* * *
Les mages étaient abasourdis. Et on les comprenait : le trio qui les harcelait à l’abri du comte Melandorf et leur volait les fruits de leurs recherches avait disparu. À sa place, l’archimage Giselle avait fait son apparition. Mais quelque chose clochait.
« Bon, en route. On commence. »
« O-Oui ? »
« Vous manquez d’endurance pour faire de longues recherches. Alors, on va commencer par une promenade matinale. »
… P-Pardon ?
Pourtant, au bout de trois jours à peine, les effets de l’exercice se firent sentir. Les mages, qui s’effondraient auparavant les uns après les autres, épuisés, avaient considérablement gagné en endurance et pouvaient consacrer bien plus de temps à leurs recherches.
« Heureusement que je suis gentille. »
Qu’est-ce qu’il y a de gentil là-dedans… ?
« Je vous fais même faire de l’exercice comme ça. »
Les paroles de Giselle laissèrent les mages perplexes. C-C’est vrai ?
Il était vrai que tous les brutes qui avaient recouru à la violence physique dans la Tour de magie avaient disparu. Les mages pouvaient désormais se consacrer entièrement à leurs recherches. Et en plus, leur endurance s’améliorait. Ceux qui traînaient la patte se mirent peu à peu à travailler avec ardeur.
Finalement… ce n’est peut-être pas si mal.
À quelques exceptions près, ils finirent par se surprendre à apprécier cet entraînement spartiate.
« Si vous faites correctement vos recherches, je vous verserai des primes à la hauteur de vos résultats. Alors, au travail. »
Et en plus, elle allait leur donner de l’argent !
Grâce à cette combinaison parfaite de carotte et de bâton, tout le monde se mit à travailler dur… à l’exception, bien sûr, de quelques mages paresseux que ni l’un ni l’autre ne parvenaient à motiver. Giselle se rendit donc elle-même dans leurs dortoirs, avec un sourire de démon.
* * *
Giselle commença donc à recevoir les mages qui traînaient la patte, un par un. Dans le salon du hall central, l’espace le plus ouvert de la Tour de magie.
« Pourquoi Alice ne travaille-t-elle pas ? »
« Eh bien… »
Alice était une mage du deuxième cercle aux cheveux en bataille. Jusqu’ici, ses seuls accomplissements au sein de la Tour de magie se résumaient à s’amuser, manger et dormir. Elle était venue à la Tour de magie parce que le gîte et le couvert y étaient fournis. Une raison toute simple. Mais Giselle avait percé à jour tous ses secrets.
« Vu tes notes à l’académie, tu es plutôt intelligente. Et tu sais aussi bien utiliser les potions magiques. »
« C’est vrai, mais… »
Son excuse, comme quoi elle ne travaillait pas sérieusement parce qu’elle était limitée par son rang de mage du deuxième cercle, quoi qu’elle entreprenne, ne lui serait probablement d’aucune utilité.
Alice haussa légèrement les épaules. « C’est juste que, moi… »
À cet instant, Giselle abattit son poing contre le mur, comme pour couper court à toute autre excuse. Et ils le virent : le mur vola en éclats sous un seul coup de poing de Giselle…
« Oh, cette nouvelle potion de renforcement physique est plutôt pas mal. »
Quelle force fallait-il donc pour détruire d’un coup de poing les murs d’une Tour de magie bâtie dans l’Antiquité ? Les mages de passage en restèrent bouche bée.
Giselle leur désigna le menton et lança : « Qu’est-ce que vous regardez ? Vous n’avez pas du travail ? »
C’était bel et bien le comportement d’un patron tyrannique. Et sans même s’en rendre compte, ils devenaient peu à peu ses esclaves.
Les yeux d’Alice s’illuminèrent.
« Si Alice ne compte pas travailler à partir de maintenant, je suppose qu’on n’y peut rien. »
« Non. »
« Hmm ? »
« J-Je vais travailler, moi aussi ! Je veux fabriquer des potions de modification physique ! »
« Pas de modification. De renforcement. »
« Peu importe ! »
… Je le savais. Giselle lui adressa un sourire entendu. Même les gens les moins motivés n’étaient pas totalement dépourvus de motivation au départ. Ils s’étaient simplement heurtés au mur de la réalité, et leur motivation s’était peu à peu effritée.
En peu de temps, Giselle avait donc lentement réformé l’état d’esprit des esclaves de la Tour de magie — enfin, des mages.
« Et si tu te débrouilles bien, je songe aussi à te verser une prime. »
« V-Vraiment ? »
Bien sûr, ce n’était pas l’argent de Giselle. C’était celui du comte Melandorf, qui avait contribué à la chute de la Tour de magie. Mais il serait certainement ravi de l’apprendre.
« Tu connais la famille Médicis, n’est-ce pas ? Elle est célèbre pour avoir soutenu des artistes ! J’ai gagné une fortune parce que je voulais devenir un mécène de la recherche magique, comme eux ! »
… Argh. Rien que de penser à ce comte, j’ai l’impression que mes oreilles saignent. Je ferais mieux d’arrêter d’y penser.
