Chapitre 142
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste malgré lui
Chapitre 142
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Le monde pense ce qui lui plaît de nous (4)
L’annexe de Julius von Arensburg.
D’ordinaire, les lieux résonnaient des flatteries de son cercle rapproché et des banquets fastueux. À présent, ils étaient plongés dans un silence si pesant que respirer semblait difficile.
« … Il n’y a plus de retour en arrière. »
Cet incident : l’attentat à la bombe contre Leutern II.
Julius et ses nombreux fidèles avaient veillé jour et nuit, passant au crible chaque preuve et chaque détail de la scène. Ils n’étaient parvenus qu’à une seule conclusion.
« Leutern II a organisé tout ça lui-même pour convaincre son père. »
Julius connaissait lui aussi mieux que quiconque le tempérament de Leutern I, après des années de rivalité politique. Leutern I n’avait jamais été du genre à faire couler le sang sans raison ni profit.
Un vieux renard qui savait faire des concessions au bon moment et en tirer des bénéfices concrets.
C’était pourquoi Julius avait lui aussi tenté de ne pas dépasser les limites. Il lui suffisait de se faire oublier quelques années.
Mais il n’avait jamais imaginé qu’un fou surgirait pour renverser tout l’échiquier.
À cause de lui, la soi-disant « lutte politique raffinée entre membres de la famille royale » était devenue une farce.
« Alors il cachait ce genre de venin depuis tout ce temps. »
Rien ne les avait obligés à pousser les choses jusqu’au point de non-retour.
En tant que membres d’une même famille royale, ils n’avaient aucune raison de risquer autant pour le contraindre à l’exil.
Une erreur de calcul fatale.
Une maison royale déchue, vivant en parasite au sein du palais impérial, avait révélé sa faiblesse.
Autrefois, l’Empereur déplaçait les membres des familles royales des royaumes ruinés comme des pièces d’échecs, au gré de ses calculs minutieux.
Tantôt, il s’en servait comme d’une épée pour contenir les maisons fondatrices devenues trop puissantes. Tantôt, comme d’un bouclier pour réprimer le mécontentement des nobles montants. Parfois, ils n’étaient que des ornements destinés à afficher la magnanimité impériale.
À chaque fois, les membres de la famille royale s’adaptaient de manière humiliante pour survivre. Au bout de plusieurs siècles, ils avaient fini par bâtir dans le palais un écosystème factionnel relativement stable.
Pourtant, tout cela ne restait qu’un festin de partage du pouvoir.
Chaque nuit, une délicieuse tourte arrivait de la Maison impériale. Les maisons nobles de sang royal avaient conclu une entente tacite : se la partager paisiblement, dans des proportions convenables.
Mais un salaud cruel se cachait parmi eux.
Une vipère qui ne se satisfaisait pas de la seule part qu’on lui accordait, dissimulait à la perfection sa sombre avidité et son désir de voler celle des autres, et avait aiguisé sa lame pendant plus de dix ans en feignant d’être un parfait imbécile.
Leutern II.
Ce salaud avait décidé d’étrangler ses rivaux pour dévorer toute la tourte à lui seul.
« Il veut la guerre. »
Julius souffla ces mots. Sa colère avait atteint son comble, mais son esprit n’en devenait que plus calme.
Pour survivre, ils n’auraient peut-être pas d’autre choix que de leur trancher la gorge les premiers.
……
À l’Hôpital royal impérial, géré par la maison Bertem, où Leutern II avait été admis.
« Je suis heureux que vous vous en soyez sorti indemne. »
Sous prétexte de lui rendre visite à l’hôpital, je me rendis dans sa chambre privée. Au lieu de fleurs bon marché ou de boissons fortifiantes, je lui offris de rares pierres précieuses, à son goût.
« W-waouh, qu’est-ce que c’est ? »
« Un présent pour vous souhaiter un prompt rétablissement, Votre Grâce. »
Leutern contempla les gemmes, fasciné par leur éclat. Les yeux brillants, il releva le menton.
« Sérieusement… Max, plus le temps passe, plus je regrette de t’avoir mal jugé à l’époque ! »
Je préférai ne pas lui demander ce qu’il avait exactement mal compris.
Ça n’aurait fait que me gâcher l’humeur.
« Mais au fait, qu’est-ce qui s’est passé ce jour-là ? Je crois que j’ai perdu une partie de mes souvenirs juste après l’explosion. On m’a dit qu’une bombe avait sauté sous ma voiture ? »
« Oui. Soyez prudent à l’avenir. Le palais n’est plus ce qu’il était. »
Je pris délibérément un ton inquiet.
