J’essayai de lui reprendre la main, glissant mes doigts sous les siens comme si je pouvais les empêcher de disparaître en les tenant comme il fallait.
Les flammes brûlèrent ma paume. Je retirai la main avant même de le vouloir, et la sienne resta là, posée contre l’armure abîmée. Elle était désormais moins visible.
Je frottai mon pouce contre l’endroit où je l’avais touchée, agacé contre moi-même de vérifier si ça faisait mal alors que je connaissais déjà la réponse.
« Par les neuf pères inhumés, mon garçon, faut-il que tu testes tout avec tes doigts ? »
« Tu as une meilleure suggestion ? »
« Oui. Garde tes doigts. »
Je tendis la main vers l’appareil photo près de mon genou.
Sa sangle s’était repliée dessous. Je perdis un instant à dégager la boucle, avant de me rappeler que je n’avais aucune raison de la passer autour de mon cou.
Mimir continua de parler pendant que je retournais l’appareil.
Il racontait quelque chose au sujet d’imbéciles de temple et d’un dieu qui avait pris son propre bûcher funéraire pour un bain.
Je manquai la fin, car son épaule apparaissait par l’ouverture de son armure, et il y avait moins de choses pour la maintenir en place que lorsque j’avais posé l’appareil photo.
La première photo l’avait capturée. Je l’avais vérifié.
L’image était toujours là tandis que la femme devant moi continuait de disparaître. C’était une conception tout à fait humaine de la préservation, et elle ne servait strictement à rien.
Livia m’avait donné un objet que je ne comprenais toujours pas.
J’appuyai le pouce contre le boîtier et cherchai où injecter du mana.
« Carlos, qu’est-ce que tu fais ? »
« J’essaie quelque chose. »
« Une réponse digne d’être gravée sur une tombe. »
La Circulation du mana s’activa avant même que j’aie fini d’ajuster ma prise.
Je fis descendre le flux le long de mon bras et le maintins dans l’appareil photo, en exerçant la pression soutenue que j’avais apprise grâce à l’Investissement de canalisation.
Une trop grande quantité d’un seul coup pouvait briser un objet ordinaire.
J’avais brisé suffisamment d’objets ordinaires pour avoir une idée raisonnable de leur résistance, mais celui-ci en offrait si peu que mon premier ajustement y fit passer bien plus de mana que prévu.
Le petit miroir à l’intérieur se déplaça.
J’immobilisai ma main. L’image continua pourtant de tourner.
Une partie du sol se souleva dans son reflet, traversant l’endroit où sa poitrine aurait dû se trouver. Mon estomac se contracta si violemment que je dus fermer la bouche.
Je n’avais rien mangé qui justifiât les efforts de mon corps.
L’appareil photo s’inclina avec mon poignet, et je le remis à l’horizontale.
« Quoi que tu aies ouvert, arrête de regarder dedans. »
« Il faut que je vise. »
« Alors vise avec un peu moins de ferveur. »
Son genou sortait du cadre.
Je reculai pour l’inclure, raclai le talon contre un morceau d’armure et faillis lâcher l’appareil photo quand l’image déformée bascula dans l’autre sens.
Il n’y avait aucun endroit où poser les yeux sans risque.
Même le bord du boîtier semblait bouger quand je me concentrais dessus.
Je renforçai la circulation et réessayai.
Si j’atteignais le sommet de la tour, je ne me retrouverais peut-être plus jamais face à elle.
Cette pensée m’avait déjà assez gêné pendant le combat pour que je la mette de côté.
À présent, ses doigts s’amincissaient pendant que je tenais une invention humaine de travers, et je ne pouvais raisonnablement pas me promettre une nouvelle tentative plus tard.
Je pouvais perdre la capacité de régresser.
Je pouvais achever ce que j’étais venu faire ici et n’avoir aucune raison de revenir.
Dans les deux cas, elle resterait à cet étage jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’elle.
Les formes de son épée survivraient dans mes mains.
J’avais consacré des milliers de tentatives à m’en assurer.
Je connaissais la position de ses pieds mieux que les rues des villes où j’avais vécu, et je pouvais reproduire des mouvements qu’elle avait employés contre moi, il y a des siècles.
Ça ne changeait pas grand-chose pour la femme dont j’essayais de garder le visage dans le cadre.
Une personne aussi compétente pouvait m’aider à gravir la tour.
Elle connaissait des choses sur la tour que je n’avais jamais réussi à lui soutirer.
Il y aurait, au-delà de cet étage, des adversaires contre lesquels son épée me serait utile, et j’avais moi aussi des ressources dont elle pourrait se servir.
Elle peut me servir.
Je réajustai ma prise. Mon pouce ne cessait de glisser vers le bouton.
Je peux me servir d’elle.
Le mana circula plus vite dans mon poignet.
Je relâchai la pression et attendis que l’image se stabilise assez pour distinguer sa silhouette du sol derrière elle.
Elle peut se servir de moi.
Je laissai cette pensée où elle était. Elle suffisait pour continuer.
