Chapitre 107
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste réticent
Chapitre 107
──────
Comment atteindre un rêve (2)
L’air empestait le sang, les produits chimiques chargés de mana et le crottin de cheval.
Je regardai Ashton, attaché à une chaise. Dehors, le fracas des lames résonnait avec frénésie, mais, pour moi, le temps semblait figé.
« … C’est toi ? »
Il m’avait posé la question.
L’Izenheim nommé Ashton appela son camarade d’une voix entrecoupée par sa respiration laborieuse.
« Yulian. »
« Yulian… »
Mais il ne parvint pas à ouvrir les yeux.
Parce qu’il n’en avait plus.
Un sang rouge sombre coulait de ses orbites vides, le long de ses joues, jusqu’à son menton.
── Boum.
Mon cœur battait toujours.
Les Izenheim.
Ils se cachaient parmi nous depuis bien longtemps. Il y en avait forcément un parmi les chevaliers, peut-être même plusieurs.
« Yulian… »
Un chevalier nommé Ashton, qui appelait Yulian.
Devais-je le tuer ?
Ou le laisser vivre ?
Les idées se bousculaient dans ma tête.
Comment le garder en vie, l’interroger et me servir de lui. Les chances de lui soutirer ce qu’il savait et de remonter jusqu’aux autres Izenheim.
Mais les Izenheim ne servaient que les leurs. Ils n’aspiraient qu’à leur grand dessein : la destruction.
C’étaient des espèces venues d’ailleurs, dépourvues de volonté de vivre — non, des espèces dont l’existence entière était vouée à cette seule fin.
Pouvais-je vraiment me servir d’êtres pareils ?
Je ne savais toujours même pas exactement contre quoi je me battais.
Même à présent, la véritable nature des Izenheim restait dissimulée derrière un voile. J’étais certain qu’ils existaient, mais je n’en distinguais qu’une silhouette opaque. J’ignorais toujours leur apparence véritable.
Il était inutile de s’inquiéter de questions sans réponse.
On ne pouvait pas laisser en vie l’ennemi de l’humanité.
Les méthodes pouvaient varier, mais ce devoir, lui, ne changerait jamais.
Pour mettre fin à mes hésitations, je me fixai une règle.
Elle devint mon point de repère, mon axiome, puis ma conviction.
« … »
Au sol traînaient d’étranges drogues dont les salauds du cartel s’étaient servis pour le torturer. Je ramassai un flacon de réactif et une seringue abandonnée. Grâce à l’intuition du virus, je compris la formule de mana contenue dans la drogue.
Le virus acceptait le mana comme du mana.
Peut-être interprétait-il même comme du mana des choses qui n’en étaient pas, avant de les absorber.
── Brrrr.
Le liquide du flacon se mit à bouillir.
Une variable libérée par le virus s’infiltra dans le produit et déforma la formule de mana qui composait la drogue.
C’était la première fois que j’employais cette méthode. Cette nouvelle découverte m’ouvrit encore une autre perspective, mais une question me vint à l’esprit.
Pourquoi m’y prenais-je de façon aussi compliquée pour tuer Ashton ?
Simplement parce que je ne voulais pas que Yulian se méfie de moi ?
Clac.
J’enfonçai l’aiguille dans la nuque d’Ashton.
« … ! »
Il laissa échapper un bref gémissement. Son corps fut secoué de convulsions.
Dès que la seringue fut vide, la tête d’Ashton retomba mollement.
Sa respiration s’arrêta.
« … »
Je réduisis la seringue vide en poudre dans ma main. Puis je hissai le cadavre d’Ashton sur mon épaule, quittai l’écurie et me mis à courir. Je fonçai à travers la jungle.
Yulian, qui venait d’en finir avec ses adversaires, me suivit peu après. Les cris et les pas des hommes du cartel résonnaient derrière nous, mais cela importait peu.
Sur ce sentier de montagne escarpé, nous allions plus vite que n’importe quel véhicule.
Les chevaliers étaient des armes tactiques humaines, façonnées par l’idéologie extrême des Hommes de Fer de l’Empire.
Avec le temps, cette définition avait quelque peu perdu de sa justesse, mais au moins, aucun de nous deux n’était un imposteur.
* * *
Une forêt anonyme, dans les confins frontaliers.
