« Giselle, qu’est-ce qui se passe, au juste ? »
Peu après avoir fait venir les mages de la Tour de magie, la partie la plus reculée de l’Institut de recherche Kalinos était devenue le <Laboratoire de l’archimage Giselle>. Après y avoir vécu et mangé pendant plus d’une semaine, le duc Vientin Kalinos vint me rendre visite.
« Je vais rencontrer ton frère aîné ! »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Oublie tout le reste pour l’instant. Tu as mangé ? Je m’inquiète pour toi, Giselle. »
« Ah ! Pas la peine de t’inquiéter ! » m’exclamai-je gaiement en repoussant nonchalamment mes cheveux, brûlés et tout ébouriffés. « J’ai enfin mis au point une machine à voyager dans le temps ! Tu te souviens de celle que tu avais fabriquée, avant ? »
« Ah… Oui. Cet échec. »
Il se souvenait peut-être de la période où j’avais broyé du noir après être revenue de ma rencontre avec mes parents. Le visage de Vientin s’assombrit peu à peu. Mais je lui répondis avec sérieux.
« J’ai tiré les leçons de cet échec et, cette fois, j’ai fabriqué quelque chose qui fonctionne vraiment ! »
Eh oui. À force de me consacrer à mes recherches jour et nuit, j’avais enfin réinventé un dispositif permettant de voyager dans le temps.
Vientin me dévisagea, puis poussa un soupir. « Tu as beaucoup travaillé. Tu devrais manger, maintenant. Commençons par une soupe toute simple. »
« … Ça ne ressemble pas à Vientin Kalinos. »
« Et qu’est-ce qui me ressemblerait ? »
… Quelle réplique digne d’un héros de drame, franchement.
« Je pensais que tu serais vraiment heureux que j’aie enfin réussi mes recherches sur le voyage dans le temps. »
« Je le suis. Mais je le serai encore plus si tu manges. »
Dire ça sans ciller, c’était de la triche.
Je brandis la machine, qui ressemblait à une petite télécommande, et souris. « Et si tu t’en servais pour aller voir ton frère aîné ? Tu pourrais au moins lui faire tes adieux. »
Le regard de Vientin s’assombrit. Je savais très bien pourquoi il me regardait ainsi.
« Tu as sauté des repas pour une chose aussi futile ? »
Dès qu’il eut fini de parler, je découvris une nouvelle facette de lui. Cet homme refuserait catégoriquement d’écouter ce que j’avais à dire tant que je n’aurais pas avalé quelque chose. Je croyais qu’il n’était obsédé que par ses recherches ! Qui aurait cru qu’il le serait aussi à l’idée de me faire manger ?
Je soupirai et hochai la tête. Aussitôt, on déposa devant moi des plats nourrissants. Je pris une cuillère dans une main et une fourchette dans l’autre, engloutis rapidement mon repas, puis demandai : « Alors, je peux parler, maintenant ? »
« Ah, oui. »
« Et si on allait voir ton frère aîné avec cette machine ! »
« Euh… Ça ? »
« … Oui, c’est ça. »
Vientin étouffa un grognement en contemplant la machine à voyager dans le temps. Dès qu’il eut fini de parler, je baissai les yeux vers la télécommande, qui tenait dans la paume de ma main. Bon, évidemment qu’il avait du mal à y croire, lui aussi. Malheureusement, la machine à voyager dans le temps que j’avais inventée était rudimentaire.
« Il y a évidemment quelques restrictions. Tu ne dois pas croiser ton double d’origine, tu dois utiliser le nouveau corps créé par la machine à voyager dans le temps et tu ne dois laisser aucune trace de ta présence dans le passé. »
« Ah. »
« Il faut respecter ces conditions pour éviter de semer un désordre monstre dans le passé. »
« Je vois. »
« Oui, alors… On va voir ton frère aîné ? Tout de suite. » Je secouai la machine à voyager dans le temps et lui adressai un grand sourire.
Il me fixa, puis baissa de nouveau les yeux vers le plateau-repas.
Sérieusement, cette obsession de me faire manger…
Quand il vit que j’avais tout mangé, son expression changea. C’était le visage de quelqu’un qui envisageait désormais sérieusement de rencontrer son frère aîné. Il effleura du bout des doigts la télécommande de la machine à voyager dans le temps et demanda avec précaution : « Alors, de combien de temps disposons-nous ? »
« Euh, je dirais une journée. Nous ne pouvons pas rester longtemps. Plus nous nous attardons, plus nos actes risquent d’influer sur le passé. »
Il avait l’air hésitant. Mais je connaissais un moyen efficace de manipuler Vientin dans ces moments-là.
