Chapitre 104
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Traducteur : Coughing Baby
Éditeur : Coughing Baby
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◈ L’Impérialiste réticent
Chapitre 104
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Ce qu’est la littérature
Au cœur de l’Empire, la chambre de Johann était devenue un véritable capharnaüm, faute d’avoir été nettoyée depuis trop longtemps.
Des liasses de feuilles tachées d’encre s’entassaient sur le sol comme des congères, tandis que les tasses de café vides et les miettes de pain avaient envahi le bureau.
« …… »
Au milieu de ce chaos, l’écrivain fixait la page de ses yeux creux en rédigeant le dernier chapitre de son roman.
La main tremblante, il s’efforçait de coucher chaque phrase sur le papier.
[« Le devoir d’un véritable noble. La dignité qu’un noble doit préserver. L’avons-nous oubliée depuis bien trop longtemps…… »
Baltaras sourit tristement et posa une main sur mon épaule.
Sa main était froide, mais la chaleur de son âme réchauffa mon cœur.
« Mais un jour, eux aussi finiront par comprendre. Les privilèges dont ils jouissent sont une lourde dette, bâtie sur le sang et la sueur d’innombrables Aran. »]
Dans le roman, Baltaras avançait vers sa fin.
[« Paul, comme tu l’as dit, si j’y vais, je risque de mourir. »
Baltaras sourit. Il avait l’air d’un homme qui avait déjà pressenti son destin.
« Et pourtant…… »]
Johann avait l’impression de déjà connaître la fin de Baltaras, mais il ne parvenait pas à s’arrêter. Il devint Paul et regarda Baltaras s’éloigner vers le champ de bataille.
Sa main bougea d’elle-même. Il ne pouvait arrêter cet instant final.
[……La nouvelle de la mort de Baltaras me parvint dans une courte lettre. De loin, j’appris qu’il avait mené une guerre en solitaire. Il livra une bataille qu’aucun homme n’aurait pu gagner seul. À lui seul, il mit en pièces des armées innombrables. Pourtant, ce qui l’attendait, c’était le courant irrésistible de l’époque, une vague gigantesque, corruption sous sa forme la plus pure……]
Johann ne parvenait pas à décrire directement la mort de Baltaras.
Sa douleur passait plutôt par l’intermédiaire d’une lettre, en quelques lignes seulement.
[Contemplant le panorama nocturne de l’Empire, qui ne s’assombrissait jamais, et voyant nos vies toujours s’éloigner derrière nous, Baltaras croyait encore en un avenir où subsistaient des rêves. Le chemin qu’il suivait était peut-être la conscience que nous avions tous perdue.]
Un héros plus noble que tous les nobles, pourtant assassiné par les contradictions de l’Empire et de sa société aristocratique.
[Je me disais que tu valais davantage que tous ces salauds réunis, même s’ils étaient des milliers. Tu étais le seul à pouvoir te regarder dans un miroir sans éprouver la moindre honte.]
[Ce n’est qu’après ta mort que je me suis enfin demandé ce que ta foi pouvait apporter à l’Empire.]
La plume de Johann s’enfonça si fort dans le papier qu’elle faillit le déchirer.
[……Le cercueil de Baltaras fut enseveli dans la terre sombre, mais, au-dessus de cette tombe, nous accueillerons enfin un nouveau matin.]
Il ne parvenait pas à mettre un point au terme de la dernière phrase. Mille pensées entremêlées tourbillonnaient dans sa tête.
C’était étrange.
Sans même s’en apercevoir, il avait écrit une tragédie maudite. Une histoire trop douloureuse pour être relue.
Finalement, il froissa chaque page du manuscrit et les jeta à la poubelle.
« Ah…… »
Une émotion inconnue déferla du fond de sa poitrine, telle une vague de fond.
Longtemps, Johann se prit le visage entre les mains et s’efforça de reprendre son souffle.
* * *
Empire, quartier général de l’Ordre des Sentinelles.
À peine rentré, je me rendis au bureau de Kairon.
« Vous avez brisé l’encerclement en moins d’un mois. »
Kairon sourit en parcourant le rapport.
« ……Comme vous le verrez dans le rapport, la légion Durkon et l’unité de Berton ont joué un rôle décisif. »
C’était aussi la première fois que je voyais en personne la façon de manœuvrer de Schweitzer. Il y avait une raison évidente à la vitesse bien supérieure de sa légion.
« Par ailleurs, seule la voie d’approvisionnement a été rouverte. La guerre civile, elle, continue. »
La guerre civile de Zerpa ne faisait que commencer. Le siège avait été levé, mais la faction républicaine restait puissante.
