Chapitre 163
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Traducteur : Coughing Baby
Relecteur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste malgré lui
Chapitre 163
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Blizzard (5)
Avant même qu’on s’en aperçoive, l’audition à huis clos approcha de sa deuxième semaine.
Dans une salle exiguë et sombre du palais impérial, Anton Jefren subissait son examen de confirmation.
« Je peux au moins témoigner de la droiture d’Anton. »
La plupart des témoins avaient servi autrefois dans l’Ordre des Sentinelles.
Beaucoup avaient déjà quitté le service actif ou étaient devenus chevaliers privés en vieillissant, et nombreux étaient ceux qui continuaient de défendre Anton.
« Vous vous souvenez de cette bataille acharnée sur l’ancien front occidental ? Il n’a jamais reculé. Il est resté en première ligne et a percé les lignes ennemies. Des soldats innombrables lui doivent la vie, car ils se trouvaient derrière lui. »
Mais leurs témoignages en sa faveur et leurs opinions mesurées ne pesaient pratiquement rien.
Au bout du compte, la vraie question était de savoir si l’on pouvait confier à Anton la plus prestigieuse unité impériale, l’Ordre des Sentinelles, ces hommes de fer. Autrement dit, il s’agissait de sa loyauté et de son idéologie.
« … Le candidat Anton a souvent exprimé sans la moindre hésitation des opinions très progressistes. »
« Depuis qu’il a pris ses fonctions de commandant adjoint, il est indéniable que la discipline des chevaliers d’origine roturière de l’Ordre s’est visiblement relâchée. »
Les témoins se succédaient sans fin.
Des collègues de longue date, mais aussi des chevaliers subalternes qu’il avait lui-même formés.
Anton les écouta en silence.
« … Oui. Je connais depuis très longtemps Anton Jefren, l’homme au cœur de cette audition. »
Anton posa alors les yeux sur un vieil ami installé à la place des témoins.
Erich von Schultz.
Autrefois, lui et Anton passaient des nuits entières à débattre des réformes impériales. À présent vêtu de l’uniforme d’un fonctionnaire du palais, il poursuivait son témoignage en évitant délibérément le regard d’Anton.
« Saviez-vous donc aussi que cette lettre du candidat Anton contient des idées hostiles à l’Empire ? »
Le président de l’audition posa la question à Erich.
« Je l’ai entendu tenir de temps à autre, par le passé, des propos de ce genre, aux accents séditieux. Alors, pour parler franchement, confier le commandement de l’élite des chevaliers de l’Empire à quelqu’un comme lui… »
Je crois que c’est extrêmement dangereux.
Anton s’efforça de ne pas entendre la dernière phrase.
Lorsqu’il ferma puis rouvrit les yeux, le témoin avait déjà changé.
Kents Bertem. De retour dans la salle, il lança à Anton un regard méprisant.
« Le candidat Anton est resté célibataire toute sa vie et ne s’est jamais marié, mais il semble qu’il ait jadis entretenu une relation très étroite avec une femme. »
Le président esquissa un sourire visqueux, et Kents enfonça le doigt dans la plaie la plus intime d’Anton.
« Seria Martel. »
Anton, lui aussi, avait jadis aimé une femme de tout son cœur. Une femme auprès de qui il aurait voulu rester, quitte à renoncer à lui-même.
Mais…
« Vous le savez tous. Ce nom fait désormais l’objet d’un avis de recherche de première catégorie dans tout l’Empire : elle est un membre dirigeant de la Faction révolutionnaire. »
Anton sentit son cœur s’enfoncer comme un bloc de fer.
« Et ce n’est pas tout. »
Kents tapota le dossier avant d’ajouter :
« Nous avons retrouvé des dossiers hospitaliers qui attestent qu’elle a été enceinte et qu’elle a fait une fausse couche. »
Une fausse couche.
Tandis que ce bref mot résonnait, Anton eut l’impression que la boue se refermait sur lui. Il se laissa submerger par la vague silencieuse qui montait.
« Révolution. Un homme qui a partagé une profonde affection et même conçu un enfant avec une criminelle recherchée, qui cherche à renverser l’Empire, peut-il vraiment prétendre protéger la loi et l’ordre impériaux ? Je suis incapable de l’affirmer. »
Ils transformaient en une infamie répugnante l’amour et les blessures de son passé, dont il n’avait jamais eu honte, puis les lui jetaient au visage.