Je déposai Ashton de mon épaule. Yulian fit jaillir une petite étincelle de mana pour éclairer le corps.
« Il est mort. »
Sous la lueur bleutée, l’état d’Ashton était atroce. Sa chair avait été arrachée, ses os mis à nu ; son corps portait d’innombrables marques de torture.
Pourtant, Yulian ne manifesta aucune émotion.
Pas le moindre frémissement ne troubla ses yeux voilés.
Trouvant cela étrange, je lui demandai :
« C’était un camarade à toi ? »
Yulian acquiesça.
« Oui. »
Je regardai Ashton.
Cet homme ne retournerait jamais dans l’Empire. Comme avant ma régression, son corps ne serait même jamais retrouvé.
Parce qu’il avait le cœur d’un sous-humain.
« Qu’est-ce que tu comptes faire de ce cadavre, maintenant ? »
me demanda Yulian.
« Je… »
Ma voix s’éteignit.
À l’instant, la voix de Yulian avait résonné à mes oreilles.
« Qu’est-ce que tu comptes faire de ce cadavre, maintenant ? »
On aurait dit qu’il s’interrogeait sur l’utilité du corps.
Comme si cette phrase cachait quelque chose que j’ignorais, mais que lui savait.
Soudain,
une étincelle jaillit dans mon esprit.
De curieux soupçons commencèrent à germer.
À bien y réfléchir, quelque chose clochait.
Qu’avait donc fait Yulian avant mon arrivée ?
Yulian était un chevalier remarquable. À l’Ordre des Sentinelles, rares étaient ceux qui pouvaient rivaliser avec lui, plume comme épée à la main.
Et pourtant, il était trop calme. Son camarade avait été enlevé, mais il n’avait pas pris les devants ; il s’était contenté de me suivre.
Comme s’il avait attendu que je découvre quelque chose. Comme s’il m’y avait conduit.
« … »
C’était trop pour qu’on puisse mettre cela sur le compte de son seul tempérament froid.
Le Yulian que je connaissais n’avait jamais été incompétent.
« … Yulian. »
Je me tournai vers lui. Le soupçon qui s’était ramifié dans mon esprit me conduisit à une seule possibilité.
Pourquoi le cartel avait-il soudain repéré Ashton, et comment avais-je fini ici ?
Un chevalier Izenheim était une rareté. Même les Izenheim devaient tenir à garder en vie quelqu’un d’aussi précieux. Comment avait-il pu se faire capturer par des déchets comme ceux du cartel ?
« C’était toi. »
J’avais beau retourner la question dans tous les sens, lui seul pouvait être en cause.
« … »
Yulian me regarda en silence. Une lueur indéchiffrable vacilla au fond de ses yeux.
« Toi. »
Je lui demandai :
« C’est toi qui as tué Ashton ? »
L’expression de Yulian était toujours la même. Son visage ne laissait rien paraître. J’avais pris cela pour du sang-froid, du calme et de l’assurance. Je m’étais lourdement trompé.
Je n’avais jamais essayé de voir ce qu’il cachait en lui.
J’ignorais bien trop de choses à son sujet.
« … Oui. »
Yulian acquiesça en toussotant doucement.
« J’ai transmis des informations au cartel. »
Mon visage se durcit.
Il baissa les yeux vers le cadavre d’Ashton. Un léger souffle s’échappa d’entre ses dents.
« Ashton. Cet homme n’était pas un Impérial pur-sang. Il avait emprunté l’identité d’un roturier nommé Ashton… C’était un homme qui avait placé ses rêves trop haut. »
Yulian parla à voix basse, comme s’il se remémorait un passé pas si lointain.
« J’ai été le premier à l’apprendre. C’est aussi moi qui l’ai fait renvoyer de l’Ordre des Sentinelles. »
Si l’on intégrait la section d’élite de l’Empire en se faisant passer pour un Aran, la peine minimale était la mort.
Quiconque le savait et fermait les yeux risquait également une peine extrême, presque aussi sévère, selon son statut.
« J’ai laissé Ashton partir. Je l’ai laissé garder son titre de chevalier. »
Yulian avoua sa propre faute ainsi que celle d’Ashton.
« Il m’a remercié. Il a dit qu’il me le rendrait un jour. »
Une pointe acérée comme un éclat de verre perça sa voix sèche.
