Des véhicules militaires traversaient une ville que je reconnaissais presque.
L’un passa si près que je distinguai la terre tassée entre les maillons de ses chenilles.
Derrière lui, des bâtiments se pressaient le long d’une rue étroite, et des ombres traversaient les espaces où des civils couraient encore un instant plus tôt.
Je cherchai l’itinéraire que j’avais dégagé.
L’angle ne correspondait pas, ou bien la rue était différente, et mes efforts me plongèrent de nouveau dans les ténèbres.
Elle se penchait sur quelqu’un à terre.
Sa cape s’était amassée sous un genou.
Sans baisser les yeux, elle tira dessus pour dégager assez de tissu et couvrir la personne près d’elle, puis s’immobilisa, un pan de cape entre les mains.
Ses lèvres bougèrent.
Cette fois, je voulais tellement entendre que j’essayai de me pencher vers elle. Mais, une fois encore, je n’avais pas de corps pour le faire.
La personne à terre portait un équipement que je ne reconnaissais pas.
Je ne parvins même pas à établir s’il s’agissait de la même bataille.
Elle continuait d’ajuster le tissu près de son épaule.
Des larmes lui tombaient sur les mains tandis qu’elle s’acharnait sur un pli qui refusait de tenir en place.
J’essayai de lui dire quelque chose.
Je n’avais pas de bouche à ouvrir.
Je cherchai tout de même à faire le geste, à retrouver cette légère pression qui précédait les mots, mais rien ne vint.
La seule chose qui me restait, semblait-il, c’était de regarder plus attentivement.
Je m’efforçai de maintenir la scène en place tandis qu’elle s’assombrissait.
Quand je la revis, son épée était déjà en mouvement.
Elle se tenait dans une vallée rocheuse et frappait dans le vide, à côté d’un étroit affleurement.
Je reconnus la rotation de son poignet et attendis le pas qui devait suivre.
Elle posa mal le pied, s’arrêta et reprit depuis le début.
Je ne l’avais jamais vue commettre cette erreur.
Elle recommença.
Cette fois, elle s’approcha trop près de la pierre.
Sa manche s’accrocha, et elle se dégagea d’un geste impatient, tout sauf élégant.
Puis elle se campa sur ses jambes et leva son épée.
Je voulais que la scène dure.
J’aurais pu apprendre en la regardant se corriger, comprendre des choses qu’elle ne m’avait jamais laissé le temps d’examiner quand elle essayait de me transpercer.
La vallée disparut au coup suivant.
Des civils passaient derrière elle.
Elle tenait son épée basse tout en regardant par-dessus son épaule et pressait quelqu’un d’avancer de sa main libre.
Les derniers passants de la rue avançaient trop lentement.
L’un d’eux se retourna.
Elle l’attrapa par le haut du bras et le poussa vers les autres, puis prit sa place dans l’espace qu’il avait laissé.
Une armée occupait l’autre bout de la route.
J’essayai de compter les véhicules.
Des ombres passaient entre eux, brouillant leurs contours. Elle modifia son appui avant que j’aie fini.
Je connaissais cette posture.
Mes pieds auraient dû réagir, sauf que je n’en avais toujours pas.
Le feu recouvrit la rue.
Je perdis d’abord les civils de vue.
Sa cape resta visible un instant de plus, puis je ne pus suivre que son épée.
Tout allait trop vite.
Je voulais savoir qui se trouvait sous le tissu, de quelle cérémonie il s’agissait, et si ces gens avaient atteint le bout de la route.
Rien ne m’attendit.
Elle se tourna sans baisser son épée.
Son visage était trempé.
Elle pinça les lèvres en regardant au-delà de moi et, un instant, je crus qu’elle allait abaisser son arme.
J’avais déjà vu des humains en arriver là.
Parfois, ils cessaient de se défendre alors qu’ils tenaient encore debout.
Elle remonta la main sur la poignée.
J’avais mal interprété cette pause.
Elle cherchait quelque chose du regard à travers les flammes.
Quelqu’un pouvait encore arriver par cette route ; peut-être croyait-elle pouvoir atteindre un passage.
Je ne voyais pas ce qu’elle voyait.
Elle leva un peu plus la tête et resta immobile.
*Tu crois encore pouvoir y arriver.*
Cette pensée m’était étrangement familière.
Je voulais l’atteindre avant que la scène ne change encore.
Je mis toutes mes forces dans cette tentative, cherchant un bras qui avait disparu depuis le début des ténèbres.
Tout devint blanc.
Ma main était tendue devant moi.
Pendant plusieurs instants, ce fut tout ce qui retint mon attention.
Je pouvais plier les doigts.
L’appareil photo pendait entre mon autre main et sa sangle, tirant sur un poignet qui me semblait le porter depuis des heures.
Je l’abaissai avec précaution.
Elle se tenait à quelques pas.
Des plaques de marbre recouvraient son corps.
Les jointures suivaient les lignes de l’armure qu’elle avait portée, et des flammes brûlaient encore dans ses yeux, animant son visage autrement immobile.
Je baissai les yeux vers ses mains.
Elles étaient intactes.
Ses pieds reposaient sur le sol.
Je souris avant même de vérifier si elle bougeait.
« Mimir. »
« Je suis là, gamin. »
« Ça a marché. »
« Ouais. Laisse-moi un instant avant d’essayer autre chose. »
J’allais lui dire que je n’avais pas l’intention d’essayer quoi que ce soit d’autre.
Puis je regardai l’appareil photo, toujours retenu contre mon poignet, et je ne parvins pas à rendre cette affirmation très convaincante.
Elle me faisait toujours face.
Je voulais qu’elle parle.
