Chapitre 118
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ The Reluctant Imperialist
Chapitre 118
──────
Le sens de la politique (4)
── 31 octobre, minuit
Bureau extérieur d’Adria.
Les chevaliers de haut rang et les officiers supérieurs placés sous les ordres du Commandant adjoint Anton s’y étaient réunis, ainsi que presque tous les officiers d’état-major en qui ils avaient confiance. Tous étaient plongés dans l’analyse des registres.
« On dirait qu’il va nous falloir des comptables. »
Mais les flux d’argent étaient trop embrouillés. Les sommes étaient dispersées entre des dizaines de sociétés-écrans, puis mêlées à des honoraires de conseil, des frais de gestion de dépôts d’œuvres d’art et quantité d’autres transactions maquillées en opérations légales.
« Nous n’avons pas le temps. Goebel sera bientôt libéré. »
« Nous non plus, nous n’avons pas le temps. »
Les pots-de-vin sautaient aux yeux, mais ils ne parvenaient toujours pas à prouver que Goebel était au cœur de l’affaire. À ce rythme, ils ne lui égratigneraient même pas la peau, et encore moins le feraient condamner à mort.
« … »
Adria se tenait debout, les bras croisés, plongée dans ses pensées.
Goebel était manifestement la courroie de transmission du cartel.
Un vieux renard qui manipulait la Garde impériale, rencontrait le cartel, empochait de l’argent sale et renforçait sa faction au sein de la Garde.
Si j’étais à la tête du cartel…
Elle changea de perspective.
Elle s’imagina patronne du cartel, en train de traiter avec les pontes du pouvoir impérial.
Je ne ferais jamais confiance à ces salauds d’impériaux.
Première règle.
Ils pouvaient empocher l’argent puis se laver les mains de l’affaire, ou bien vendre le cartel.
Un registre comme celui-ci ne pourrait jamais servir de garantie suffisante.
Deuxième règle.
Goebel était le genre de monstre toujours prêt à sacrifier sa queue pour s’enfuir. Au moindre problème, il pouvait les trahir et les faire tuer.
Alors, que devait faire le cartel ?
« … Jerome. Tiana. »
Adria les appela tous les deux et désigna un certain « bloc » dans les mouvements d’argent.
« Des sommes importantes, constituées en rassemblant tous ces petits versements dispersés. »
Les ventes aux enchères d’œuvres d’art.
Plus précisément, les tableaux.
Goebel possédait de nombreuses toiles célèbres et s’en vantait ouvertement. Cela correspondait parfaitement à sa vanité et à son besoin de se mettre en valeur.
« Et si… »
Le regard d’Adria s’aiguisa.
« Et si le cartel avait caché quelque chose dans ces tableaux… »
On pouvait manipuler les flux d’argent ou nier leur existence, mais impossible d’effacer les traces laissées sur les objets eux-mêmes.
« Et s’ils avaient caché des preuves pour faire chanter Goebel, ou pour se protéger au cas où il les trahirait ? »
Adria se tourna vers eux. Tiana et Jerome avaient le même regard.
« On y va. Tout de suite. »
À ce stade, il leur fallait agir. Même une théorie qui paraissait absurde devait se traduire en actes.
S’ils restaient paralysés, la seule chose qui les attendait, c’était de se faire éliminer en silence.
…
── 31 octobre, trois heures du matin
Tic. Tic.
Il était plus de trois heures du matin quand Leutern II secoua l’encre de sa plume et la reposa soigneusement.
La liste était terminée.
« Ah… Je suis épuisé. »
Il s’étira, puis regarda de l’autre côté de la table. Leutern, son père, était assis là, un sourire satisfait aux lèvres.
« Qu’est-ce que tu regardes ? »
« … Un père qui regarde son fils. Quoi d’autre ? »
« Ça me met mal à l’aise. »
Son père hocha fièrement la tête.
En réalité, cette liste était une bouée de sauvetage.
Une bouée de sauvetage faite de suppliques que Leutern et ses proches avaient confiées en personne à Leutern II.
« Moi aussi, je vais avoir du pain sur la planche. Je dois sortir du palais et m’occuper encore de Max. Tu sais à quel point ce type est effrayant ? »
Leutern II grommela.
« Je t’achèterai ce que tu veux. Si tout se règle bien, même la villa qui te faisait envie. »
« Vraiment ? »
« Bien sûr. »
Leutern regarda son fils unique avec une affection et une fierté sincères, mais Leutern II prit délibérément un air sérieux.