[Miroir de poche de Méduse : activation.] [Rang de relique : 1]
Les lettres apparurent au bord de mon champ de vision.
Je les lus deux fois, en gardant l’appareil photo braqué sur elle, tandis que Mimir émit un son qui s’interrompit au milieu d’un mot.
« Méduse, dit-il. Évidemment. Donne un miroir à un garçon, et il part chercher la seule femme des vieux contes dont les admirateurs avaient besoin de ciseaux à pierre. »
« Tu le reconnais. »
« Je reconnais une bonne raison de faire attention à l’endroit où tu le pointes. »
« Alors explique-moi comment m’en servir. »
« De préférence depuis un endroit où je ne suis pas attaché à toi. »
Je tournai légèrement l’appareil photo.
Son visage passa au centre de l’image, intact l’espace d’un instant, et la distorsion en saisit le bord de la bouche.
Il ne me restait presque rien de son expression à déchiffrer.
Elle me regardait peut-être.
Sa tête était restée relevée depuis que j’avais commencé, mais je ne savais plus si elle la tenait encore elle-même.
J’avais transporté cet objet sans vraiment y réfléchir.
Préserver le présent m’avait paru inutile.
Quoi qu’il arrive, je finirais par revivre le passé.
Je pouvais retourner dans une pièce, répéter une conversation, rester quelque part jusqu’à ce que chaque détail me devienne irritamment familier.
Une image m’avait semblé un piètre substitut à la présence.
Cette supposition m’avait laissé à genoux devant elle, en train d’apprendre où mettre mes doigts.
« Ne bouge pas », lui dis-je.
Mimir baissa la voix. « Elle ne bouge pas. »
Je le savais. C’étaient mes mains qui bougeaient.
Je calai un coude contre mon genou et appuyai sur le bouton.
Il résista sous mon doigt, ou bien mon doigt était devenu trop faible pour l’enfoncer.
Le mana traversa mon bras en un flux soutenu que je ne parvenais plus à réguler sans peine.
Mes épaules s’affaissèrent vers l’avant.
J’essayai de les redresser et dus y mettre autant d’effort que pour soulever quelque chose de bien plus lourd que l’appareil photo.
[RESSOURCES] [Santé : 1 / 310] [Mana : 13 / 300] [Endurance : 1 / 100]
Une petite marque se trouvait à côté du bouton.
Je continuai à la fixer.
Un fabricant avait dû la placer là pour une raison, probablement évidente, mais je n’arrivais pas à comprendre si elle indiquait dans quel sens je devais appuyer.
Mon doigt appuyait déjà. Les articulations de ma main me faisaient mal.
« Carlos, relâche le flux. »
J’appuyai de toutes mes forces avec le pouce.
L’appareil photo déclencha, et ses flammes cessèrent de bouger.
Je continuai un instant à y injecter du mana, parce qu’arrêter me semblait plus dangereux que poursuivre.
La lumière autour de ses épaules s’atténua.
La pierre pâle recouvrit l’armure abîmée, en épousant ses contours jusqu’à refermer les ouvertures. La main que je n’avais pas réussi à retenir redevint solide contre son genou.
« Ça a marché », dis-je, même si j’avais à peine la force de parler.
Quelque chose de pâle recouvrait le bout de mes doigts.
J’essayai de décoller mon pouce du bouton. Il resta plié.
La couleur s’étendit sur le dos de ma main, et je tournai assez le poignet pour constater que l’autre était déjà touchée.
« Lâche-le, mon garçon. »
« J’essaie. »
« Carlos, tes mains. Ouvre les mains ! »
L’appareil photo resta entre elles.
Je ne distinguais plus son poids de celui de mes doigts. Quand j’essayai de me pencher en avant, le sol disparut avant que je l’atteigne.
J’ouvris les yeux dans l’obscurité.
Il n’y avait pas d’appareil photo devant moi, pas de sol visible en dessous, et Mimir ne répondit pas quand j’essayai de l’appeler.
J’essayai de remuer les lèvres. Rien ne répondit.
Je voyais encore, ce qui m’encouragea à essayer plusieurs choses pendant quelques instants parfaitement inutiles.
Une silhouette se tenait devant moi, appuyée sur une épée.
Une cape pendait d’une épaule.
Des cheveux en flammes retombaient sur son col, assez lumineux pour révéler l’inclinaison de sa tête baissée.
Elle semblait plus jeune, mais j’aurais été incapable de dire quelle part de cette impression venait de sa posture.
L’épée paraissait démesurément longue à côté d’elle.
L’obscurité changea avant que je puisse m’approcher.
Elle était à présent à genoux, l’arme posée à côté d’elle.
Une autre lame reposait au-dessus de son épaule.
Une bouche s’agitait devant elle, mais les paroles ne me parvenaient pas.
J’avais déjà vu des humains organiser des cérémonies avec des épées.
Ils faisaient grand cas de s’agenouiller pour accorder à quelqu’un le droit de se tenir devant les autres.
Une chevalière, donc. J’essayai de voir le visage de la personne qui la proclamait comme telle.
La scène s’effaça avant que j’y parvienne.