J’avais assez de mana pour lancer Déferlement arcanique. Le début d’une incantation me monta au fond de la gorge.
Mais je n’arrivais tout simplement pas à m’en servir…
Je devais me concentrer. Je ne pouvais régler ça qu’à l’épée.
Alors qu’elle était encore à portée, j’avalai mes mots avant même d’en prononcer le premier.
Ma main gauche resta sur la garde.
J’avais déjà passé trop de temps, pendant cet affrontement, à me justifier cette décision. Une ouverture s’offrait à moi ; je devais en profiter avant de me trouver une autre excuse.
Mon épée était toujours haute après la parade. J’entamai le grand mouvement que je me rappelais, sentis la lame plus longue me suivre avec lenteur et raccourcis mon geste. Mes bras s’attendaient encore à disposer de la force d’une autre classe.
Son pied avancé se posa au sol.
J’accompagnai mon épée, dirigeant le tranchant vers elle tandis qu’elle commençait à se retourner. Le choc arrêta la lame avec assez de fermeté pour me confirmer que je l’avais touchée, et non une autre image de flammes. J’interrompis mon mouvement là où je pouvais encore reprendre ma garde.
[COUP CRITIQUE]
Un coup critique ? Ah oui, comment avais-je pu oublier ? Je n’avais jamais affronté d’adversaire adoptant une garde à l’épée similaire, pas même un humanoïde intelligent.
La notification apparut au bord de mon champ de vision.
Je voulais la lire. À la place, je ramenai mon pied arrière vers l’avant et replaçai l’épée entre nous. La récupération me prit plus de temps que prévu. Ma main basse commençait déjà à se desserrer, prête à quitter la garde pour canaliser du mana dans ma paume.
Je resserrai correctement ma prise.
« Garde ton épée levée, dit Mimir.
— Elle est levée.
— Un peu plus haut, ça me rassurerait. »
Je rectifiai ma garde. Il n’avait pas besoin de savoir que j’avais déjà l’intention de le faire avant qu’il parle.
La fenêtre de l’ennemie s’afficha à côté de la notification.
[Statut de l’ennemie : ???]
[Santé : 800 / 1346]
Il lui en restait huit cents.
Je faillis m’attarder sur ce chiffre au point de laisser ma pointe dévier. Je la ramenai vers elle avant de vérifier le maximum : mille trois cent quarante-six. Le système était capable de fournir une valeur aussi précise, mais semblait avoir du mal à trouver son nom.
Je n’avais aucune valeur antérieure à laquelle la comparer. Le coup critique avait porté ; m’attribuer toute la différence aurait été pratique, mais rien ne le justifiait.
Elle tenait toujours son épée.
Je reculais un peu plus mon pied arrière. Le sol blanc ne me donnait aucun repère pour mesurer nos déplacements. Nous pouvions être tout près de notre point de départ ou en être éloignés. J’avais suivi ses mouvements, pas ceux de la pièce.
La lame plus longue bougea contre ma prise. Je m’habituais à son poids, même si je voulais toujours la faire pivoter aussi vite que la lame azur. Cette attente avait déjà perturbé une de mes récupérations.
Il ne m’était resté qu’un point de vie.
La comparaison me revint avant que je puisse l’en empêcher.
« Eh bien, dit Mimir, ce sont ses flammes, après tout.
— Ça, j’avais compris.
— Alors arrête de prendre cet air vexé. »
J’abaissai suffisamment la pointe pour soulager mes bras. Les flammes tourbillonnaient autour de nous, rouges sur une surface qui restait blanche, quel que soit le feu qui la traversait. Une petite tache près de son pied s’effondrait sur elle-même, puis se reformait. Je l’observai un instant avant de forcer mon attention à remonter.
Je ne pouvais pas continuer à mal récupérer après mes mouvements en espérant que le prochain se passerait mieux.
Le Saint de l’Épée avait décelé des failles dans des gardes que je croyais autrefois parfaites. J’avais aussi été pris au dépourvu par des créatures bien moins douées qu’elle, généralement parce que je m’imaginais qu’avoir reconnu une attaque revenait à l’avoir déjà contrée. L’expérience laissait largement de quoi commettre des erreurs par négligence.
Avec un seul point de vie, le moindre contact pouvait suffire à m’achever.
Je changeai de position.
J’avançai le pied droit. Je levai la pointe et laissai la longue épée se placer, m’obligeant à attendre que son poids se stabilise avant de décider où mettre mes mains.
Son regard se leva vers elle.
« Hé, oh, mon garçon.
La voix de Mimir me parut si proche que je faillis lui répondre par-dessus mon épaule.
— Je sais. »
« Je n’ai encore rien dit.