« C’est vrai. Ah, et ils m’ont dit que j’avais survécu grâce au cube que tu m’as donné ? Max, franchement, merci. »
Même après avoir frôlé la mort, Leutern affichait une étrange bonne humeur.
Un psychopathe qui n’avait guère le sens de la peur. Le même Leutern qui, avant ma régression, avait envoyé des centaines de milliers de soldats de l’Armée régulière impériale dans des zones mortelles, avant de retourner sur le champ de bataille comme commandant.
Ce n’est qu’à présent que ses actes passés prenaient tout leur sens.
« Mais quel fils de pute complètement taré s’en est pris à moi ? T’as une idée ? Bon sang, ça fait mal. J’ai encore mal ! »
Ce salaud était moins effrayé qu’enragé.
« Quand on aura attrapé ce salaud, je le tuerai. »
Une soif de meurtre brûlait dans les yeux de Leutern.
« Et je ne le tuerai pas proprement. Je lui arracherai les quatre membres, puis je lui retirerai toute la peau et la chair ! »
« La vengeance personnelle est illégale, duc Leutern. »
« Quoi… c’est vrai ? Alors, où en est l’enquête ? »
« L’enquête est en cours, je ne peux donc pas vous donner de détails. »
« C’est moi, la victime. »
Leutern fronça les sourcils.
« Tu ne peux même pas en parler à la personne concernée ? »
Sa voix se fit glaciale.
« …… »
Je promenai discrètement le regard dans la pièce. Ébranlé par l’attaque contre son fils, Leutern I était désormais rongé par la paranoïa. Des micros devaient être dissimulés ici.
« C’est pour la sécurité du duc Leutern. »
« Ah, allez. Dis-le-moi en secret. On dirait que vous avez une piste. »
Mon expression.
Bien sûr, je l’avais fait exprès.
« … Dans ce cas, je ne le dirai qu’au duc Leutern. »
Je m’éclaircis légèrement la gorge.
« La bombe vient d’un fantôme. »
« Un fantôme ? »
« Oui. Une bombe fantôme. »
Je baissai la voix et m’assis sur la chaise près de son lit.
« Le métal utilisé, le dosage de l’alliage, la pureté de la pierre de mana du détonateur, la structure de la mèche… Chaque élément a été conçu avec une précision extrême. C’est clairement le travail d’un technicien très compétent, mais dès qu’on remonte la trace des pièces… toutes les pistes s’interrompent, comme si un fantôme les avait fabriquées. »
« Hein… c’est bizarre. Pourquoi ? »
« Difficile à dire. Ils ont peut-être utilisé des pièces provenant d’usines déjà fermées, ou des composants qui n’existent pas sur le papier. Il y a beaucoup de possibilités. Difficile d’en privilégier une. »
Première condition : des usines déjà fermées.
Deuxième condition : des composants qui n’existaient pas sur le papier.
La réponse, c’était Gigantes.
Si Leutern I nous écoutait par l’intermédiaire d’un micro, ces mots ne lui laisseraient personne à soupçonner, sinon « Julius ».
« … Waouh. Sérieusement, merci, Max. Sans le cube que tu m’as donné, il ne resterait même plus de moi que de la poussière d’os. Je me fiche de savoir qui est ce putain de salaud, une fois que je l’aurai attrapé… »
Leutern tremblait de rage.
Je baissai la voix.
« Toutefois, duc Leutern, je me concentrerai uniquement sur l’affaire. Je ne m’intéresse ni aux affaires du palais ni à la politique. »
Je les laisserais désormais mener leur guerre secrète entre eux.
« Hein ? »
« Retrouver les traîtres qui ont détourné les armes de Gigantes était mon devoir de chevalier, même sans votre demande, duc Leutern. »
« … De quoi tu parles ? »
« De ce que Votre Grâce a dit au restaurant, ce jour-là. »
Je déformai volontairement mes propos, conscient que son père pouvait nous écouter quelque part.
« Ah, ça. Oui, bien sûr. Il fallait le faire. Absolument. On ne peut pas laisser ces salauds de rats semer le désordre dans l’Empire. »
Leutern ne semblait toujours pas comprendre ce que son propre ordre signé avait déclenché.
Je le fixai droit dans les yeux.
« Duc Leutern. »
« Quoiiii ? »
J’avais envie de frapper ce visage qui jouait les innocents.