La guerre s’éterniserait.
« C’est vrai. Mais le palais ne semble plus vouloir accorder beaucoup d’attention à Zerpa. Il voit déjà d’un mauvais œil la présence de la légion Durkon à Alcantara. »
La compréhension que Kairon avait de la situation politique me surprenait encore parfois. Même en tant que chevalier des Sentinelles, il recueillait avec une précision remarquable les bribes d’informations confidentielles du palais.
« À en juger par la situation actuelle de la faction royaliste, ils ne peuvent probablement même pas se nourrir…… »
La plupart des terres agricoles de Zerpa étaient occupées par les républicains. Pourtant, avant ma régression, l’Empire ne fournissait aux royalistes que ses restes, ou des denrées à peine comestibles.
Je répondis calmement :
« Je compte m’occuper moi-même des approvisionnements. »
« ……Vous ? »
Kairon écarquilla les yeux.
« Même pour vous, nourrir gratuitement la moitié d’un pays serait une charge. Si la guerre s’éternise, ce sera un gouffre sans fond. »
« Gratuitement ? »
J’inclinai la tête.
« Quand ai-je dit que je les approvisionnerais gratuitement ? »
Le visage de Kairon se figea un instant.
Je poursuivis avec un léger sourire.
« Messire chevalier, je ne suis pas un philanthrope. »
Un État était un partenaire commercial bien plus fiable qu’un individu.
Je n’avais pas l’intention de laisser passer cette occasion.
« Bien sûr, je le porterai sur leurs comptes. »
C’était exactement ce qu’avait fait l’Empire auparavant.
L’Empire avait fourni des rebuts, mais moi, je livrerais de la nourriture de qualité.
Je comptais leur facturer des intérêts. Si les royalistes l’emportaient, cette dette leur serrerait le cou comme un nœud coulant.
Kairon me fixa, puis hocha la tête.
« ……Je vois. Ça vous ressemble bien. Beau travail. J’en tirerai aussi profit. »
En tant que commandant en chef de l’expédition, Kairon s’attribua officiellement le mérite de l’opération sur le papier.
« Oui. Sur ce, je vais vous laisser. »
Je m’inclinai brièvement et quittai son bureau.
Pour la première fois depuis un moment, je regagnai mon bureau de chevalier.
« Vous voilà de retour ! »
« Nous avons appris la nouvelle, messire chevalier. »
Je traversais les salutations des officiers d’état-major quand, soudain, je m’arrêtai.
Je reculai.
J’avançai de nouveau, puis reculai encore.
« …… »
Quelque chose clochait à un endroit.
Je jetai un coup d’œil dans cette direction.
Quelqu’un était assis là, d’un calme tout à fait déplacé.
Tac. Tatatatatatatatat. Tararararac.
Une secrétaire tapait à une vitesse stupéfiante, les yeux rivés sur l’écran.
« ……De retour de vacances ? »
C’était Yukia.
Sans retirer les mains du clavier, elle répondit d’un ton plat :
« Oui. »
Yukia était revenue. Elle me parlait même poliment.
Comme si rien ne s’était passé.
C’était une bonne chose.
Je décidai tout de même de ne pas en faire toute une histoire. Les Yaken étaient comme des chats sauvages ou des chiens errants. Si on insistait trop, ils cherchaient à s’enfuir.
« …… »
Sans un mot, j’entrai dans mon bureau et m’assis. Je sortis un petit carnet de mon manteau.
Griffe. Griffe.
L’écriture du prince héritier Alonso apparaissait en temps réel.
[La capitale de Zerpa déborde de réfugiés. De pauvres sujets sont venus jusqu’à la capitale pour échapper aux massacres républicains et chercher la protection du roi…… Mais les terres autour de la capitale sont stériles, et l’autosuffisance alimentaire s’effondre. Il ne reste que peu de céréales dans les réserves, et nombre de sujets meurent de faim. Les généraux débattent d’ennemis invisibles……]
« Alors, vous teniez un journal. »
Le prince héritier Alonso était remarquablement doué pour s’apitoyer sur son sort.
[Ne vous inquiétez pas. Les approvisionnements commenceront bientôt.]
J’avais confié à Dieter la planification efficace des approvisionnements.
Les vivres destinés aux civils seraient strictement séparés de ceux de l’armée, et leur distribution serait confiée entièrement au lieutenant-colonel Kai Han. Si je les remettais aux généraux corrompus de Zerpa, ces rats en détourneraient une partie pour la vendre au marché noir. C’était évident.
Mais ce n’était pas le sujet.