Ils traînaient dans la boue la femme qu’il avait aimée, ainsi que l’enfant qui aurait pu venir au monde.
Anton vacilla, et le témoin changea de nouveau.
« Oui. Je suis Adria, ancienne chevalière supérieure des Sentinelles. »
Même dans ce lieu étouffant, ce nom familier résonna clairement à ses oreilles.
Anton releva doucement la tête.
« Si vous m’interrogez au sujet du chevalier Anton, voici ma réponse. »
Elle n’était plus Sentinelle, mais chevalière privée. Adria fixa le comité et parla d’un ton ferme.
« Il sépare mieux que quiconque ses devoirs publics de ses affaires privées. C’est un chevalier droit et honnête, qui se consacre entièrement à la sécurité de l’Empire et de son peuple… »
Son témoignage se poursuivit.
Mais Anton fut le seul à l’écouter attentivement.
« Est-ce tout ? »
Le président ne demanda pas de précisions. Ils avaient sans doute convoqué Adria uniquement pour la forme.
« … »
Adria regarda Anton, les lèvres pincées. Dans ses yeux semblaient scintiller d’innombrables paroles qu’elle ne prononçait pas.
Anton se contenta d’un léger sourire et d’un signe de tête.
Cela suffisait.
« … Oui. C’est tout. »
Adria se leva, l’air abattu.
Elle n’était plus une Sentinelle et avait elle-même été vaincue dans cette institution ; elle n’avait plus aucun pouvoir pour soutenir Anton.
Adria quitta la salle. Les membres du comité se mirent soudain à ajuster leurs vêtements. Ils retirèrent leurs montres et les déposèrent dans une boîte. Ils demandèrent même à Anton de faire de même.
Au moment où Anton remit sa montre, la porte s’ouvrit.
Une silhouette familière entra.
« Chevalier Maximilian. Veuillez vous asseoir. »
Maximilian von Ebenholtz. Il avait été adoubé depuis à peine trois ans. C’était le plus jeune homme de la salle, et pourtant sa présence était d’une force inhabituelle : elle emplissait l’espace et semblait déborder.
« Je suis Maximilian von Ebenholtz. »
Maximilian se présenta, et le président posa un document sur le bureau. Les membres du comité le lui firent passer.
« La raison pour laquelle le chevalier Maximilian a été convoqué comme témoin est très précise. La connaissez-vous ? »
Le président tapota le dossier et sourit d’un air sombre.
« Nous avons reçu un rapport selon lequel la mission dite de “vérification intellectuelle et idéologique”, qui aurait dû être confiée au chevalier Maximilian — autrement dit, la tâche cruciale consistant à enquêter sur les relations de longue date du candidat Anton ainsi que sur plusieurs universitaires progressistes — a été délibérément omise et bloquée par le commandant adjoint Anton. »
Un rapport.
Était-ce une manœuvre de Kairon, ou la trahison d’un autre chevalier sous les ordres d’Anton ?
« Veuillez le lire. »
Maximilian prit le document que le président lui désignait.
Il s’agissait d’une proposition de mission visant à suivre plusieurs universitaires, mages et officiers militaires, et à enquêter sur leurs déplacements.
« Le palais a tenté à plusieurs reprises de confier directement ces missions au chevalier Maximilian, mais le commandant adjoint Anton a abusé de son autorité : il les a détournées au profit d’autres chevaliers roturiers ou les a enterrées. Voilà ce qu’affirme le témoignage. »
Maximilian croisa le regard du président.
« Si ces missions ont été délibérément étouffées afin de protéger des individus aux idées séditieuses, inutile de vous dire ce que cela signifie. »
Si c’était vrai, ce serait assez grave pour lui coûter non seulement ses chances d’accéder au commandement, mais toute sa carrière.
« Ma question au chevalier Maximilian sera donc très directe. »
Pourtant, Maximilian ne montra pas la moindre agitation. Il se contenta de fixer Anton sans ciller.
« Le commandant adjoint Anton vous a-t-il déjà parlé de ces missions ? »
Pour Anton, toute la salle sembla s’éloigner. Sa bouche se remplit de poussière sèche. Un vent brûlant s’enroula autour de sa colonne vertébrale.
« … »
Maximilian ne dit rien. Il demeurait calme et maître de lui, mais son silence pesait sur tous ceux qui se trouvaient là.