« Alors, que les choses soient claires. Même moi, je ne suis pas sûr d’y arriver. Ce salaud de Maximilian est d’une sévérité folle. »
« Je sais. »
« Je vais vraiment essayer. Je ne le fais que parce que c’est toi, papa. »
« Merci. »
Leutern II se sentit tendu, pour la première fois depuis longtemps. C’était une demande de son père et des proches de celui-ci. Même s’il devait rendre les obligations au porteur que Maximilian lui avait offertes, il ferait le nécessaire.
Était-ce cette résolution inhabituelle que les gens appelaient le sens du devoir ?
« Vas-y. Je te soutiendrai. »
« Ouais. »
Leutern II se leva, résolu.
Dans cette affaire de cartel, du moins, bien qu’il ne fût coupable de rien, il se présenterait spontanément devant l’Ordre… !
…
── 31 octobre, quatre heures du matin
L’aube était ensevelie sous d’épaisses ténèbres.
Adria et les chevaliers sous ses ordres avançaient en silence. Les chevaliers de la section d’élite de l’Empire, entraînés avec une rigueur absolue à se dissimuler, étaient de véritables assassins.
Ils s’introduisirent dans le manoir de Goebel sans un bruit et fouillèrent les œuvres d’art qui s’y trouvaient, tout en évitant le regard des domestiques.
Céramiques, statues, paysages, natures mortes et d’innombrables autres œuvres.
Ils passèrent ces objets, qui empestaient l’argent sale, au détecteur de mana, à l’affût du moindre élément suspect.
« … Chevalier Adria. »
Tiana désigna un cadre accroché avec un soin inhabituel. Il s’agissait d’un portrait dans le couloir, protégé par un dispositif de sécurité renforcé au mana.
Crac !
Adria lança son épée et brisa le dispositif. Aucune alarme ne retentit. C’était dû à la nature de son mana.
« Ouvrez-le. »
Ils ouvrirent le boîtier de sécurité et balayèrent la toile de haut en bas avec le détecteur qu’ils avaient apporté.
Pssss.
L’aiguille du détecteur s’agita violemment.
À première vue, ce n’était qu’une peinture à l’huile représentant une belle femme, mais du mana étranger était dissimulé à l’intérieur.
« Déchirez-la. »
Sans hésiter, Adria fendit le cadre d’un coup de poignard. Un chef-d’œuvre valant des millions de dollars fut déchiré.
Elle examina minutieusement la toile, sur le devant comme au revers…
« … Je l’ai trouvé. »
Une phrase gravée dans des particules bleutées. Le procédé reposait sur un principe proche des résidus activés : elle était invisible, sauf lorsqu’on l’éclairait avec le détecteur.
[Pellier de Benikia-]
[À Goebel, chef de la Garde impériale]
Une marque d’affection laissée en personne par Pellier, le chef du cartel, dont Goebel n’avait probablement jamais soupçonné l’existence.
« Ha… »
Le sentiment qui montait en Adria s’échappa plutôt de la bouche de Tiana.
« Je te tiens, espèce de sale bâtard. »
…
── 31 octobre, cinq heures du matin
J’organisai la liste des noms dans mon bureau. À partir du registre de Pellier, Dieter et les génies qui travaillaient sous ses ordres avaient soigneusement classé toutes les personnes impliquées dans ce scandale lié au cartel.
Catégorie 1, catégorie 2, catégorie 3, catégorie 4.
Le classement reposait sur la gravité des infractions et le montant des pots-de-vin.
En catégorie 4, on trouvait ceux qui n’auraient droit qu’à une peine ordinaire ou à un avertissement : ils s’étaient contentés de ramasser les miettes.
Les gens de la catégorie 3 étaient des imbéciles qui avaient accepté l’argent comme une aubaine, sans même comprendre que des fonds du cartel circulaient dans le palais.
À partir de la catégorie 2, l’intention était manifeste.
La catégorie 1 correspondait presque à une implication directe dans le cartel.
… Grrrrr.
J’entendis quelqu’un ronfler. C’était Kairon, endormi sur le canapé.
Officiellement, nous étions en pleine négociation acharnée et, heureusement, mon bureau n’était pas sur écoute par le palais.
Toc, toc…
Kairon se réveilla en sursaut. Je lui indiquai la porte et il s’éclaircit la gorge.
« … Alors, j’espère que vous prendrez votre décision avec soin. »
Kairon prit un air grave et sortit. L’homme qui entra juste après, comme s’ils échangeaient leurs places, était Leutern II.
« … Max. »
J’inclinai la tête. Exceptionnellement, Leutern II avait l’air tendu.
« Chevalier Maximilian. »
Il m’appela ainsi et posa un document.
« … J’aurais des choses à dire au sujet de ces personnes. »
La feuille était couverte de noms. Je fronçai les sourcils.
