Chapitre 32 - Ténèbres
Le douzième étage s’ouvrit d’une manière différente de tous ceux qui le précédaient.
Aucun bruit de portail, aucune pression au seuil, aucune transition architecturale pour annoncer le changement. Un instant, j’étais dans le couloir entre les étages ; l’instant d’après, je me tenais dans une obscurité si totale que mes yeux ne distinguèrent rien pendant les trois premières secondes : ni formes, ni dégradés, rien. L’air sentait la pierre humide et la vieille fumée, avec, sous ces deux odeurs, quelque chose d’humain : la chaleur accumulée des corps dans un espace clos où l’air frais n’avait pas circulé depuis longtemps.
Puis je les entendis.
Pas les bruits de mouvement que j’associais à un affrontement, ni les signatures de mana que le Pisteur aurait signalées comme hostiles. C’étaient des sons plus discrets. Des respirations délibérées, comme lorsque quelqu’un s’efforce de ne pas faire de bruit. Du tissu qui frottait contre la pierre. Un enfant qui émit un son, aussitôt étouffé par la main d’un adulte ou par un murmure que je ne parvins pas à distinguer.
Je restai immobile, laissant mes yeux s’habituer à l’obscurité. Ils ne s’y habituèrent pas, faute de lumière.
Je cherchai instinctivement à utiliser le Pisteur.
Quelque chose arrêta mon geste.
Ce n’était pas une force physique. Une pression à la limite de ma conscience, assez familière pour que je l’identifie aussitôt. Mimir. Le poids de son attention avait une qualité bien particulière que j’apprenais à reconnaître depuis le neuvième étage. Rien d’agressif : plutôt une main posée sur mon épaule. Et ce qu’elle me communiquait à présent, c’était un ordre sans équivoque : arrête.
Je m’arrêtai.
La pression changea. Elle perdit cette impression de main posée sur l’épaule et devint plus directive. Elle m’orienta vers l’épée azur à ma hanche et vers le mécanisme du Canal du Néant, qui tournait au ralenti depuis que j’avais choisi cette voie d’avancement. L’instruction, traduite en quelque chose qui ressemblait à des mots, était claire : ne te sers pas du Pisteur. Utilise l’autre chose. Sers-toi de toi-même comme médium.
« À travers moi », pensai-je.
Je fis circuler le mana dans l’épée, comme je le faisais depuis le portail du dixième étage, utilisant cette lame non répertoriée comme médium d’incantation, à la manière du mécanisme du Poing-sorcier, qui s’était servi de ma main. Mais l’instruction de Mimir ne concernait pas l’épée. Elle visait ma propre structure.
Au lieu de le faire passer par la lame, je fis circuler le mana en moi, vers l’extérieur.
L’obscurité changea.
Elle ne se transforma pas en lumière au sens habituel. L’espace devint lisible, comme lorsqu’on le perçoit non plus visuellement, mais dans sa structure. Ce changement me révéla toute la caverne : immense, elle s’étendait dans toutes les directions bien au-delà de ce que j’avais estimé d’après les sons. Son plafond, bas, variait en hauteur, et le sol était détrempé par les eaux souterraines qui s’étaient infiltrées depuis le dessus.
Et partout où il restait de la place, des gens.
Des centaines. Assis contre les murs, recroquevillés sur la terre boueuse, regroupés en familles ou en petits noyaux rapprochés, formés dans le noir depuis Dieu savait combien de temps. Au-dessus de nous, transmis par la pierre avec une régularité qui excluait le hasard, un grondement que je reconnus : il venait de l’architecture de la rue victorienne du neuvième étage. De l’artillerie. Des tirs périodiques et méthodiques, qui suivaient un schéma au lieu de viser une cible.
Les gens sous mes yeux étaient les civils de la ville. Ce qu’il en restait.
Je fis remonter le mana dans ma poitrine, puis jusque dans mes yeux, sans comprendre pleinement le mécanisme que j’employais. J’obéissais à l’instruction de Mimir plutôt qu’à un principe que j’aurais moi-même élaboré. Les personnes les plus proches virent le résultat. À une dizaine de pieds sur ma gauche, une femme tourna la tête vers la source de lumière, puis détourna aussitôt le visage en se protégeant les yeux de l’avant-bras. Un réflexe de quelqu’un qui était resté si longtemps dans le noir que la moindre lumière lui faisait mal.
Je réduisis le flux.
La lumière faiblit, devint plus supportable : un halo tamisé plutôt qu’une source directe. La femme baissa le bras et me regarda. Son expression trahissait plus d’épuisement que de peur. Cela m’en disait long sur le temps qu’elle avait passé ici et sur le prix que la peur lui avait déjà coûté.
Je sentis quelque chose à ma hanche.
Un poids qui n’était pas celui de l’épée azur. Je baissai les yeux.