« C’est aussi une sorte d’expérience, non ? » Je plongeai les yeux dans les siens et gloussai doucement.
Ses lèvres se pincèrent. « … En effet. J’espère que ce sera une expérience concluante. » Il se caressa le menton d’un air pensif. « Mais nous devons bien comprendre les effets secondaires du voyage dans le temps. Il existe quelque chose qu’on appelle l’effet papillon, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr. »
La broche en forme de pomme que je tenais à présent en était probablement un exemple. Cette même broche qui m’était tombée entre les mains après ma rencontre fortuite avec mon père.
« Alors, préparons-nous mentalement avant d’y aller. »
Jusque-là, nous étions heureux. Après tout, notre plan consistait simplement à apercevoir son frère aîné de loin, un très bref instant, sans influer sur le passé.
* * *
« Mais voilà. »
« … Je n’aurais jamais cru… qu’on finirait dans cet état. »
Vêtus de vêtements simples et miteux, usés jusqu’à la corde, Vientin et moi nous dévisagions, abasourdis.
Comment en étions-nous arrivés là ? Les conditions d’activation de la machine à voyager dans le temps avaient pourtant été réunies. En plus de cela, nous avions soigneusement appris les règles à respecter pour nous en servir.
[1. La durée sera d’une journée.
2. Utilisez des corps spécialement créés pour la machine à voyager dans le temps au lieu de vos corps d’origine.
3. Ne laissez aucune trace de l’existence des voyageurs venus du futur dans le passé.]
Nous avions donc manipulé les boutons de la télécommande et étions retournés dans le passé, mais…
« C’est la deuxième clause, le problème. » Elle stipulait que nous devions utiliser un nouveau corps créé spécialement pour la machine à voyager dans le temps.
J’avais utilisé la magie pour créer de nouveaux corps destinés au voyage dans le temps. En parallèle, j’avais temporairement séparé nos âmes de nos corps physiques et les avais transférées dans ces nouveaux corps. C’était de loin la tâche la plus difficile de toutes les étapes nécessaires à la fabrication de la machine. Cela relevait presque de la magie noire. Seule une archimage comme moi pouvait tenter un tel exploit.
Après avoir défini les coordonnées du passé, j’avais même lancé un sort pour que nous arrivions au « bon endroit, dans des vêtements convenables ». Mais…
« Même le pouvoir d’une archimage a ses limites… »
Nous n’étions que des humains menant une expérience plutôt originale. Imiter à la perfection les créatures façonnées par un dieu, c’était difficile.
« J’ai sans cesse l’impression que ce corps craque de partout. Et mon visage me semble étrangement désagréable, lui aussi. »
Il avait des yeux, un nez et une bouche, tout ce qu’il fallait. Pourtant, ce visage avait quelque chose de dérangeant. Contrairement à moi, qui affichais un air mécontent, Vientin ne semblait pas particulièrement contrarié.
« Au moins, nous avons réussi à voyager dans le temps. C’est déjà ça. »
« … Oui, et nous avons même décroché de bons postes de palefreniers. »
J’avais simplement imaginé que nous deviendrions des « figurants anonymes, faciles à remplacer et sans aucun lien avec les gens du coin ». Je n’aurais jamais cru que nous finirions palefreniers.
Vientin marmonna à son tour, l’air intrigué : « Je vois. C’est un métier intéressant. Les nouveaux métiers sont des sujets d’étude appropriés. »
Mais je lui soufflai discrètement : « … Il y a un problème. Si nous sommes remontés dans le temps, c’était pour rencontrer ton frère aîné, non ? »
« C’est… vrai. »
« Mais est-ce qu’on peut seulement espérer voir un membre de la Famille Kalinos avec nos nouvelles identités ? »
J’ouvris de grands yeux. Cette fois, contrairement à ma rencontre avec mes parents, nous étions venus de notre plein gré. Nous finirions de toute façon par être oubliés, comme de simples figurants sans nom. C’était la règle du voyage dans le temps.
« Nous avons toute une journée devant nous. On pourrait tomber sur lui en travaillant ! »
Et si nous ne le rencontrions pas, je trouverais un moyen de l’apercevoir, ne serait-ce que de loin.
« Alors, au travail ! »