Anton, comme tous les autres dans la salle, avait déjà ressenti cette atmosphère quelque part.
… Sebestian.
En fin de compte, le fils ressemblait à son père.
* * *
Pendant ce temps, Yelena rentra saine et sauve de l’Empire et retourna à sa résidence.
Elle occupait le poste de Commissaire du peuple aux Affaires intérieures. Il s’agissait d’une fonction stratégique, qui lui donnait un véritable contrôle sur la sécurité publique, le renseignement et la police ; autant dire qu’elle croulait sous le travail.
« … Tout ce poids pour rien. »
En raison de menaces telles que les risques d’assassinat, elle s’était couverte de protections : un manteau en fourrure de tigre, une armure de mana haute résistance, des barrières de protection de mana, des artefacts détecteurs de gaz toxiques, et bien d’autres choses encore.
Elle grognait en retirant tout cet attirail quand son aide s’approcha et lui tendit un document.
« Commissaire, un ordre de mission important vient d’arriver. »
« Une mission ? »
« Oui. »
À mesure que Yelena lisait, son expression se fit étrange.
[Destinataire : Yelena Yumanov, Commissaire du peuple aux Affaires intérieures de Lobrus]
[Expéditeur : Comité de la sécurité d’État de Lobrus]
[Le chevalier « Maximilian von Ebenholtz », figure de premier plan et de fait prochain détenteur du pouvoir central au sein de l’armée impériale, doit effectuer une visite officielle à Lobrus.
Étant donné l’importance de cet individu au sein de l’Empire, il convient de lui assurer une protection et un protocole de tout premier ordre, dignes d’un hôte d’État, tout en mettant en place une surveillance approfondie et un dispositif de contre-espionnage étroit couvrant l’ensemble de ses activités.
Lors de sa récente visite dans l’Empire, la camarade Commissaire a été personnellement escortée et accueillie par le chevalier Ebenholtz, qui souhaitait ainsi témoigner de la sincérité diplomatique de son pays. En conséquence, la camarade Commissaire est à son tour chargée d’assurer directement cet accueil et cette surveillance rapprochée.]
L’Empire et Lobrus se souriaient tout en dissimulant leurs lames.
Pour l’instant, afin d’éviter les tensions diplomatiques, chacun réservait donc à l’autre un traitement digne d’un hôte d’État.
[…] Le Secrétaire général a également estimé que, pour une mission d’une telle importance, nul n’était plus indiqué que la Commissaire Yumanov, dont le jugement était froid et rationnel […].]
« Hum… »
Yelena fixa le nom de Maximilian von Ebenholtz sur le papier.
Après tout, elle l’avait accueilli ; à présent, c’était à son tour.
« Mais Père est-il toujours au palais central ? »
Elle plia le document, le rangea dans un tiroir et interrogea son aide.
« Oui. C’est ce qu’il semble. »
Fouuuush.
Soudain, le grésil gris de l’est vint fouetter la fenêtre.
Les hivers de Lobrus étaient d’une froideur et d’une désolation extrêmes. Autrement dit, c’était une saison épouvantable pour faire du tourisme.
« Voilà qui pose problème. À Lobrus, il n’y a rien d’aussi délicieux que le Lilac Vita de l’Empire. »
Se souvenant des mets qu’elle avait dégustés au Lilac Vita, elle contempla le blizzard déchaîné au-dehors.
* * *
Dernier jour de la deuxième semaine de l’audition à huis clos d’Anton. Une pleine lune froide était suspendue dans le ciel nocturne.
Je sortis du palais et regardai autour de moi. La rue était déserte, personne en vue. Je me dirigeai ensuite vers la sortie opposée. Anton s’y tenait.
Anton me regarda. Je le regardai.
Nos regards se croisèrent, et nous repassâmes en pensée l’audition que nous venions de quitter.
« Ma question au chevalier Maximilian sera donc très directe. Le commandant adjoint Anton vous a-t-il déjà parlé de ces missions ? »
Anton m’avait délibérément écarté des missions visant à enquêter sur des intellectuels, dont son ami proche, le professeur Arnold von Essenbach.
C’était indéniable.
Et pourtant…
« Oui. J’en ai été informé. »
C’est ainsi que je répondis.
À cet instant, l’air de la salle sembla se figer.