« Le duc Leutern est venu lui aussi me demander des faveurs ? »
« Non, non. Ce ne sont pas exactement des faveurs… plutôt une demande. Une demande de clémence et de compréhension. »
« … »
Je le regardai en silence.
Leutern détourna les yeux et se gratta la nuque.
« L-lisez-la, au moins. »
Sans expression, je pris le document. Je comparai les noms de la liste de Leutern à ceux que Dieter avait inscrits sur sa liste noire.
« Hum. »
La liste de Leutern comptait surtout des gens de catégorie 3, et seulement deux de catégorie 2.
Leur cas méritait que je fasse preuve d’indulgence. À vrai dire, convoquer la plupart d’entre eux aurait été une perte de temps. Les nobles avaient dû paniquer de leur propre chef.
« … Haa. »
Mais la politique n’était jamais aussi simple.
Au fond, la politique n’était qu’une affaire de posture. Je fronçai donc discrètement les sourcils. Même une faveur que je pouvais accorder volontiers devait sembler difficile à obtenir.
Cela dit, ce n’était pas un mensonge. Les deux noms de catégorie 2 inscrits sur la liste de Leutern méritaient une convocation et une enquête.
Leutern déglutit.
« … Ouais, je m’en doutais. »
« Oui. Ils pourraient être renvoyés devant la Cour des chevaliers… »
« C’est exactement pour ça que je suis venu vous voir ! »
Comme s’il venait de prendre une décision capitale, Leutern tira quelque chose de son manteau.
Il posa brusquement sur la table les obligations au porteur que je lui avais offertes.
« C’est à moi de prendre mes responsabilités : je n’ai pas su contrôler les gens autour de moi. Alors je vais assumer. On ne pourrait pas régler les choses comme ça ? »
J’en restai bouche bée.
Un bâtard comme Leutern pouvait-il donc évoluer ? Ou n’était-ce qu’une nouvelle bêtise parmi les innombrables qu’il avait déjà faites ?
« … »
Je ramassai les obligations. Le regard de Leutern les suivit. Son visage disait combien la perte lui coûtait.
« Duc Leutern. »
« Euh, oui ? »
Leutern II était un idiot, mais cela le rendait utile d’une autre manière. Son lignage et ses relations avaient de la valeur. Si cette affaire rehaussait le statut de Leutern au palais, j’en tirerais moi aussi profit.
« Je me souviens que vous m’avez beaucoup aidé lors du dernier Conseil national de soutien de l’Empereur. »
Je lançai cela d’un ton détaché.
Les yeux de Leutern brillèrent.
« O-oui ! Vous savez à quel point je me suis démené pour parler en votre faveur ! »
« C’était à cause d’une affaire comme celle-ci ? »
« Jamais ! Absolument pas ! Pas du tout ! Je ne savais même pas que ça se passait ! Je vous le jure ! »
Leutern était irréprochable dans l’affaire du cartel. L’argent de celui-ci était réparti entre les initiés qui savaient ce qu’ils faisaient. Leutern avait des goûts coûteux ; il ne se serait jamais contenté de quelques pièces ou de miettes avariées.
« Je vais être franc. Parmi les infractions commises par les personnes sur cette liste, certaines peuvent être considérées comme relativement mineures. »
« Vraiment ?! A-alors… »
« Mais nous ne pouvons pas faire comme si rien ne s’était passé. »
Je repris un air sévère. Leutern se figea lui aussi. Une veine saillit sur son front. Si je refusais encore, il risquait de redevenir le vieux Leutern cinglé et de faire un scandale.
Nous étions donc à un point de bascule.
« Je ferai en sorte qu’ils ne soient passibles que d’une peine ordinaire, sans être renvoyés devant la Cour des chevaliers. »
À ces mots, qui tenaient presque du soupir, le visage de Leutern s’éclaira.
« … V-vraiment ? »
« Oui. Et je ne vous reprendrai pas ces obligations. Je vous les ai offertes à titre personnel. »
Le visage de Leutern s’illumina aussitôt.
« Merci ! Merci infiniment, Max ! Vous êtes le seul ! »
Il se leva et pivota sur lui-même comme s’il dansait. Leutern II avait toujours l’air de se tenir au milieu d’un champ de fleurs.
Cet homme avait vraiment des fleurs qui poussaient dans le crâne.
…
── 31 octobre, cinq heures trente
« Oui. Kairon vient de quitter le bureau de Maximilian. »
Des membres de la Garde impériale s’affairaient à l’intérieur et aux abords de l’Ordre, rapportant toutes sortes d’informations à quelqu’un.
« Cinq heures… peut-être six heures ensemble, selon nos estimations. Oui. »
J’entendais chacune de leurs paroles, car mes officiers d’état-major se promenaient avec des dispositifs d’écoute sur eux.