Tandis que Giselle secouait intérieurement la tête, la mage lui demanda avec prudence : « Dans quelle direction devrais-je orienter mes recherches sur les potions ? »
« Fais ce que tu veux. »
« … J-Je peux vraiment faire des recherches sur les potions de renforcement physique ? »
« Bien sûr. Mais une fois ton sujet choisi, je vérifierai avec quel sérieux tu l’as étudié. »
Cela dit, les recherches dont Sera était responsable restaient les plus importantes.
* * *
Une semaine passa ainsi. J’avais décidé de rester exactement une semaine, et la Tour de magie avait complètement changé.
Bien sûr, mon mari s’était plaint, me demandant si j’allais vraiment l’abandonner à la Tour de magie pendant une semaine entière… Puis, à un moment, il avait soudain disparu. Enfin, je le reverrais dans une semaine. Sans y penser davantage, je reçus du Maître de la tour ce qu’il appelait le [Rapport des résultats de recherche de la semaine]. J’ouvris le rapport avec le plus grand sérieux du monde.
Les recherches sur le voyage dans le temps, que j’attendais avec le plus d’impatience, avançaient régulièrement grâce aux renseignements et au matériel fournis par le comte Melandorf. Le reste des recherches portait surtout sur des sujets qui semblaient inutiles, mais se révélaient étonnamment intéressants.
Le Maître de la tour applaudit avec enthousiasme, le visage rayonnant. « Les recherches avancent beaucoup plus vite qu’avant ! »
« Évidemment. Il n’y a plus de déchets pour nous mettre des bâtons dans les roues. »
Par rapport à la semaine précédente, les résultats de recherche avaient augmenté de pas moins de 5 000 %. C’était énorme.
« Ils étaient déjà au plus bas, bien sûr, mais tout de même : une hausse de 5 000 % ! Nous vous en sommes vraiment reconnaissants, Archimage ! »
« Hmm, oui. »
« Tout cela, c’est grâce aux mages de cette Tour de magie, qui ont retrouvé leur motivation. Je ne sais pas comment je pourrai jamais vous remercier. »
« En effet. Vous devriez me remercier comme il se doit. » Je me frottai le menton en souriant. « Après tout, toute la haute direction a été balayée. Tout le monde travaille dur dans l’espoir d’être promu. »
Et puis il y avait ces trois mages qui m’avaient contrariée. Il était évident qu’ils ne trouveraient du travail nulle part.
Alors que je hochais la tête, satisfaite, le Maître de la tour s’adressa prudemment à moi. « Euh, comptez-vous rester encore quelque temps à la To-Tour de magie ? »
Pourquoi avait-il l’air aussi terrifié ?
« Je ne sais pas. »
Il faudrait bien que je rentre un jour. Mon mari m’attendait.
À cet instant, le Maître de la tour me demanda avec prudence : « Ah, je vois. Je me demandais si vous n’auriez pas besoin d’une secrétaire. »
« Hmm, d’une secrétaire ? »
À bien y réfléchir, quand je travaillais, je me souvenais vaguement d’une secrétaire qui se tenait à mes côtés et m’aidait à classer les documents. Je ne me rappelais toutefois pas son visage.
« Oui. B-Bien sûr, notre Tour de magie avait autrefois un secrétaire très estimé, qui nous aidait par-ci par-là, mais… »
« Un secrétaire très estimé ? »
« Bon sang, qu’est-ce que je raconte ! Je voulais dire : un secrétaire. »
« Pourquoi ajouter une marque de respect au mot “secrétaire”… ? Et pourquoi bégayez-vous autant, comme si vous aviez quelque chose à cacher ? »
« C-C-Ce n’est pas vrai. Si cela vous convient, je vais faire accompagner Votre Excellence par le secrétaire Kal sans tarder. »
« Faites comme vous voulez. »
Je lançai un regard suspicieux au Maître de la tour, puis haussai les épaules. De toute façon, je comptais rester ici encore trois jours environ.
« Beau travail. Ce soir, on fait un dîner d’équipe. »
* * *
Maintenant que j’avais bu un verre, mon mari me manquait encore plus. Le modeste dîner d’équipe était terminé. Comme il convenait aux personnes haut placées de partir tôt, je ne bus que quelques verres avant de m’en aller.
J’étais sortie seule. Pour une raison ou une autre, je me sentais un peu vide. Comme prévu… il était peut-être temps de rentrer. Bien sûr, par « chez moi », j’entendais le Manoir Kalinos. En y réfléchissant, je me demandai si la vie n’avait pas aussi besoin de romance, en plus de dopamine.
« Ah, il me manque tellement… »
C’est alors que Kal, le nouveau secrétaire que le Maître de la tour m’avait assigné, prit la parole : « Vous avez trop bu. »
« … ? »
« Vous avez le visage rouge et congestionné. »
Ce type me tutoyait, on aurait dit.
Je haussai un sourcil devant cette insolence manifeste, et Kal se reprit aussitôt. « Je voulais dire : “Il me semble que vous avez trop bu, Votre Excellence.” »
… Quel type sans vergogne, pensai-je, avant de m’arrêter brusquement. Oh là là. J’examinai lentement le visage du secrétaire. J’avais cru que c’était le genre de visage qu’on oubliait aussitôt après l’avoir croisé. Mais, d’une certaine manière… « Vous ressemblez à quelqu’un que je connais. »
À ces mots, l’atmosphère se glaça.