C’était la première fois que je voyais Anton perdre contenance.
« Je le savais. »
Je n’aimais pas que le comité essaie de se servir de moi pour piéger Anton dans son récit, et surtout,
je préparais le terrain pour moi-même.
« Mais d’autres missions étaient plus importantes et, de toute façon, je n’avais pas le temps de m’occuper de ce genre d’affaire. »
Une audition à huis clos reposait sur un secret absolu. Tout ce qui s’y disait, mensonge ou vérité, partait du principe que rien ne filtrerait.
C’était pour cela que tant de gens trahissaient Anton, mais le compte rendu de cette journée ne tarderait pas à être divulgué par quelqu’un du palais.
Je devais donc soigner mon image.
Doucement, sans brusquer les choses.
À un moment donné, sous le grésil qui tombait, Anton ne cessait de regarder Maximilian.
L’homme qui lui faisait face semblait lui parler par le regard.
Mais Anton ne parvint pas à déchiffrer ces paroles et, après une brève inclinaison de la tête, Maximilian monta dans la voiture qui venait de s’arrêter.
« Je… je vois. Vous en aviez été informé ? »
En regardant la voiture s’éloigner, Anton se remémora les paroles de Maximilian pendant l’audition.
« Oui. »
« Alors… alors, que pensez-vous de ces lettres privées échangées par le candidat Anton ? »
Les membres du comité s’empressèrent de ramasser les lettres et de les tendre à Maximilian.
Maximilian les lut attentivement, puis déclara :
« Eh bien, ces lettres peuvent s’interpréter de bien des manières. Le commandant adjoint Anton a peut-être nourri des idées séditieuses contre l’Empire, mais il est également possible que ce soit le contraire, n’est-ce pas ? Il a pu rester proche de personnes aux idées séditieuses afin de les surveiller et de les maîtriser. »
Maximilian reposa les lettres.
« Pour commencer, le contenu de ces lettres est trop ambigu, et nous ne sommes pas dans un tribunal. »
Cette audition n’était pas un interrogatoire. Ce n’était pas l’endroit où trancher des questions de culpabilité ou d’innocence aussi graves, ni prouver qu’un crime avait été commis.
« Mais, chevalier Maximilian, regardez ce dossier d’avortement. L’ancienne amante du candidat Anton, la criminelle recherchée Seria Martel. »
Le président évoqua alors Seria, l’ancienne amante d’Anton.
Pour la première fois, le calme de Maximilian se fissura légèrement.
« … C’est une affaire profondément privée. »
Il fixa froidement le président et déclara :
« La vie privée relève de la vie privée. Elle n’a pas sa place dans cette audition. »
« Même ainsi, le candidat Anton et cette dirigeante de la Faction révolutionnaire… »
« À l’inverse, on peut tout à fait penser que cette fausse couche a entraîné leur rupture définitive. »
Tandis qu’il poursuivait, le silence tomba dans la salle.
Ceux qui s’étaient montrés si véhéments se turent.
« … À mes yeux, l’aptitude au commandement importe davantage que tout cela. »
Rien ne faisait dévier Maximilian.
« Au bout du compte, tout repose sur le caractère du candidat. »
Il exprima plutôt son propre point de vue, sans se laisser influencer.
« Est-il capable de sacrifier quelques-uns pour le bien du plus grand nombre ? De tout abandonner pour l’Empire ? De couper froidement court à sa propre compassion ? »
Il prononça ces mots en me regardant droit dans les yeux.
« Mais le commandant adjoint Anton n’est pas ce genre d’homme. Le commandant adjoint le sait sans doute lui-même. »
Même à présent, cette voix mordante semblait résonner faiblement aux oreilles d’Anton.
« … Quand vous étiez plus jeune et plein de vie, avant de devenir commandant adjoint, vous partiez sur le terrain comme chevalier et résolviez des affaires. »
Cela signifiait clairement qu’il n’était pas fait pour ce poste.
« Vous vous réjouissiez avec vos camarades et étiez fier des jeunes chevaliers qui vous suivaient. À cette époque, plus qu’aujourd’hui. »
Anton ne cessait de se répéter ces paroles.
« Vous étiez probablement plus heureux. »
Il ne pouvait le nier.
« Ce poste ne fera que vous faire souffrir davantage. »
Anton Jefren leva les yeux vers le ciel nocturne et poussa un profond soupir.
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