« ……Que fait Johann ? »
Cet homme problématique, dont le talent rarissime n’avait d’égal que celui de certains criminels de guerre, ne m’avait toujours pas donné de nouvelles concernant le manuscrit.
Je devrais aller le voir moi-même.
Pas pour lui mettre la pression, juste au cas où il lui serait arrivé quelque chose.
……
Je me rendis dans la chambre que louait Johann.
« Vous voilà, messire chevalier. »
Johann avait le visage émacié. Il semblait ne pas s’être lavé depuis longtemps et paraissait sale de la tête aux pieds. Des traces de sa vie quotidienne et de son travail d’écriture jonchaient la pièce.
« Vous avez donc quand même écrit quelque chose. »
« Ah…… non. J’ai essayé d’écrire un manuscrit, mais il semblerait que je manque de talent…… Je n’ai pas réussi à écrire une seule ligne. »
Impossible. C’était l’homme dont même les érudits alliés louaient le talent littéraire, en disant que, même s’il était un criminel de guerre, son seul talent d’écrivain méritait l’admiration.
Mon regard se porta naturellement sur la corbeille, près du bureau. Des feuilles froissées y débordaient.
« On dirait un manuscrit. »
Je le ramassai.
« Ah. C-c’était quelque chose que je comptais jeter… »
Avant que Johann ait pu m’arrêter, je dépliai la feuille et me mis à lire.
Je parcourus les premières phrases, puis m’assis tranquillement sur une chaise.
« …… »
Mes yeux glissèrent le long de la page.
La prose de Johann se déployait sous mon regard.
C’était étrange.
C’était bien meilleur que je ne l’avais imaginé.
Le contenu était une chose, mais les phrases elles-mêmes semblaient rayonner.
« ……Ha. »
Je terminai le manuscrit en un instant.
Quand je repris mes esprits, le crépuscule était déjà tombé derrière la fenêtre.
« Johann. »
« ……Oui. »
« Vous êtes vraiment un génie. »
Je le complimentais sans exagérer, pourtant le visage de Johann s’assombrit.
« ……C’est trop honteux. Lui donner une fin aussi tragique… »
« Non. J’aime même cette partie. »
Je le pensais vraiment. Dans un seul livre, Johann avait parfaitement saisi le devoir que les nobles impériaux auraient dû assumer et la cruauté de la noblesse actuelle de l’Empire. Et, dans le même temps, il avait préservé toute la beauté littéraire et le plaisir d’une histoire captivante.
« Mais Baltaras…… meurt. Trahi, oublié, seul. »
« Ce n’est pas grave. »
Le sort qui préoccupait Johann, la mort de Baltaras.
À mes yeux, cela rendait l’histoire meilleure.
« Une tragédie reste plus longtemps dans les mémoires, n’est-ce pas ? »
Même si Baltaras s’inspirait de moi, je ne mourrais pas.
Je n’étais plus un homme sans responsabilités.
À un moment donné, une cause s’était enracinée en moi et était devenue une conviction. Jour après jour, elle s’ancrait plus profondément.
Peut-être parce que j’avais déjà tué trop de gens.
Parce que j’avais déjà trop pris et accumulé trop de karma.
« Vous l’avez dit, Johann. Les émotions négatives s’impriment plus vivement dans l’esprit humain. »
Après tout ce que j’avais fait, si je ne parvenais toujours pas à empêcher la fin, je n’aurais plus le droit de me montrer.
Si j’échouais, je ne serais rien d’autre qu’un démon à la lisière du monde, qui commettait des atrocités.
Alors, je devais vivre.
Je devais survivre et le prouver.
« C’est précisément pour cela qu’un noble comme Baltaras doit mourir, si l’on veut que l’histoire touche vraiment les gens. »
J’aplanis soigneusement le manuscrit et le posai sur la table.
Il y avait aussi la question de l’Empereur. Plus l’Empire approchait de sa fin, plus il se montrait jaloux. Il devenait également plus superstitieux.
Peu importait la popularité du héros et les louanges qu’il recevait : il mourait tout de même misérablement dans le roman. Une telle fin permettrait aussi d’apaiser les éventuelles inquiétudes de l’Empereur.
« Au bout du compte, ce qui touche le cœur des gens, c’est une histoire façonnée par des êtres humains. »
Ce « Baltaras » se vendrait, quoi qu’il arrive.
Je ferais en sorte qu’il se vende.
Si je le plaçais bien en évidence sur les présentoirs des librairies et dans les bibliothèques des casernes impériales, le bouche-à-oreille ferait son œuvre et il se vendrait tout seul. Sa qualité était telle.