« Jusqu’où voulez-vous monter dans cet Empire, duc Leutern ? »
« … Jusqu’où ? »
Son expression se figea un instant.
« Oui. »
Même aujourd’hui, Leutern restait très utile.
À cause de sa bêtise, et du pouvoir royal qui se lovait derrière lui.
« … On dirait que tu as compris, Max ? »
Connaissant l’avenir, je savais déjà qu’il était ambitieux.
« Je veux devenir commandant. »
Comme prévu, Leutern rêvait d’envoyer des centaines de milliers de soldats de l’Armée régulière impériale dans des zones mortelles.
« Comment tu l’as deviné ? »
Il avait l’air étrangement sérieux.
Je souris légèrement.
« Vous avez toujours cette aura, duc Leutern. »
Je détestais lui dire ça, mais je réprimai mon dégoût.
Considérons cela comme une trempe de l’acier.
Dans un avenir proche, Leutern pourrait devenir mon arme, celle qui mettrait le feu au palais.
« Cette aura particulière qu’on ne trouve que chez quelqu’un qui voit loin, forge patiemment sa force intérieure et dissimule parfaitement ses véritables intentions. »
Leutern marqua une pause devant mes compliments exagérés. Avais-je été trop loin ?
Même moi, je me raidis un instant.
« Hé hé. Tu as l’œil. C’est un peu mon cas. »
Il releva bientôt de nouveau le menton, arrogant.
Je ravala la nausée qui me montait dans la gorge.
« Oui. Exactement, duc Leutern. »
Désormais, le palais — non.
Le monde entier penserait ce qui lui plaisait de vous.
Pour quelqu’un comme vous, qui désire la gloire et l’autorité, ce n’était peut-être pas une si mauvaise chose.
* * *
Salon de l’Université nationale de Prozen, dans la République occidentale de Prozen.
Le professeur Jean Pierre reçut des nouvelles de Zerpa.
La chute de la Mine de Zeronica. Le coup d’État de l’armée régulière avait été écrasé, et le front républicain avait été renversé par la contre-attaque féroce de la légion Durkon impériale.
Pourtant, au cours des combats, Zeronica avait été réduite en ruines et en cendres.
Un filon historique, responsable d’une très grande part de la production nationale de pierres de mana de Zerpa, avait été détruit.
Ce n’était que la première nouvelle.
La seconde concernait la reconstruction de Zeronica. On avait mobilisé un grand nombre de membres de la légion Durkon et de prisonniers républicains, et les décombres avaient été déblayés en un rien de temps.
Dès le départ, Zeronica n’était pas un endroit que l’Empire pouvait abandonner comme Gigantes, en le jugeant irrémédiablement détruit. Ce geste était donc quelque peu prévisible.
Mais…
Selon Jean Pierre, c’était là que prenaient fin la souveraineté de Zerpa et son espérance de vie.
« Le pillage à grande échelle va commencer. »
Jean Pierre le présenta presque comme un fait acquis. Les professeurs rassemblés dans le salon, tous des figures éminentes en sciences humaines, en sociologie, en économie et en stratégie militaire, affichaient la même expression accablée.
Ils exhalaient d’épais nuages de fumée et s’interrogeaient avec angoisse sur l’avenir du continent.
« Reconstruire la mine. Un prétexte tout à fait plausible. Ces salauds d’impériaux viennent de trouver l’excuse parfaite pour s’emparer du cœur d’un autre pays. »
Le professeur d’économie Laurent claqua la langue.
« La suite est évidente. L’Empire va gonfler de plusieurs dizaines, voire de plusieurs centaines de fois le montant des dettes de Zerpa en y incluant les frais de reconstruction et le soutien militaire, présenter la facture à la maison royale, puis monopoliser les pierres de mana de Zeronica sous prétexte de remboursement. »
Zerpa ne serait plus qu’une coquille vide, réduite pour toujours au rang de colonie économique de l’Empire.
« Il n’y a aucune variable ? »
À la question du professeur de sociologie William, tous les regards se tournèrent vers Jean Pierre.
Ces derniers temps, on le considérait comme l’intellectuel prodige de Prozen, une étoile montante du monde universitaire.
En vérité, ses ouvrages, Une histoire née des individus et Convergence des trajectoires, avaient prédit nombre d’événements du continent avec une justesse remarquable. Plus récemment, son essai La forme de l’Aran, qui relatait en détail sa rencontre directe avec Maximilian dans l’Empire, avait fait sensation dans les milieux universitaires de Prozen et au-delà, auprès du grand public.