La tête de Mimir était attachée à ma ceinture par ce qui semblait être une longue mèche de ses propres cheveux tressés, enroulée deux fois autour de la boucle et nouée avec une précision qui laissait penser qu’il avait fait ça vite et qu’il avait l’habitude. Son visage était tourné vers l’extérieur, dans la même direction que moi. Sa peau pâle et ses cheveux d’or, tressés avec une telle complexité qu’en d’autres circonstances ils auraient attiré tous les regards dans la pièce. Ses yeux étaient ouverts et parcouraient l’intérieur de la caverne avec la même attention minutieuse qu’il accordait à tout.
Je le contemplai un instant.
« Voilà », pensai-je, « une nouveauté. »
« Tu te sers de moi comme d’une lanterne », dit Mimir. Sa voix provenait de la tête accrochée à ma hanche, à un volume de conversation normal. Le groupe de civils le plus proche recula précipitamment contre la paroi de la caverne.
« C’est toi qui t’es accroché à ma ceinture », dis-je.
« On m’a décapité, dit-il d’un ton plat, comme s’il annonçait la météo. Il fallait que je me déplace. Ta ceinture s’est présentée. »
« Avec tes propres cheveux. »
« C’est solide, dit-il. Je l’ai déjà fait. »
Je décidai de ne pas demander quand ni pourquoi, et reportai mon attention sur la caverne.
Il était beau d’une beauté qui tenait à la pérennité plutôt qu’à l’apparence : des traits ciselés, une mise en couleur réfléchie, et des tresses d’une complexité particulière, entretenues depuis si longtemps que leur entretien semblait relever de l’archéologie. Il ressemblait aux princes des textes que j’avais lus au troisième étage, écrits par des humains sur leurs propres classes dirigeantes : une esthétique maîtrisée et une autorité présumée. Accroché à ma ceinture dans une caverne boueuse, éclairant une population de civils traumatisés grâce au mana ambiant qu’il semblait encore émettre malgré sa tête décapitée, il détonnait profondément et n’en paraissait pas le moins du monde gêné.
« Tu produis toujours de la lumière », dis-je.
« Tu fais passer le mana à travers moi, répondit-il. Je suis le médium. Cesse de traiter ça comme une réunion mondaine et regarde ces gens. »
Je regardai les gens.
La caverne était si vaste que son extrémité se trouvait encore hors de portée de la lueur ambiante de Mimir. Mais ce que je voyais suffisait à comprendre la configuration de l’étage. Il ne s’agissait pas d’un affrontement. Le filtre du Pisteur ne signalait aucune signature de mana hostile ; j’avais vérifié avant que Mimir m’empêche de lancer une analyse complète. La population du douzième étage était entièrement civile. Cela signifiait que l’épreuve de cet étage n’était pas un combat.
Au cours de mes précédentes tentatives, je n’avais rencontré aucun étage sans combat avant le vingtième, quelle que soit la classe choisie. La configuration du douzième étage que j’avais connue auparavant relevait d’un engagement militaire : des soldats, des positions fortifiées et un objectif consistant à percer une ligne défensive. Il n’y avait pas eu le moindre civil. Ce que j’avais sous les yeux, en revanche, était une chose que la tour ne m’avait encore jamais montrée.
Les paroles de Livia, prononcées au neuvième étage, me revinrent avec une netteté nouvelle.
Elle m’avait dit que des civilisations existaient au sein de cette tour. Pas comme des habitants, ni comme les populations d’étage que j’avais toujours prises pour des ennemis, mais comme de véritables civilisations, des cultures développées, avec leur propre histoire, leurs propres conflits et tout ce que cela impliquait. Quelqu’un avait bâti la ville victorienne au-dessus de cette caverne, quelqu’un l’avait entretenue, et quelqu’un d’autre la détruisait à présent. Les gens dans cette grotte étaient ce qu’il restait de cette construction. Ils fuyaient les tirs d’artillerie parce que l’autre option consistait à se trouver dans la rue quand les obus tombaient.
J’avais traversé les ruines de civilisations durant cinquante-deux mille tentatives, sans voir dans leur environnement autre chose que des éléments de conception des niveaux.
« Tu as toujours été le même », avait dit Livia. « À chaque tentative, chaque classe, chaque étage. C’était profondément inintéressant. »
Je comprenais maintenant ses paroles autrement qu’à l’époque.
Je m’enfonçai dans la caverne en maintenant la lumière à faible intensité. J’évitai les personnes éveillées qui me suivaient du regard avec la méfiance de ceux qui avaient appris à ne rien faire confiance après le début des bombardements. Près du mur est, un enfant assez jeune pour n’avoir pas encore compris qu’un inconnu portant une tête lumineuse à la ceinture était une chose effrayante m’observait avec une curiosité franche et sans la moindre peur.