J’expirai et fermai brièvement les yeux. Le sol restait ferme sous mes pieds. Je serrais trop fort la garde. Je relâchai un peu ma prise sans ouvrir les doigts, puis la regardai de nouveau.
Il me resterait peu de marge pour transformer une autre erreur en parade. Je choisissais le prochain échange pour en finir, et je n’aimais pas combien cette décision ressemblait à l’assurance que j’avais eue avant de boire les élixirs.
*Continue de surveiller.*
Je commençais à me demander combien de temps on pouvait rester parfaitement vigilant. Une partie de moi finissait toujours par vagabonder. Parfois, c’était un chiffre ; parfois, un fragment de connaissance humaine qui surgissait là où il n’avait rien à faire. Je pouvais m’entraîner à un mouvement pendant des milliers de tentatives et devoir quand même l’exécuter avec les pensées qui m’occupaient ce jour-là.
« C’est inhumain, murmurai-je.
Puis, comme la correction me vint avant toute chose utile : — Mais tu n’es pas humaine. »
« Concentre-toi ! »
Le cri de Mimir ramena mon attention vers son épée.
Elle avait ramené son épée vers son épaule gauche, la pointe dirigée vers moi. Je reconnus la position. Mes mains se crispèrent avant même que je la classe consciemment parmi les affrontements dont je me souvenais.
Je les relâchai de nouveau.
Elle avait déjà adopté cette garde contre moi. Je connaissais des ripostes ; j’en avais aussi tenté plusieurs qui m’avaient paru judicieuses jusqu’à ce qu’elle bouge.
Mon corps actuel rendait la distinction plus difficile. Une réponse qui m’avait autrefois paru immédiate comportait désormais un léger décalage entre l’intention et le mouvement. Je compensais depuis le début du combat et je n’en supportais toujours pas l’obligation.
Je surveillai la distance entre son pied avancé et le mien.
Petra attendait.
Cette pensée interrompit mes calculs, mais je la laissai là. Elle était restée au-delà de la limite parce que je le lui avais demandé. Je lui avais expliqué quoi faire si j’échouais, comme si le fait de le prévoir rendait cette éventualité plus facile à supporter.
Je voulais revenir avant qu’elle ait à s’en servir.
Le Saint de l’Épée n’avait pas bougé de sa position.
Je pris une inspiration plus lente et gardai les yeux sur l’endroit où elle se tenait. Les flammes crépitaient toujours. Mimir émit un petit son, peut-être sur le point de me lancer un nouvel avertissement, mais cette fois, il se ravisa.
Nous avions déjà connu des moments de blocage. Ils ne devenaient jamais aussi familiers qu’une attaque répétée. En mouvement, je pouvais suivre le problème suivant. Là, j’avais le temps d’imaginer toutes les erreurs que pouvait contenir le premier geste.
Je transférai une fraction de mon poids vers l’avant, puis m’arrêtai.
Sa pointe resta braquée sur moi.
Un léger sourire me tira les lèvres. C’était une réaction malvenue, et j’aurais pu me passer de me demander ce que Mimir en pensait.
Elle m’avait tant appris que j’en oubliais parfois tout ce que j’ignorais d’elle. Je savais quelle correction elle apporterait à une garde trop ouverte. Je savais ce qui arrivait quand je reculais trop longtemps.
Je n’avais aucune idée de ce qu’elle répondrait si je lui posais une question.
Pendant la plupart de mes tentatives, je l’avais traitée comme une chose sans vie. Les mouvements du Chevalier noir m’y avaient aidé. Cette forme compliquait les choses, mais voir un visage reconnaissable en face de moi ne m’apprenait pas ce qui se cachait derrière.
J’aurais voulu qu’elle parle.
Lady Livia savait rendre une conversation presque ordinaire pendant quelques instants, même si elle me laissait avec plus de questions qu’à mon arrivée. J’aimais ça plus que je ne l’admettais d’habitude. Ça m’occupait autrement qu’à me préparer à la prochaine chose qui tenterait de m’arrêter.
J’avais Mimir, maintenant. Lui, au moins, parlait suffisamment.
Je faillis lui demander s’il pensait qu’elle nous entendait correctement. Cette question m’aurait fourni une autre excuse pour rester là où j’étais.
Je la gardai pour moi.
Sa garde n’avait pas changé. La mienne ne s’améliorerait pas si je la maintenais jusqu’à épuisement.
Je bougeai.
Mon premier pas me fit parcourir une distance moindre que dans mon souvenir. Je l’acceptai au lieu de forcer le suivant à compenser. Son épée se mit en mouvement alors que je ramenais encore mon pied arrière.
Pendant un instant, je pus suivre toute mon approche.