« Un noble impérial qui parlait le prozen avec plus d’élégance que les natifs. Une figure sobre et irréprochable, dont les actes semblaient contredire tout ce qu’il avait fait — ou, au contraire, s’inscrire dans la même trajectoire. »
— Extrait de l’essai de Jean Pierre, La forme de l’Aran.
« Quelle variable pourrait-il bien y avoir ? »
Jean Pierre esquissa un sourire amer.
« Dis quand même quelque chose, Jean. Tu es le spécialiste des prophéties. »
« Pas moi. Les prophètes, ce sont ceux qui lisent et interprètent mes livres. »
« Tout de même. »
À mesure que le nom de Maximilian se répandait sur le continent, celui de Jean Pierre gagnait lui aussi du terrain à Prozen.
« Eh bien, la probabilité est très faible, mais… »
Jean Pierre appuya le menton sur sa main et serra son stylo.
« La situation pourrait changer si le prince héritier Alonso parvenait, d’une manière ou d’une autre, à mener une négociation miraculeusement “convenable” avec l’Empire. Mais face à ces loups impériaux, il y a très peu de chances qu’un prince héritier aussi faible prenne le contrôle. »
Si le prince héritier Alonso avait eu la moindre colonne vertébrale, il n’aurait jamais approuvé le plan de l’armée impériale visant à réduire en cendres la Mine de Zeronica, le cœur de la maison royale.
« Savez-vous tous qui est responsable de cette opération ? »
À ces mots, le professeur d’économie Laurent laissa échapper un rire sans joie.
« Si vous avez suivi les cours du professeur Jean Pierre, vous le sauriez. La voie empruntée par quelqu’un laisse toujours des traces, comme des empreintes digitales. »
Comme il l’avait dit, la méthode de chacun laissait une empreinte. Et peu de gens en avaient une aussi reconnaissable que cet homme.
« Exactement. Alonso ne pourrait jamais prendre le contrôle face à lui, même s’il mourait et revenait à la vie. »
« Encore ce monstre ? »
Le Magnifique Démon.
L’Idole des Arans.
Le Monstre d’Ebenholtz.
Il avait quantité de surnoms. Et il en recevait de nouveaux ces derniers temps.
Sans doute parce que sa personnalité était particulièrement marquée.
« Même quand les gens font la même chose, certains attirent davantage l’attention que d’autres. »
C’était ce qui arrivait lorsqu’on avait l’apparence que l’humanité aimait le plus, tout en commettant les actes qui lui nuisaient le plus.
Le professeur de sociologie William coinça une cigarette entre ses lèvres.
« C’est toi qui as créé ce fantasme. À cause de cet essai, moi aussi, j’ai eu envie de voir le visage de ce chevalier. »
« Alors, moi aussi, je le regrette maintenant. »
Jean Pierre n’avait jamais écrit une seule ligne mensongère de sa vie, mais il avait fini par comprendre que parfois, il fallait aussi cacher la vérité.
« Maximilian a entièrement avalé Zerpa grâce à cette guerre civile. Il a probablement estimé qu’il serait bien plus avantageux pour l’Empire d’installer au pouvoir la faction royaliste, incapable et dépendante, plutôt que de traiter avec la faction républicaine, plus difficile. Dans les faits, son jugement était tout à fait juste. »
Zerpa était une sorte de couloir stratégique. En le contrôlant, on pouvait se servir de ses montagnes escarpées et de ses routes vers l’ouest comme si c’était son propre arrière-cour, et projeter sa puissance bien plus facilement.
« Autrement dit, un seul homme… »
Jean Pierre prit son stylo-plume pour mettre de l’ordre dans ses notes de cours.
Griff, griff.
Les professeurs autour de lui observèrent la plume courir sur la page.
« … semble désormais en passe de renverser jusqu’au vainqueur et au vaincu de cette guerre civile. »
Jean Pierre releva soudain la tête et fixa le vide.
« Mais… »
Une profonde tristesse imprégna sa voix.
« Si la monarchie gagne cette guerre civile… Zerpa ne pourra qu’entrer dans un cycle d’exploitation encore plus dur et misérable. »
Voilà l’essence même de l’impérialisme,
et l’équilibre des puissances entre États que l’Empire prétendait naturel.
« Même la dignité du chevalier nommé Maximilian vient, au bout du compte, de l’impérialisme lui-même. »
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