Je voulais savoir ce qu’il était advenu de la route, de la personne qu’elle avait couverte, et pourquoi elle avait continué à s’entraîner seule dans cette vallée.
Je connaissais déjà les réponses utiles.
La discipline améliorait la technique.
Les civils avaient besoin de quelqu’un pour retenir l’armée.
Aucune de ces réponses ne répondait à ce que j’avais voulu lui demander en la regardant lutter avec le pli de sa cape.
Au fil de toutes ces boucles, j’avais appris à comprendre les gens assez bien pour m’en servir.
Je pouvais les provoquer ou les éviter.
Je savais quelles conversations me coûteraient du temps.
J’avais considéré que j’avais fini de comprendre les gens dès lors que leurs actes devenaient prévisibles.
La femme devant moi avait passé des siècles à manier son épée de façon prévisible, et je n’avais presque rien compris.
Je dégageai la sangle de mon poignet.
Mes doigts étaient encore lents.
« Je ne veux pas recommencer », dis-je.
Mimir laissa un instant les mots en suspens. « Le miroir ? »
« Cette boucle. »
Je la regardai en le disant.
J’avais commis des erreurs que la régression aurait pu effacer, pris des décisions que j’aurais changées même une heure plus tard.
Je pouvais déjà en énumérer plusieurs.
Je voulais quand même continuer à partir d’ici, en gardant les conséquences.
Et je voulais savoir ce qu’elle dirait.
Cela me semblait assez peu de chose à admettre, jusqu’à ce que j’essaie de le dire à voix haute.
[Archétype acquis : Paladine déchue Minerva]
[Statut : Knight]
[Voie d’évolution possible : Chevalier, Paladin, Saint]
« Minerva », lus-je.
Ce nom me donnait quelque chose à l’appeler, au lieu de la réduire à ce qu’elle m’avait fait subir.
J’abaissai tout à fait l’appareil photo et lui tendis la main, sans aller jusqu’à toucher la sienne.
« J’ai des questions, dis-je. Tu peux poser les tiennes aussi. »
Cela sonnait solennel.
J’avais passé assez de temps avec les humains pour le savoir, et je n’arrivais toujours pas à trouver une meilleure façon de le dire.
Je gardai la main tendue entre nous, dans l’attente de voir si elle la prendrait.
« Qui t’a placée ici ? » demandai-je.
Ses yeux continuèrent de brûler. Elle m’observait sans bouger d’un pouce. Pas de réponse.
« Elle ne peut pas parler, mon garçon… ça ne peut pas parler. »
« C’est un objet ! »
En effet, l’ancienne Chevalier noir et Saint de l’Épée n’avait rien d’une statue de pierre. Je baissai les yeux vers l’appareil photo. Peut-être était-ce à cause de ça…
Puis sa silhouette changea.
Ses yeux orange brûlèrent d’un vif éclat dans les ténèbres qui s’avançaient.
Ses cheveux blancs tombaient sous un diadème d’argent. Des épaulières rejoignaient une armure qui descendait jusqu’à ses grèves de métal.
Une fine fissure apparut sur sa peau, mais la surface en dessous était du marbre.
Je me penchai vers elle.
« Eh bien, murmura Mimir, elle porte la pierre mieux que la plupart des dieux ne portent l’or. »
Je ne pris pas la peine de répondre.
Elle me dépassait de toute sa taille. C’était la véritable Saint de l’Épée, bien que le système la désignât comme une Knight.
J’eus du mal à former les mots, mais tentai quand même.
« Minerva… »
Ce nom m’était étranger en bouche.
Je ne savais pas si je l’avais bien prononcé, et elle ne me laissa guère le temps d’y réfléchir.
Ses jambes bougèrent.
Elle posa une main sur le haut de sa poitrine. Je me raidis, persuadé un instant d’avoir négligé une dernière attaque.
Puis elle posa un genou à terre.
Je fixai sa tête inclinée.
« Quelqu’un qui s’agenouille devant toi, dit Mimir. Les anciens temples annonçaient des calamités plus étranges encore, mon garçon, mais je dois avouer qu’aucune ne me vient à l’esprit. »
Je fis abstraction de ses paroles et tirai sur le peu de mana qui me restait en réserve pour invoquer le bâton cendré.
Son poids se posa dans ma paume tandis qu’elle attendait.
J’avais lu quelque chose là-dessus dans la section des contes de fées des archives humaines.
Un chevalier sauvait quelqu’un, généralement une princesse, puis recevait une charge de la part d’une personne portant une couronne.
Il y avait un discours.
Je me souvenais d’y avoir prêté peu d’attention, puisque le chevalier avait déjà fait le travail.
À présent, j’avais besoin du discours.
Je levai le bâton et le posai contre son épaule, avec assez de précaution pour que le bois effleure à peine son armure.
« En reconnaissance de votre courage et des vies que vous avez défendues, je vous nomme Minerva, Knight de Noemos. »
Je levai les yeux vers le système, au-dessus d’elle.
Cette chose qui nous observait pouvait bien attacher son nom à une décision que j’avais prise moi-même.
Je déplaçai le bâton jusqu’à son autre épaule.
« Puisse votre épée défendre ceux qui vous sont confiés. Puisse votre service être honoré et votre nom, rappelé. »
C’était tout ce dont je me souvenais du discours de la princesse.
Le reste, je devrais l’improviser.
« Vous m’avez déjà appris plus que je ne savais en demander, dis-je. J’aimerais avoir l’occasion de vous rendre la pareille. »
J’abaissai le bâton et souris.
Je souris parce que, même si je me répétais que je savais tout ça…
Je ne pouvais pas nier que cette boucle était à l’aveugle… et que je ne voulais pas mourir…
Je ne peux vraiment pas mourir.