Puis les lames se rencontrèrent, et mon attention se réduisit à la garde qui pivotait dans mes mains.
Le métal heurta le métal dans un claquement sec. Le feu jaillit au point de contact, assez vif pour masquer son épaule. Je poursuivis le mouvement, incapable de m’interrompre pour vérifier s’il correspondait à celui dont je me souvenais.
À un moment, sa lame disparut derrière l’éclat.
Je voulus reculer.
Mon pied gauche avançait déjà. Je le laissai se poser et achevai le geste commencé. Mon épée rencontra une résistance, puis s’en libéra tandis que je dépassais la ligne d’attaque immédiate.
Une bourrasque jaillit du choc. Les flammes voisines s’aplatirent vers l’extérieur, dégageant un cercle éphémère sur le sol blanc avant de se redresser.
Le bruit sembla persister après la fin du choc.
Je tins l’épée devant moi et tentai de retrouver sa position.
Mon pied gauche s’était posé trop lourdement. J’entendis ce petit bruit au milieu de tout le reste — le claquement mat contre le sol — et, pendant un instant idiot, je me demandai à quel point ça aurait eu l’air maladroit pendant un entraînement.
Quelque chose heurta le sol derrière moi.
Je me retournai juste assez pour voir une pièce de son armure par terre. Une autre plaque se détacha et tomba près de son pied.
Le système apparut.
[COUP CRITIQUE]
[Statut de l’ennemie : ???]
[Santé : 3 / 1346]
Il lui en restait trois.
Je levai mon épée, malgré la protestation de mes bras. Je ne pouvais pas laisser ce résultat me convaincre que le combat était terminé.
Rien ne m’avait touché. J’en étais presque certain.
Je repassai l’instant où j’avais perdu sa lame de vue. L’éclat en avait masqué la pointe. Je me souvenais de la pression de nos épées et du pas qui avait suivi, mais ma mémoire ne me montrait pas clairement l’espace entre sa lame et mon corps.
*Je suis toujours debout.*
Ça aurait dû suffire à me rassurer. Je continuai quand même à vérifier.
Son armure continuait de tomber.
J’essayai de garder ses mains dans mon champ de vision. Les bords des plaques restantes se brouillaient, redevenaient nets, puis se brouillaient encore. Je clignai des yeux et constatai que la notification était plus facile à lire que la silhouette derrière elle.
« Mimir.
— Je suis là.
Je n’avais pas décidé quoi lui demander.
Les trois points restèrent devant moi assez longtemps pour que je m’attende à un nouveau mouvement. Mon épée était toujours levée. Je voulais la baisser, et cette envie me fit la tenir encore plus raide.
L’affichage changea avant que l’un de nous frappe de nouveau.
[COUP CRITIQUE]
[Statut de l’ennemie : ???]
[Santé : 1 / 1346]
Je lus le zéro et attendis que le reste des informations le rattrape.
Le même maximum restait affiché à côté. La fenêtre lui appartenait toujours.
« Tu as réussi ! »
La voix de Mimir couvrit le bruit de l’armure qui tombait.
Je gardai l’épée levée encore un instant. Le dernier échange s’était déroulé si vite que mes pensées arrivaient encore à des endroits que j’avais déjà quittés. Je m’efforçais d’achever une récupération dont je n’avais plus besoin, guettant toujours la riposte qui avait suivi lors de mes autres tentatives.
« Mon garçon, reprit Mimir d’une voix plus douce. Tu as réussi. »
J’abaissai la pointe.
Mes bras se mirent à trembler dès que je les relâchai. L’effort se propagea de mes épaules à mes jambes, les rattrapant dans un ordre que j’aurais préféré choisir autrement.
Les humains appelaient ça l’adrénaline, si je me rappelais bien le passage. Je m’étais toujours davantage intéressé à ce qui se passait pendant qu’elle agissait qu’à ses effets ultérieurs.
Maintenant, j’arrivais à peine à décider avec quelle force tenir l’épée.
Je rectifiai ma prise deux fois. La seconde correction fut pire ; je revins donc à la première et restai immobile jusqu’à pouvoir compter sur mes genoux pour faire un autre pas.
Le Saint de l’Épée se tenait toujours devant moi.
Je regardai l’endroit où son visage m’était apparu clairement à travers les flammes. J’avais voulu lui poser des questions pendant notre attente. Elles étaient toujours là, mais j’aurais été incapable de les ordonner raisonnablement.
« Doucement, murmura Mimir.
Je fis un pas vers elle. Ma jambe gauche ne le porta pas correctement et m’obligea à boiter au suivant.
Je gardai la lame baissée et continuai vers l’endroit où elle se tenait.