom de l’Empire, nous devrions apporter notre soutien à la Balkanie… »
« Attendez. »
Au moment où ils allaient entériner cette conclusion, quelqu’un leva la main comme pour s’y opposer.
Tous les regards se tournèrent vers lui. Il venait de capter l’attention de toute la salle.
Sonnet et Grossman se tournèrent eux aussi vers lui.
« J’ai quelque chose à dire. »
Leutern II se leva, un sourire assuré aux lèvres.
Il monta à la tribune avec grandiloquence et déposa plusieurs documents sur la table ronde.
« Voici la vérité sur ce pays ingrat et incompétent qu’est la Balkanie. »
La plume de Sonnet s’immobilisa. Un instant, elle oublia son devoir, et une voix discrète lui parvint à l’oreille.
« Dame Sonnet, vous devriez prendre des notes. »
C’était Grossman, qui avait l’air de s’y être attendu.
* * *
Je laissai la diplomatie impériale entre les mains de Leutern II. En espérant qu’il ferait correctement sa part à la Chambre des nobles, il était temps que je m’occupe de mes propres affaires.
« Dieter, tout est prêt ? »
Le port marchand de l’État indépendant de Kanillan était balayé par les vents marins.
Je posai la question en contemplant les cargos amarrés.
« Oui. Tout a été chargé. »
Dieter me tendit les documents.
Désormais, des millions de fusils et de cartouches, ainsi qu’une grande quantité de bombes à pierre de mana achetées par l’intermédiaire de sociétés-écrans de Kanillan, seraient expédiés vers le sud du Mekerel, l’État le plus faible, tout juste envahi.
Et je dissimulerais discrètement l’identité du commanditaire derrière ce vaste soutien en armements. Les rumeurs se répandraient d’elles-mêmes, même si personne n’intervenait.
« Faites appareiller les navires sans attendre. »
Je voulais que les relations entre l’Empire et la Balkanie s’effondrent complètement.
Si possible, je voulais que la Balkanie considère l’Empire comme un ennemi et se tourne plutôt vers l’Alliance orientale ou les États de l’Ouest.
L’Empire devait rester absolument seul.
L’Empire n’avait pas besoin d’alliés.
S’il en voulait, cela signifiait qu’il était faible, et un Empire faible ne pouvait survivre.
Dès qu’il s’appuyait sur des alliances fragiles, doutait de sa propre force ou dépendait de facteurs extérieurs, la lame de l’Empire s’émoussait.
« Je vais donner l’ordre d’appareiller. »
En voyant l’Empire déverser des armes dans l’État ennemi, le Premier ministre Azento de Balkanie risquait de se mettre en rage et de protester auprès du palais.
Mais dès que la Balkanie franchirait la ligne et se mettrait à aboyer trop fort, l’Empire montrerait son visage le plus impérial.
L’Empire ne calmait pas les chiens bruyants.
Il leur tirait une balle dans la tête et les tuait.
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