« ……Oui. »
Johann avait toujours l’air embarrassé, mais il hocha la tête.
« Et puis… »
Je lui tendis une autre pile de feuilles.
« C’est la première ébauche de mon autobiographie. »
« Une ébauche… vous voulez dire ? »
« Oui. Je veux l’écrire avec vous. »
À cet instant, les yeux de Johann s’illuminèrent. La honte qu’il affichait en parlant de « Baltaras » s’embrasa, puis disparut en un instant.
* * *
……Sentio, la Tour de magie du Centre impérial.
« Bâille… »
Ezel bâilla et s’étira.
Ces derniers temps, elle restait souvent enfermée dans la tour. Le monde extérieur était trop bruyant. Les nouvelles de la guerre n’en finissaient pas, et le paysage politique changeait chaque jour.
Elle se sentait mieux à s’absorber dans le silence du laboratoire et à résoudre des formules magiques.
« Je devrais au moins aller me promener. »
Elle quitta donc la tour pour la première fois depuis un moment.
Pas à pas.
À moitié endormie, elle erra dans les rues et, sans s’en rendre compte, se retrouva devant une grande librairie.
« Hein ? »
Elle aperçut une silhouette familière.
Une femme se tenait devant le présentoir installé à l’extérieur de la librairie, immobile, plongée dans sa lecture.
C’était Sonnet Kandel.
« Bonjour ! »
Ezel s’approcha et la salua chaleureusement.
« …… »
Pas de réponse. Sonnet restait figée comme une statue.
« Hé ? Sonnet ? »
Ezel l’interpella de nouveau. Toujours aucune réaction. Elle passa alors derrière elle et lui tapota l’épaule.
« Excusez-moi ? »
« ……Ah. »
Ce n’est qu’alors que Sonnet tourna la tête. Son front se plissa aussitôt.
« Vous m’avez déconcentrée. »
Sa voix suintait l’irritation.
« ……Hein ? »
« …… »
Bzzzz. Elle la fusilla du regard, comme si elle voulait tuer quelqu’un.
« Ah, pardon. »
Ezel s’excusa maladroitement et jeta un coup d’œil à la couverture du livre que Sonnet serrait contre elle.
Une couverture d’un noir de jais, ornée d’un titre doré.
« Baltaras »
Auteur : Johann
« Johann, hein… Il doit bien y avoir cinquante mille auteurs qui portent ce nom. »
Johann était le prénom le plus courant de l’Empire. On disait même qu’il suffisait de jeter une pierre pour toucher un Johann. Ce n’était qu’une plaisanterie, mais…
« …… »
Sonnet lui lança un regard glacial, puis entra dans la librairie sans un mot, paya le livre et s’en alla.
« Pff… quelle drôle de bonne femme. »
Ezel fit la moue et prit un exemplaire sur le présentoir.
« Qu’est-ce qu’il a de si extraordinaire pour qu’on soit à ce point absorbé… »
[Les nobles de l’Empire ont un devoir à assumer. Dans l’ancienne langue aran, on appelle cela noblesse oblige.]
Dès la première phrase, qui s’accrocha étrangement à sa langue, elle tourna la page.
Puis une page, puis deux.
Trois, quatre.
Cinq, six.
Sept, huit……
Son champ de vision se rétrécit naturellement. Toute son attention se concentra sur la page.
Les lettres semblaient danser. Comme si une magie se tissait dans les phrases, des images saisissantes prenaient forme devant elle. La silhouette du noble nommé Baltaras se dessinait.
Un noble parfait, sans le moindre défaut. Pourtant, devant la jeune Chloe, il s’adoucissait comme un garçon…
En un instant, elle fut happée par le livre.
« Hé. Hé, hé. »
Puis…
Quelqu’un lui tapota l’épaule.
« Ah, merde. »
Ezel se retourna, agacée, le front plissé.
« Ezel. Qu’est-ce que tu fais ? »
C’était une mage de la tour, sa collègue. Un grognement échappa à Ezel avant même qu’elle s’en rende compte.
« Tu m’as déconcentrée. »
« Hein ? Mais je t’ai appelée et tu ne répondais pas. »
« …… »
Ezel lança un regard noir à sa collègue, puis entra dans la librairie avec le livre, le paya et se hâta de rentrer chez elle.
Elle avait besoin de calme, d’un endroit où se concentrer sans que personne ne vienne la déranger.
« Bon sang. Qu’est-ce qu’il a de si extraordinaire… »
Elle entendit vaguement sa collègue, qui venait de l’interrompre, marmonner ces mots étrangement familiers en prenant à son tour un exemplaire.
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