« Mais, à un moment, l’avidité d’Ashton a dû reprendre le dessus. Il a rompu sa promesse et a montré des signes de vouloir retourner au centre. »
« … Tu le surveillais ? »
« Quelqu’un qui avait trompé l’Empire pouvait aussi me tromper. »
Cet homme, dont on ne pouvait sonder les pensées, ne laissait aucune faille.
Yulian poursuivit d’un ton calme :
« Max. Je ne sais pas ce qui est juste. Je ne sais pas non plus ce qui est mal. Mais je vois très bien ce qui est pourri. »
Le regard de Yulian brilla lentement.
« Sais-tu combien d’argent liquide le cartel verse au palais et à la Garde impériale ? »
La Garde impériale extorquait de l’argent partout où elle le pouvait.
Qu’il soit trempé de drogue, de merde ou de sang, peu importait. On pouvait toujours le blanchir.
« Pourtant, les hauts gradés ferment les yeux sur le cartel. Certains considèrent même que cet argent finance les préparatifs de guerre. »
Yulian reprit d’une voix contenue :
« Mais cet argent revient dans l’Empire en passant par la frontière. Il détruit les sujets de l’Empire et écrase les pauvres. Ils brisent des âmes humaines pour quelques miettes de profit. »
Je m’assis sur un rocher de la forêt, comme sur une chaise.
« Max. Sais-tu quels crimes les nobles commettent avec les stupéfiants ? Sais-tu quels crimes les toxicomanes commettent pour s’en procurer ? »
Des nobles de la haute société rendaient des roturiers dépendants pour les transformer en esclaves terrifiants, parmi lesquels se trouvaient même des enfants. Des pères sous l’emprise de la drogue massacraient leur famille, et des gens vendaient les leurs pour en acheter davantage…
« Il faut que quelqu’un mette un terme à tout ça avant que le fléau ne se propage davantage, avant qu’il ne devienne irréversible. »
Pendant que je vivais au centre, Yulian avait observé tout cela, encore et encore.
« Maximilian. »
Il prononça mon nom.
« Pour faire tomber le cartel, les méthodes ordinaires ne suffiront pas. Il nous faut beaucoup plus d’argent, et d’hommes. »
Je compris rapidement où il voulait en venir.
« … Tu as besoin d’un cartel plus puissant ? »
Yulian acquiesça.
« Détruire et remplacer. »
Puis il désigna le cadavre d’Ashton.
« Sers-toi de lui comme prétexte pour détruire le cartel actuel, puis remplace-le par une organisation que l’on pourra au moins contrôler. »
Le plan de Yulian, et la raison pour laquelle il m’avait demandé de coopérer, avaient été ceux-là depuis le début.
« Tu me mettais à l’épreuve. »
« Je ne le nierai pas. »
Pendant un instant, je ne sus quoi lui répondre.
Depuis ma régression, c’était peut-être la première fois que je restais sans voix.
Le miracle de la régression m’avait révélé une nouvelle facette de Yulian.
« Si nous entrons en guerre sans régler le problème du cartel, l’Empire en souffrira aussi lourdement. »
Il tenta de me convaincre.
« De plus, les matières premières des stupéfiants ne sont pas différentes des stimulants. En temps de guerre, elles deviennent des ressources essentielles. »
Les matières premières cultivées dans les plantations du cartel, notamment le pavot noir, servaient à fabriquer des stimulants pour le champ de bataille.
Les doses de stimulant étaient une ressource essentielle en temps de guerre.
« Pour un impérialiste aussi pur que toi, il n’y a pas de mission plus appropriée. »
Je regardai Yulian.
Son offre me convenait. Elle servait les intérêts de l’Empire comme ma propre cause.
Mais était-elle juste pour Yulian lui-même ? Pour un homme usé et épuisé, qui avait les deux pieds enfoncés trop profondément dans les ténèbres du monde…
« Yulian. »
Les mots m’échappèrent soudain :
« Qu’est-ce que tu cherches ? »
Fouuuuu.
Le vent souffla et agita les branches. Les ombres ondulèrent comme si elles dansaient.
Yulian leva la tête vers le ciel nocturne. Une douce lumière lunaire se refléta dans ses yeux.
« … Qui sait. »
Je le vis alors.
« Peut-être que je cherche un moyen d’atteindre un rêve. »
J’entrevis un fragment de Baltaras.