« Le chevalier Kairon avait aussi l’air épuisé et abattu. Impossible de dire s’il y a eu une altercation physique pendant la négociation, mais ses cheveux et ses vêtements étaient bien en désordre… »
Bien sûr qu’il était épuisé. Nous avions beaucoup bu. Et ses cheveux étaient en bataille parce qu’il venait de se réveiller.
Les hommes de la Garde impériale interprétaient notre conversation à leur guise, en fonction de l’apparence de Kairon.
« Je vous entends tous… »
Je sortis dans le couloir.
Pas. Pas.
Je descendis le long couloir et m’arrêtai devant la salle d’interrogatoire de Goebel.
— Boum !
J’ouvris la porte.
La salle d’interrogatoire était sombre, à peine éclairée.
Goebel était toujours assis là. Les traits de son visage et ses rides ressortaient d’une manière étrange.
Il était laid.
Non, hideux. En le regardant, je compris parfaitement ce que Johann voulait dire quand il disait que ma beauté était un talent.
« … »
Goebel dissimula son impatience, tandis que je restais là à le regarder en silence. Il me rendit mon regard sans un mot.
Un long silence.
Celui qui parlerait le premier serait désavantagé.
« Vous le savez aussi. »
Comme de juste, Goebel prit la parole en premier.
« Il y a bien trop de queues à écraser et personne ne sait à qui elles appartiennent, si vous voulez marcher sur la mienne. »
Il poursuivit avec un sourire mielleux.
« On n’y peut rien. C’est ça, la politique. On couvre les petits secrets honteux de l’autre et on trouve un compromis acceptable pour les deux camps. »
« … »
« Je comprends ce que vous ressentez. Je peux même comprendre, dans une certaine mesure, l’animosité de l’Ordre envers la Garde impériale. C’est le genre de choses qui arrive avec les jeunes. »
Tap. Tap.
Goebel tapota la table d’acier du doigt.
« Mais au bout du compte, nous sommes tous des fonctionnaires au service de l’Empire. Nous sommes dans le même bateau. »
Au service de l’Empire.
L’Empire était tombé dans cet état de décomposition à cause d’hommes comme lui, mais, pour l’instant, je me contentai de réprimer ma nausée.
« Qu’est-ce que Kairon vous a dit ? »
demanda Goebel.
Au lieu de répondre, je souris.
« Plus important que ces paroles… »
Goebel tressaillit des sourcils.
« J’ai pris ma décision. »
J’avais déjà réuni des preuves suffisantes pour faire tomber Goebel quand bon me semblerait.
« Le Commandant Goebel doit rester à la tête de la Garde impériale, pour préserver l’équilibre des pouvoirs. Ce camp aussi doit conserver son équilibre, afin qu’aucun ne puisse dominer l’autre… »
Ce camp. Goebel prit mes paroles pour une marque de mépris envers la Garde impériale et serra les dents. Il ne se trompait pas.
« Alors, écoutez attentivement. »
Je m’adossai à ma chaise et posai les yeux sur lui.
« Un chevalier impérial choisit de vous laisser en vie. »
Goebel ne dit rien pendant un moment. Il pinça les lèvres, comme pour les assécher. Lui aussi semblait bouillir de ressentiment.
« Je ne rejette pas votre point de vue, mais j’ai répété à plusieurs reprises que j’ignorais tout de l’argent du cartel. »
Il mit soigneusement ses sentiments de côté. Il connaissait bien la politique. Pour l’instant, il savait qu’il était en position de faiblesse.
« Bien. Dans ce cas. »
Je lui tendis une feuille blanche.
« Puisque le Commandant Goebel ne peut pas assumer la responsabilité, inscrivez d’autres noms qui conviennent. Il vous faudra sacrifier au moins un doigt. »
Quand il comprit ce que je voulais dire, Goebel finit par rire.
« Ha ha. Oui. Il faut que quelqu’un assume. À mon grand regret, on dirait que l’un de mes subordonnés a accepté de l’argent du cartel… »
Il semblait satisfait de la situation. Peut-être se délectait-il même de sa propre froideur, tandis qu’il abandonnait ses subordonnés.
Mais ces trahisons s’accumuleraient et finiraient par lui faire perdre pied. Une organisation où la confiance se fissurait et la loyauté s’évaporait n’était pas différente d’un château de sable.
« … Cela dit, je ne connais pas bien la situation à l’extérieur, alors je pense que nous devrions en discuter. Pourriez-vous faire venir mes collègues ? »
Je me levai et répondis :
« Oui. Compris. Mettez-vous à l’aise. »
Goebel acquiesça, satisfait.
« Nous parlons enfin le même langage. »
Bien sûr, il avait le visage d’un homme certain d’avoir gagné.
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