* * *
La plus belle villa du centre-ville de Berkina.
J’ouvris la cage thoracique d’Ashton sur une plaque d’acier. Je commençai par examiner son cœur en détail. Les autres organes ne m’intéressaient pas.
« … Un sous-humain. »
« Tu as appris à faire des autopsies ? »
« Oui. La forme du cœur est différente. Plus une personne a entraîné son mana, plus la différence est nette. »
Oreillettes, ventricules, muscles : tout était différent. Contrairement à celui des humains, le cœur des sous-humains était modifié par le mana. Selon le talent de chacun, des voies plus efficaces s’y dessinaient.
« Je vais garder le cœur. »
J’extrayai le cœur et plaçai le cadavre dans un congélateur.
Grâce à Yulian, j’avais appris quelque chose de nouveau.
Un Izenheim vivant était difficile à exploiter, mais un Izenheim mort pouvait servir à bien des choses.
« Je vais vous expliquer, maintenant. »
« Oui. »
Yulian désigna le tableau noir accroché au mur. Des dizaines de photos y étaient reliées en une immense toile d’araignée.
« Costa, Pellier et Kunta. Ce sont les trois chefs de cartel les plus influents, ceux qu’on appelle les capos. Ils se livrent bataille et écoulent leurs drogues de manière toujours plus effrénée. Il n’y a ni ordre ni contrôle. »
Je parcourus les photos des capos et de leurs hommes. Dans leur milieu, ils portaient toutes sortes de surnoms : Vipère, le Patron des patrons, Sanglier de fer.
Leur univers était petit.
« Nous pouvons les tuer facilement. Nous nous chargerons de la “destruction” du cartel avec ce cadavre. »
Ashton. Cet homme deviendrait un héros. Non pas un espion Izenheim à l’identité falsifiée, mais un chevalier malheureux, brutalement assassiné alors qu’il tentait de protéger des civils impériaux.
Si nous poussions l’Ordre des Sentinelles et les forces chevaleresques à la fureur, puis lancions toute leur puissance contre le cartel, l’opération de destruction se ferait d’elle-même.
Yulian désigna précisément ce point.
« Même si nous leur coupons la tête, d’autres repousseront. »
Avant ma régression, l’Empire avait lui aussi décapité le cartel. Mais ses subordonnés s’étaient dispersés et avaient semé le chaos, aggravant encore la situation. Même après la chute de l’Empire, leur tyrannie avait continué.
« Si c’est pour en arriver là, autant créer une organisation unique, capable de contrôler tout le cartel. »
Autrement dit, bâtir le cartel le plus puissant.
« Avons-nous des candidats ? »
« J’en forme un depuis assez longtemps. Il a du talent et un objectif. Mais… Hum. »
Yulian toussota sèchement. Hum, hum. Il s’essuya la bouche avec un mouchoir et esquissa un sourire amer.
« Mes fonds personnels avaient leurs limites. Pour le faire grandir, il nous faut des sommes encore plus considérables. »
« Le financement ne pose aucun problème. »
« Je sais. Mais, pour être honnête, les cartels engloutissent bien plus d’argent que tu ne le penses. Peu importe combien tu en injectes, tout disparaît. »
Yulian semblait s’inquiéter pour moi. Peut-être que même cela n’était qu’une comédie, mais une chose était sûre.
Je ne parvenais pas à lire en Yulian, et lui non plus ne parvenait pas à me cerner.
« Tu as vu mes moyens et tu t’inquiètes quand même ? Ce n’est pas nécessaire. »
Je parlai calmement.
« Je ne le dirai qu’à toi, messire chevalier. Ma fortune nette s’élève à au moins dix milliards de dollars. »
« Dix milliards ? »
Yulian cligna des yeux.
« Oui. C’est le minimum. À vrai dire, je ne sais même pas exactement combien je possède. Ma fortune augmente chaque jour. »
Les bénéfices de mes positions à la baisse sur Kanillan, la flambée des cours des matières premières, les revenus des mines de pierres de mana et l’absorption de plusieurs entreprises impériales. Le mécanisme par lequel l’argent produisait de l’argent était déjà en place.
« … Je vois. Je ne m’attendais pas à dix milliards. »
Au moins, pour moi, tout ce qui pouvait s’acheter était la chose la plus facile à régler.
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